Aucun étranger ne viendra développer notre pays à notre place. Aucun étranger n’en posera la première pierre, n’en tracera les fondations ni n’en habitera les pièces closes en notre nom. Cela n’a jamais existé et n’existera jamais.
Les élites haïtiennes doivent renoncer à cette illusion comme on renonce à un mirage au milieu du désert. Car c’est elle qui nourrit cette mentalité de mendicité selon laquelle les Nations unies, l’Organisation des États américains (OEA), la Caricom, les États-Unis, la France et tant d’autres pourraient — et devraient — accomplir ce que nous seuls sommes appelés à faire.
Le développement d’un pays est national ou il n’est pas. Il est comme la sève d’un arbre : elle monte des racines, ou l’arbre meurt, quoi que l’on greffe sur ses branches.
Depuis 1986, aucune pensée haïtienne authentique ne s’est véritablement inscrite dans un processus de développement, encore moins dans un plan conçu par des Haïtiens et pour des Haïtiens. Tout semble venir de l’extérieur, avec les conséquences désastreuses que l’on connaît. Nous avons importé des plans comme on importe des semences stériles, incapables de germer dans une terre qu’elles ne connaissent pas.
Nous avons vu défiler, dans ce pays, plus d’une vingtaine de missions des Nations unies, auxquelles se sont ajoutées les multiples interventions de l’OEA. Elles se sont succédé comme les wagons d’un train que nous regarderions passer, impuissants et immobiles sur le quai, sans jamais en être les conducteurs ni pouvoir en choisir le départ ou la destination.
Les dirigeants haïtiens doivent comprendre qu’en abandonnant le pays aux décisions de puissances et d’institutions étrangères, ils accélèrent son sous-développement et sa paupérisation. Ils agissent comme si l’on exposait, jour après jour, un glacier à un soleil qu’il n’a pas choisi, tout en feignant de s’étonner de le voir fondre.
Tout semble être fait pour que ce pays soit humilié quotidiennement. La moindre organisation internationale, aussi modeste soit-elle, s’empresse de venir enquêter sur notre mal de vivre. Les délégations se succèdent comme des médecins de passage qui auscultent tour à tour le même malade sans jamais lui prescrire de remède — et parfois sans même lui demander son avis.
En acceptant la permanence des tutelles, les dirigeants haïtiens ont perdu le sens de l’honneur et de la responsabilité. Ils se sont installés dans la dépendance comme on s’installe, par lassitude, dans une prison dont on a fini par trouver la porte confortable.
La visite en Haïti du secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a confirmé que notre pays était devenu un véritable cas d’école en relations internationales. Un cas dont toutes les pages restent encore à écrire, en géopolitique comme en sciences sociales : Haïti est trop souvent étudiée comme un phénomène et trop rarement respectée comme une nation.
Par nos comportements irresponsables et notre manque de patriotisme, nous avons nous-mêmes placé le pays entre les mains de l’étranger. Nous avons accepté que d’autres prétendent le diriger à notre place. Nous avons même inventé, faute de mieux, l’esthétique de la démission collective : cet art funeste qui consiste à sourire pendant que l’on nous dépouille et à saluer poliment ceux qui nous administrent, chaque jour, la preuve renouvelée de notre propre effacement.
La récente visite du secrétaire général de l’OEA constitue, dans ce contexte, une gifle infligée à notre dignité de peuple. Elle est d’autant plus cinglante que cette organisation a joué, par le passé, un rôle profondément controversé dans le traitement du vote populaire haïtien.
Venir inspecter le pays après avoir contribué à fragiliser sa souveraineté électorale montre à quel point les élites nationales n’ont plus de prise sur leur propre agenda. C’est encore l’étranger qui débarque pour accomplir sa tournée diplomatique et démagogique, dans un pays où ceux qui représentent l’État savent pourtant mieux que quiconque que celui-ci est désormais réduit à une peau de chagrin.
Cette peau de chagrin balzacienne rétrécit à chaque compromission, à chaque tutelle acceptée, à chaque génuflexion diplomatique. Bientôt, si rien ne change, il ne restera peut-être plus de l’État que le mot servant à le désigner.
Élections sous tutelle : le gagnant est déjà connu
Notre irresponsabilité morale, civique et politique se lit tout entière dans les préparatifs de ces élections.
Nous n’avons aucune règle du jeu commune et durable. Nous semblons même ignorer qu’il faut dire « un » avant de dire « deux » : nous passons de trois à cinq comme on saute des marches dans un escalier dont on n’a jamais vérifié la solidité. Nous sommes plongés dans un illogisme si profond qu’il confine au cynisme : nous prétendons bâtir le toit avant les murs, et les murs avant les fondations.
Comment le Conseil électoral provisoire peut-il prétendre organiser des élections dans des territoires où l’État n’a pas mis les pieds depuis plus de cinq ans ? Comment peut-il le faire dans des zones où les gangs exercent, presque trait pour trait, certains attributs d’un pouvoir régalien : lever des taxes, rendre leur propre justice et disposer de la force armée ?
On ne fait pas voter normalement un pays dont on a laissé, sans réagir, des pans entiers glisser sous une souveraineté parallèle. On ne convoque pas les citoyens aux urnes là où l’État a cédé, pièce après pièce, sa propre maison à des occupants qu’il n’a jamais délogés.
Si ces élections sont organisées dans les conditions prévues, elles risquent de légitimer les gangs. Elles pourraient leur accorder, par la grâce du bulletin de vote, la reconnaissance que des années de silence et d’inaction leur ont déjà concédée dans les faits. Les positions adoptées par certains acteurs internationaux semblent d’ailleurs avoir contribué à banaliser l’idée selon laquelle les gangs feraient désormais partie intégrante du corps social haïtien — comme si l’on pouvait transformer une tumeur en organe simplement en changeant le mot qui la désigne.
Une fois encore, l’international risque de s’arroger le pouvoir de proclamer la validité des résultats et de poser la couronne sur la tête d’un candidat adoubé d’avance. Le peuple, lui, n’aurait été convié qu’à applaudir un couronnement décidé ailleurs.
L’élection de Michel Martelly demeure, à cet égard, le symbole d’un processus fortement influencé par les puissances étrangères. Les accusations d’ingérence qui entourent encore cet épisode témoignent de l’emprise exercée par certains acteurs internationaux sur la vie politique haïtienne — tels des marionnettistes qui n’auraient même plus besoin de se dissimuler derrière le castelet.
De la vassalisation croissante à l’effacement du peuple haïtien, tout pourrait s’accomplir sous nos yeux à l’occasion de ces élections. Qu’elles aient lieu ou non, un gagnant tutélaire semble déjà désigné : cet ordre international qui prétend parler en notre nom et dont les intérêts l’emportent trop souvent sur ceux de la population haïtienne.
Le pillage de nos ressources, l’exploitation de notre main-d’œuvre et l’approfondissement de notre dépendance risquent ainsi de se poursuivre, quel que soit le verdict des urnes. Élections ou absence d’élections, gangs renforcés ou candidats couronnés : le seul résultat qui paraît écrit d’avance, comme une sentence, est que nous perdrons encore tandis que d’autres gagneront, une fois de plus, à notre place.
Dans une telle configuration, nous n’en aurons pas fini avec la crise politique qui sévit dans le pays. Nous n’en serons qu’au premier acte d’une pièce dont nous connaissons déjà, hélas, tous les suivants.
Celui qui sortirait de ces urnes, si les élections avaient effectivement lieu, en sortirait dans un état de légitimité si lamentable et si contestable que les participants eux-mêmes s’empresseraient probablement de remettre en cause les résultats. Ce serait comme contester un jugement rendu sans que les parties aient été entendues.
Une fois encore, nous verrions alors s’agiter les indignés de circonstance. Albert Ramdin, secrétaire général de l’OEA, les représentants de l’ambassade américaine en Haïti et d’autres membres de la communauté internationale se retrouveraient, dans un même élan d’hypocrisie partagée, pour affirmer que les élections se sont bien déroulées.
Ils ressembleraient à des juges applaudissant le procès qu’ils auraient eux-mêmes truqué, ou à des témoins certifiant la bonne santé d’un malade qu’ils auraient empoisonné de leurs propres mains.
Telle est aujourd’hui la tragédie haïtienne : nous avons laissé notre souveraineté se réduire comme une peau de chagrin, puis nous avons demandé à ceux qui la rétrécissaient de venir en mesurer les dimensions. Tant que nous n’aurons pas retrouvé la volonté de penser, de décider et d’agir par nous-mêmes, aucune élection, aucune mission internationale et aucune déclaration diplomatique ne pourra rendre à Haïti ce que ses propres dirigeants ont accepté d’abandonner.
Maguet Delva
