Il y a exactement un an, une démarche d’écriture a commencé sur sur Rezo Nòdwès.
Une démarche continue, parfois silencieuse, mais jamais neutre, portée par une conviction simple : aucun pays ne se reconstruit uniquement par ses institutions. Il se reconstruit d’abord dans la manière dont les citoyens pensent, se regardent et assument leurs responsabilités.
Texte après texte, cette démarche n’a pas cherché à plaire. Elle a cherché à faire réfléchir. À déranger parfois. À réveiller, surtout.
Aujourd’hui, à l’occasion de cette première année, une décision s’impose : élargir le cercle de la parole.
Non pas pour se mettre en avant.
Non pas pour se présenter.
Mais pour porter plus loin une interrogation essentielle : Et si nous avions sous-estimé la puissance de la conscience dans la reconstruction d’une nation ?
Et peut-être, simplement peut-être, cette voix n’est pas isolée. Et aujourd'hui, elle choisit de porter cette réflexion dans les pages du journal Le National, sous le titre :
La lente disparition d’une exigence nationale
Il existe des moments dans la vie d’un peuple où rien ne semble avoir changé… alors que tout a déjà commencé à glisser.
Ce ne sont pas toujours les catastrophes visibles qui annoncent le déclin.
Ce sont les lenteurs intérieures : celles de l’habitude, de l’adaptation, et parfois de la résignation.
Depuis des années, Haïti traverse des cycles répétés de crises, de débats et d’attentes.
Et à force de répétition, une réalité silencieuse s’installe : la normalisation de l’instable.
On s’habitue à ce qui devrait alerter.
On commente ce qui devrait mobiliser.
On survit là où il faudrait construire.
Ce texte ne parle pas d’abord des institutions. Il parle de la manière dont une société finit par s’habituer à ce qu’elle subit.
Il parle de nous.
De nos choix visibles et invisibles.
De nos réactions… et surtout de nos silences.
Et si le problème central n’était pas seulement ce qui nous arrive…
mais ce que nous laissons devenir normal ?
À quel moment un peuple cesse-t-il d’être choqué par sa propre fragilité ?
Pour répondre à cela, il faut descendre au niveau des comportements collectifs les plus profonds.
LA normalisation de l’inacceptable
Une nation ne s’effondre pas seulement dans la violence des événements.
Elle s’effondre aussi dans la douceur de l’habitude.
Lorsque ce qui devrait provoquer une réaction devient banal, alors le danger change de forme : il devient invisible.
Dans le quotidien, des problèmes connus de tous persistent, reviennent et se répètent.
Ils sont discutés, analysés, commentés… mais rarement dépassés.
Avec le temps, la répétition remplace la solution. Et l’exception devient routine.
Ce phénomène n’est pas uniquement lié aux moyens. Il est lié à la durée de l’engagement.
Une société qui réagit sans continuité finit par perdre l’impact de ses propres réactions.
Une réaction sans continuité finit toujours par devenir une illusion d’action.
Cela implique que le changement ne dépend pas seulement de moments d’élan.
Il dépend de la capacité à tenir dans le temps :
- dans l’éducation
- dans la production locale
- dans la discipline citoyenne
- dans la coopération sociale
Le défi n’est pas seulement de commencer. Le défi est de continuer.
Mais cette habitude de l’inacceptable n’est qu’une première couche.
Une autre dimension, plus délicate encore, existe.
La dilution de la responsabilité
Lorsqu’une responsabilité est trop partagée sans coordination, elle finit par disparaître.
Chacun attend l’autre. Et pendant ce temps, rien ne se construit.
Il arrive de se demander : que se passerait-il si tous les Haïtiens, d’ici et d’ailleurs, se regardaient réellement en face ?
Que verrions-nous ?
Une société qui, malgré ses forces, peine parfois à transformer ses constats en action collective durable.
Une société où les solutions existent souvent dans les discours… mais pas toujours dans la continuité de l’action.
Le problème n’est pas seulement externe ou interne. Il est dans la difficulté à transformer la conscience en coordination.
Car une nation ne se reconstruit pas par des élans isolés.
Elle se reconstruit par des efforts reliés.
Des efforts qui se reconnaissent, se renforcent et refusent de se contredire.
Cela exige une transformation simple mais exigeante, une transformation de la conscience en actions concrètes : commencer là où l’on est, assumer ce que l’on peut faire, et cesser d’attendre une responsabilité parfaite chez les autres.
Mais même cela ne suffit pas si une dernière barrière intérieure n’est pas affrontée.
La crise du possible
Le danger le plus profond n’est pas l’échec. C’est la perte de croyance dans la possibilité d’autre chose.
Quand un peuple commence à croire que les solutions viendront toujours d’ailleurs,
il cesse progressivement de chercher les siennes.
Et ce qui était une difficulté devient une identité supposée.
Les nations ne sont pas limitées uniquement par leurs problèmes, mais par la manière dont elles interprètent ces problèmes.
À force de douter de soi, un peuple finit par accepter les limites que d’autres lui imposent.
Retrouver le sens du possible signifie :
- renforcer la confiance dans les initiatives locales
- valoriser la coopération
- soutenir la responsabilité individuelle
Ce n’est pas une idée abstraite.
C’est une condition de reconstruction.
Une interpellation nécessaire
Parfois, pour briser l’habitude, il ne suffit pas d’expliquer. Il faut interpeller.
Non pas pour accuser, mais pour obliger à regarder ce que nous évitons.
Si nous étions tous réunis, d’ici et d’ailleurs, et qu’un silence réel s’installait, peut-être qu’une parole comme celle-ci surgirait :
Nous voyons nos forces vives partir, attirées ailleurs ou contraintes de fuir, pendant que nous peinons à organiser une réponse collective.
Nous continuons à répéter des vérités figées, comme si rien n’avait changé, alors que la réalité du territoire, de la souveraineté et de notre capacité d’action évolue sous nos yeux.
Nous assistons à la dégradation de notre image, à la multiplication des jugements extérieurs, parfois injustes… mais nous répondons rarement avec l’unité et la rigueur nécessaires pour imposer une autre réalité.
Nous savons que nous pouvons faire mieux. Pourtant, nous restons divisés, souvent incapables de dépasser nos querelles pour construire ensemble.
Et pendant que nous nous affrontons, d’autres avancent, observent, influencent, s’installent.
Alors une question dérangeante émerge :
Avons-nous progressivement abandonné l’exigence de nous tenir à la hauteur de ce que cette terre a déjà produit dans son histoire ?
Le problème n’est pas seulement ce que d’autres font.
Le problème, c’est l’écart entre ce que nous savons être possible… et ce que nous faisons réellement.
Car une nation ne perd pas uniquement face à des forces extérieures.
Elle s’affaiblit lorsqu’elle ne parvient plus à se rassembler, à se discipliner, à se projeter elle-même.
Cela demande du courage.
Le courage de se regarder sans complaisance. Le courage de reconnaître nos faiblesses sans nous y enfermer.
Le courage, surtout, de recommencer autrement.
Car toute interpellation sincère n’a qu’un seul objectif : ouvrir un chemin.
Car le véritable danger n’est pas d’être affaibli. Le véritable danger est de s’habituer à l’être.
Et voici pourquoi nous avons parcouru tout ce chemin.
Pour comprendre que la crise haïtienne ne se limite pas aux structures. Elle s’enracine aussi dans des habitudes collectives : normalisation, dilution de la responsabilité et perte du sens du possible.
Un pays ne disparaît pas seulement lorsqu’il est détruit. Il disparaît aussi lorsqu’il cesse de croire qu’il peut être reconstruit par lui-même. Lorsqu’il croit avoir besoin d’interventions de la part de forces extérieures pour résoudre un problème que la conscience peut résoudre.
Les nations ne meurent pas toujours parce qu’elles ont échoué. Elles meurent souvent parce qu’elles ont cessé d’exiger d’elles-mêmes.
Peut-être que le changement ne viendra pas d’un moment spectaculaire. Peut-être qu’il commencera le jour où suffisamment de personnes décideront de ne plus attendre.
Et si cela est vrai, alors la question n’est plus seulement de savoir ce qui ne va pas.
Mais ce que nous sommes prêts à transformer maintenant.
“Cet homme qui a écrit ce texte pourrait être moi… et si ce n’est pas moi, je dois le rejoindre.”
Ralf Dieudonné JN MARY
Un citoyen haïtien engagé pour la reconstruction nationale. Un observateur engagé de la conscience nationale.
