Car voter sous les balles n’est pas choisir
Quand les gangs contrôlent les routes, les urnes ne peuvent pas libérer le peuple
Le vote ne doit pas être un acte de bravoure suicidaire
Avant les urnes, il faut désarmer la peur
Haïti ne peut pas organiser des élections crédibles au milieu des armes, des déplacements forcés et de la fragmentation du territoire. Vouloir voter sans sécurité minimale, sans libre circulation et sans garanties pour les électeurs reviendrait à exposer encore une fois la population à la peur, au sang et à la confiscation de sa souveraineté.
Haïti est ce pays de la Caraïbe où, depuis quelque temps déjà, la violence des gangs fait monter la température même au cœur de l’hiver. Il ne s’agit pas d’une chaleur climatique: c’est la chaleur des maisons incendiées, des tirs nourris, des quartiers assiégés, des familles déplacées, des routes coupées et des vies suspendues à la décision d’hommes armés.
Dans ce pays profondément déstabilisé, des milliers de citoyens sont contraints d’abandonner leurs résidences pour fuir les bandits. Ils quittent leurs maisons, leurs quartiers, leurs souvenirs, parfois leurs proches, pour chercher refuge dans des écoles, des églises, des places publiques ou chez des parents déjà accablés par la misère. L’ironie tragique est que les institutions de l’État elles-mêmes se déplacent aussi, quittent certains espaces, se replient vers d’autres zones, comme si la République cherchait elle aussi à fuir sa propre capitale.
Port-au-Prince, capitale politique, administrative et économique du pays, est presque prise en otage. Dans plusieurs quartiers, l’État ne gouverne plus réellement. Ce sont les gangs qui imposent leurs règles, leurs taxes, leurs frontières, leurs interdictions et leurs permissions. Les routes deviennent des pièges, les carrefours des postes de contrôle, les quartiers des royaumes armés. Ceux qui devraient circuler librement dans leur propre pays doivent désormais négocier leur passage, modifier leurs itinéraires, se taire, se cacher ou partir.
Depuis plus de cinq ans, la route de Martissant, principal axe reliant Port-au-Prince au Grand Sud, demeure largement impraticable ou sous une menace constante. Ce verrou routier n’est pas seulement une blessure géographique: il représente la rupture du lien national. Lorsqu’un pays ne peut plus relier sa capitale à une grande partie de son territoire, lorsqu’un citoyen ne peut plus voyager sans risquer l’enlèvement, la rançon ou la mort, il devient difficile de parler sérieusement d’un processus électoral normal.
Or, toute élection haïtienne dépend fortement de la participation des grands départements, notamment l’Ouest et l’Artibonite. L’Ouest, avec son poids démographique et électoral considérable, est souvent déterminant dans la formation de toute majorité nationale.
L’Artibonite, lui aussi, demeure un département essentiel par sa population, son économie, sa centralité politique et son importance historique. Mais comment organiser des élections dans des départements où les citoyens sont dispersés, déplacés, terrorisés ou empêchés de circuler?
Comment inscrire les électeurs, installer des bureaux de vote, transporter le matériel électoral, former les agents, sécuriser les centres, compter les bulletins et publier les résultats, lorsque les routes sont sous contrôle armé? Comment demander à une mère déplacée, à un commerçant rançonné, à un étudiant bloqué dans son quartier ou à un paysan isolé de se rendre aux urnes alors que la survie quotidienne est déjà devenue une élection permanente entre la fuite et la mort?
Une légitimité impossible sans participation
Le danger est clair: organiser des élections dans quelques zones relativement calmes, pendant que de vastes portions du territoire restent exclues ou dominées par la violence, produirait peut-être des résultats administratifs, mais non une véritable légitimité politique.
Un élu ne devient pas crédible parce qu’un procès-verbal a été signé. Sa crédibilité repose sur la participation réelle des citoyens, sur leur liberté de voter sans intimidation, sur l’égalité d’accès aux urnes et sur la possibilité pour chaque département de faire entendre sa voix. Si l’Ouest, l’Artibonite, le Grand Sud ou les quartiers populaires de Port-au-Prince sont empêchés de participer pleinement, quelle représentation nationale pourra sortir d’un tel scrutin?
Une élection amputée d’une partie du pays risque d’accoucher d’autorités contestées dès le premier jour. Des élus sans ancrage populaire, sans mandat clair et sans confiance publique deviendraient encore plus vulnérables aux pressions, aux marchandages et aux armes. Au lieu de sortir Haïti de la crise, un tel scrutin pourrait institutionnaliser la crise et donner une apparence démocratique à une exclusion massive.
L’avertissement de 1987
Le 29 novembre 1987 demeure une date douloureuse dans la mémoire haïtienne. Ce jour-là, le peuple voulait exercer son droit souverain de choisir ses représentants. Mais la violence politique, les armes et la terreur ont empêché l’expression libre de cette volonté populaire. Des électeurs furent attaqués, des bureaux de vote furent ciblés, et l’espoir démocratique fut noyé dans le sang.
Aujourd’hui, le risque n’est pas seulement de répéter matériellement les violences de 1987. Le risque est aussi de reproduire son esprit: organiser ou tenter d’organiser un scrutin dans un climat où la peur dicte les comportements, où l’État ne contrôle pas les territoires, où les citoyens ne sont pas protégés et où les armes peuvent décider à la place des bulletins.
Ne reproduisons pas un autre 29 novembre 1987, ni dans le sang visible, ni dans la fraude silencieuse, ni dans l’exclusion déguisée en procédure électorale. Une démocratie ne se construit pas sur des routes fermées, des quartiers assiégés, des déplacés sans adresse, des électeurs terrorisés et des institutions en fuite.
Avant les urnes, la sécurité
Avant de parler de calendrier électoral, il faut parler de territoire, de sécurité et de dignité citoyenne. Avant de fixer une date de vote, il faut garantir que chaque Haïtien pourra se rendre aux urnes sans demander la permission à un gang. Avant de proclamer des résultats, il faut s’assurer que les électeurs de l’Ouest, de l’Artibonite, du Grand Sud et de toutes les régions du pays auront eu la même possibilité de participer.
Le peuple haïtien ne demande pas l’impossible. Il demande simplement que son vote ne soit pas un acte de bravoure suicidaire. Il demande que la carte électorale ne soit pas remplacée par la carte des territoires contrôlés. Il demande que les armes se taisent afin que les bulletins puissent parler.
Car dans cette Haïti où même le mal semble être fait de manière plus brutale, plus désordonnée et plus cruelle qu’avant, il faut refuser que la démocratie soit, elle aussi, mal faite. Le mal fait déjà trop mal. Il ne faut pas lui offrir les élections comme un nouveau terrain de conquête.
Prof. Esau Jean-Baptiste
