Résumé
Au moment où le gouvernement haïtien adopte un mécanisme d’ajustement automatique des prix du carburant, susceptible d’engendrer des hausses mensuelles, le pays traverse la pire crise multidimensionnelle de son histoire contemporaine. Chômage massif (15,1 % officiel, mais jusqu’à 70 % en sous-emploi), inflation à 31,1 %, insécurité alimentaire touchant 5,7 millions d’Haïtiens, et déplacements internes de plus d’un million de personnes : c’est dans ce contexte que le Gouvernement vient d’alourdir le fardeau des plus vulnérables par une hausse de 29,5 % sur la gazoline et 37,1 % sur le gasoil. Pendant ce temps, deux bombes à retardement menacent l’économie : la volonté de l’administration Trump de tarir les transferts de la diaspora haïtienne, équivalant à près de 20 % du PIB, et un choc pétrolier au Moyen-Orient structurellement temporaire. Cet article démontre, chiffres à l’appui, pourquoi cette décision constitue un choc économique pour une population déjà vulnérable.
Abstract
As the Haitian government adopts an automatic fuel price adjustment mechanism likely to trigger monthly increases, the country is going through the worst multidimensional crisis in its contemporary history. Massive unemployment (15.1% officially, but up to 70% in underemployment), inflation at 31.1%, food insecurity affecting 5. 7million Haitians, and internal displacement of more than one million people, it is in this context that the government has raised fuel prices by 29.5% for gasoline and 37.1% for diesel oil. Meanwhile, two time bombs are threatening the economy: the Trump administration’s determination to cut off remittances from the Haitian diaspora, equivalent to nearly 20% of GDP, and a structurally temporary oil shock in the Middle East. This article demonstrates, supported by data, why this decision constitutes an economic shock for an already vulnerable population.
Rezime
Pandan gouvènman an deside aplike yon mekanis ajisteman otomatik pou pri gaz la, ki pral lakoz ogmantasyon chak jou pri tout prodwi ak sèvis yo, peyi a ap travèse youn nan pi gwo kriz sistemik nan istwa li. Chomaj rete wo, 15,1 % ofisyèl, men ak sou-chomaj ki afekte jiska 70 %, enflasyon nan nivo 31,1 %, ensekirite alimantè touche 5,7 milyon Ayisyen, ak plis pase yon milyon moun deplase anndan peyi a. Nan sitiyasyon difisil sa, gouvènman an fèk monte pri gaz la 29,5 % pou gazolin ak 37,1 % pou dizèl la. Anplis, de gwo varyab egzojèn menase ekonomi an: politik administrasyon Trump lan pou limite transfè lajan dyaspora ayisyen an, ki reprezante prèske 20 % nan PIB a, ansanm ak yon chòk petwòl nan Mwayen Oryan ki estriktirèlman tanporè. Atravè analiz kantitativ ak prèv anpirik, atik sa a montre poukisa yon desizyon konsa reprezante yon veritab chòk ekonomik pou Pèp Ayisyen an.
- MISE EN CONTEXTE
Haïti, avril 2026 : dynamiques d’une économie assistée dans un État aux capacités institutionnelles limitées
La décision publiée le 31 mars 2026 par le Ministère de l’Économie et des Finances et le Ministère du Commerce et de l’Industrie, portant hausse de 29,5 % sur la gazoline, 37,1 % sur le gasoil et 37,4 % sur le kérosène, ne saurait être analysée en dehors du contexte systémique singulièrement dégradé dans lequel elle s’inscrit. Comprendre sa portée réelle exige de reconstituer, avec précision, la triple crise, politique, économique et sécuritaire, qui définit l’Haïti contemporaine.
Depuis juillet 2021, Haïti n’a plus connu de gouvernement élu ni de parlement fonctionnel. L’exécutif monocéphale mis en place depuis le 7 février 2026, structuré autour d’un Premier ministre et de son gouvernement, opère sans légitimité démocratique directe et sans majorité législative. Dans ce vide institutionnel, la prise de décisions économiques majeures, comme un réajustement tarifaire aux répercussions systémiques, se produit sans débat parlementaire, sans véritable consultation publique et sans mécanismes de compensation annoncés. C’est dans ce contexte de gouvernance par décrets qu’il faut lire « l’Avis 25/26-001 » : non pas comme le produit d’une politique économique cohérente et délibérée, mais comme une mesure opportuniste, prise à la faveur d’une conjoncture pétrolière internationale exceptionnelle, par un gouvernement qui n’a de comptes à rendre à personne.
Le PIB haïtien a reculé de 4,2 % en 2024, selon la Banque mondiale, prolongeant une dynamique récessionniste entamée bien avant la pandémie de Covid-19. En parité de pouvoir d’achat, le revenu moyen haïtien, estimé à 2 143 USD par habitant en 2025, est le plus bas de l’hémisphère occidental et l’un des vingt plus bas au monde. L’économie formelle, déjà étroite, continue de se contracter sous l’effet conjugué de l’insécurité généralisée, de la désorganisation logistique et de la fuite des capitaux et des compétences. L’économie informelle, qui absorbe entre 70 et 80 % de la main-d’œuvre active, constitue le véritable amortisseur social du pays, mais elle est aussi la plus directement exposée aux chocs de prix, notamment ceux du carburant et du transport.
Au début de l’année 2026, plus de 85 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince était sous l’emprise ou l’influence directe de coalitions de gangs armés. Les axes routiers reliant la capitale aux principales villes de province sont régulièrement bloqués, soumis à des péages extrajudiciaires ou rendus impraticables par les violences. Cette situation crée une double pression inflationniste sur les prix à la consommation : d’une part, les coûts de transport formels et informels augmentent du fait de l’insécurité, d’autre part, la désorganisation des circuits d’approvisionnement génère des pénuries localisées et une spéculation endémique sur les denrées de base. Dans ce contexte, une hausse officielle du prix du carburant ne vient pas simplement s’additionner à un niveau de prix déjà élevé, elle agit comme un multiplicateur sur une inflation structurelle déjà hors de contrôle.
La hausse annoncée intervient dans un contexte de choc pétrolier géopolitique aigu, consécutif aux tensions militaires dans le détroit d’Ormuz liées au conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran. Le baril de Brent avoisinait 109 USD fin mars 2026, après un pic à 119,50 USD, en hausse de 51 % depuis le début du conflit. Cependant, comme le démontrent les travaux de l’Agence internationale de l’énergie et les projections de Goldman Sachs et Citigroup, ce choc est de nature transitoire : l’excédent structurel d’offre estimé à 4 millions de barils par jour en 2026, le ralentissement de la demande mondiale et la transition vers les énergies renouvelables constituent le fond baissier durable sur lequel vient se greffer une prime de risque géopolitique temporaire. Institutionnaliser un mécanisme d’ajustement mensuel des prix en plein pic de crise revient donc à calibrer une politique tarifaire permanente sur un signal de marché par définition éphémère.
L'analyse de la décision tarifaire haïtienne ne peut ignorer deux variables exogènes majeures qui pèsent simultanément sur les perspectives économiques du pays. La première est la politique de l'administration Trump à l'égard de la diaspora haïtienne. Initialement proposée à 5 % par la Chambre des représentants, puis réduite à 3,5 %, la taxe sur les transferts de fonds finalement adoptée dans le «One Big Beautiful Bill Act[1]» signé le 4 juillet 2025 a été fixée à 1%. Parallèlement, le Département de la Sécurité intérieure (DHS) a publié début mars 2026 un message officiel ciblant explicitement les 6,1 milliards de dollars de rémittences vers Haïti, signalant une intention politique de restreindre davantage ces flux. Cette double pression, fiscale et rhétorique, menace directement un flux évalué entre 5 et 6,1 milliards de dollars en 2025, soit près de 20 % du PIB haïtien, l'un des ratios les plus élevés au monde. La seconde variable exogène est la fermeture progressive des espaces d'assistance humanitaire internationale[2], dans un contexte de réorientation des priorités géopolitiques mondiales.
La conjonction de ces deux chocs externes avec un choc de politique interne, la hausse du carburant, dessine le profil d'une économie frappée simultanément par trois vecteurs dépressifs distincts, sans aucun mécanisme de stabilisation endogène visible.
C’est dans ce quadruple cadre, effondrement de la gouvernance, récession structurelle, crise sécuritaire et chocs externes multiples, que doit être lu et évalué l’Avis 25/26-001. Ce n’est pas une simple décision de politique tarifaire. C’est un révélateur de l’état de déliquescence d’un État qui, faute de légitimité et de capacité redistributive, transfère mécaniquement le coût de ses défaillances sur les épaules des plus vulnérables.
I. UN PARADOXE SCANDALEUX : QUAND LE GAZ BAISSE PARTOUT SAUF EN HAÏTI
1.1. Haïti, champion régional du prix à la pompe
Haïti se distingue de manière frappante dans la Caraïbe: c’est le pays de la région où le carburant est le plus cher par rapport au pouvoir d’achat local. Avec la nouvelle grille tarifaire publiée le 31 mars 2026, le gallon de gazoline est fixé à 725 gourdes, soit environ 5,55 USD, positionnant Haïti parmi les pays les plus chères au monde rapporté au revenu moyen. En chiffres dollarisés, le litre d’essence en Haïti équivaut désormais à environ 1,47 USD/L, à comparer aux 0,77 USD/L américain ou aux 0,99 USD/L dominicain.
Tableau 1: Comparaison internationale des prix du carburant (Avril 2026)[3]
|
Pays |
Prix essence (USD/L) |
Prix en monnaie locale/L |
PIB/habitant (USD) |
% revenu journalier dépensé/L |
|
Haïti (après hausse avr. 2026) |
1,47 |
192 HTG/L |
2 143 |
94 % |
|
Haïti (avant hausse) |
1,13 |
148 HTG/L |
2 143 |
73 % |
|
États-Unis |
0,77 |
0,77 USD/L |
80 030 |
1,5 % |
|
Rép. Dominicaine |
0,99 |
59,34 DOP/L |
10 500 |
13,02 % |
|
Mexique |
1,30 |
23,18 MXN/L |
12 200 |
14.7% |
|
Brésil |
1,12 |
5,99 BRL/L |
9 600 |
16,1 % |
|
Chili |
1,40 |
1 295 CLP/L |
17 800 |
11 % |
|
Afrique du Sud |
1,26 |
21,28 ZAR/L |
7 300 |
23,8 % |
Le tableau ci-dessus révèle une réalité profondément particulière: Haïti, l’un des pays les plus pauvres au monde avec un PIB par habitant de 2143 USD, paye désormais le gallon d’essence à un niveau comparable ou supérieur à celui du Mexique ou de l’Afrique du Sud, dont les revenus moyens sont respectivement 5 à 8 fois plus élevés.
Alors que les deux pays partagent la même île, la comparaison entre un travailleur haïtien et celui d’un dominicain révèle un gouffre économique saisissant : avec un revenu journalier moyen de 5,87 USD contre 28,77 USD pour un Dominicain, l'achat d'un simple gallon d'essence représente désormais 94,5 % d'une journée de travail pour un Haïtien, soit 7 heures 33 minutes, contre seulement 13 % pour un Dominicain, soit 1 heure 02 minutes. Autrement dit, à quelques kilomètres de distance, un travailleur haïtien doit fournir 7,3 fois plus d'effort pour acquérir le même gallon de carburant que son voisin dominicain, dans un pays où ce même carburant coûte pourtant moins cher à la pompe, soit 0,99 USD/L en République Dominicaine contre 1,47 USD/L en Haïti. Cette asymétrie n'est pas le produit d'un écart de prix à la pompe seul: elle est avant tout le révélateur brutal d'une inégalité de revenus structurelle, amplifiée par une décision tarifaire prise sans aucun mécanisme de compensation pour les plus vulnérables.
1.2. Le vrai fardeau : le carburant rapporté au revenu par habitant
Pour mesurer l’impact réel d’une hausse du carburant, il ne suffit pas de comparer les prix en dollars. Il faut les rapporter au revenu moyen de la population. Le tableau suivant calcule, pour chaque pays, quelle fraction d’une journée de travail moyen est absorbée par l’achat d’un gallon d’essence, une mesure brutale du véritable fardeau économique sur le citoyen ordinaire.
1.3. Le prix descend à l'international, mais jamais en Haïti
Le mécanisme est bien documenté et constitue l’une des plus grandes injustices économiques subies par la population haïtienne : chaque fois que le prix du baril monte sur les marchés internationaux, les autorités répercutent immédiatement la hausse sur la pompe. Mais lorsque le baril baisse, l’ajustement est inexistant, tardif ou dérisoire.
En juillet 2023, alors que le baril de pétrole s’établissait à 75,23 USD, le gouvernement Dr. Ariel HENRY n’avait consenti qu’une baisse[4] de 10 gourdes sur la gazoline, soit moins de 0,10 USD, jugée «insignifiante» par les observateurs. En novembre 2023, malgré la chute du baril sous les 80 USD, les prix à la pompe haïtiens restaient inchangés. Pendant ce temps, la République Dominicaine ajustait ses tarifs à la baisse dès ce même jour. Cette inégalité délibérée démontre que la politique de tarification du carburant sert avant tout à maximiser les profits du secteur privé et les recettes fiscales de l’État, plutôt qu’à protéger les consommateurs haïtiens.
II. UN PAYS À BOUT : LES CHIFFRES DE LA CATASTROPHE SOCIALE
Dans un pays déjà à bout de souffle, les indicateurs socio-économiques témoignent d’une dégradation alarmante des conditions de vie. Le taux de chômage officiel, estimé à 15,1 %[5] et relayé par la Banque Mondiale (BM), masque une réalité bien plus préoccupante : près des deux tiers de la population active sont en situation de chômage ou de sous-emploi. Parallèlement, l’insécurité alimentaire atteint des niveaux critiques, touchant environ 5,4 millions de personnes (PAM)[6]. À cela s'ajoute une inflation annuelle de 31,1 % en août 2025 (IHSI)[7], avec une hausse encore plus marquée des prix alimentaires (35 % en glissement annuel ce même mois).
2.1. Chômage : le chiffre officiel ne dit pas tout
D’après notre analyse, le taux de chômage officiel de 15,1 % en 2024 est trompeur par sa modestie apparente. La réalité est que deux tiers des Haïtiens sont frappés par le chômage ou le sous-emploi. Certains secteurs de l’économie formelle ont été durement touchés : le secteur textile a enregistré d’importantes pertes d’emplois en 2024, l’agriculture s’est contractée de 5,6 %, et les services ont reculé de 3,9 %, sous l’effet combiné de l’insécurité des gangs et de la désorganisation des marchés.
2.2. Inflation alimentaire : le feu qui consume les plus pauvres
L’inflation générale a atteint 31,1 % en août 2025 (IHSI). L’inflation alimentaire spécifique, qui touche le poste budgétaire le plus lourd pour les ménages défavorisés, s’est établie à 32,7 % sur un an en juillet 2025. Toute hausse du carburant se traduit mécaniquement par une hausse des coûts de transport, qui à son tour renchérit les produits alimentaires dans les marchés locaux.
2.3. Insécurité alimentaire : proche du point de rupture
Le Programme Alimentaire Mondial (PAM) a classé Haïti parmi les pays ayant l’une des plus fortes proportions de personnes souffrant d’insécurité alimentaire aigüe au monde. En détail :
- 5,7[8] millions de personnes en insécurité alimentaire aigüe (début 2025) ;
- 2[9] millions en situation d’urgence alimentaire ;
- 6 000[10] personnes en situation de faim catastrophique et d’effondrement total des moyens de subsistance ;
- Près de la moitié de la population haïtienne, soit environ 5,7[11] millions confrontée à l’insécurité alimentaire aigüe.
Les Nations Unies[12] cherchent 880 millions de dollars en 2026 pour venir en aide à 4,2 millions de personnes parmi les plus vulnérables. Malgré l’appel, la réponse humanitaire reste dramatiquement sous-financée.
2.4. Plus d'un million de déplacés internes[13]
Les violences des gangs ont poussé des centaines de milliers de familles à fuir leurs foyers. 85 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince était sous emprise ou influence des gangs armés début 2026.
Hausser le prix du carburant dans un tel contexte, c’est retirer l’oxygène à un patient sous respiration artificielle.
III. LA DIASPORA EN DANGER : TRUMP ET LA MENACE SUR LES REMITTENCES [14]
3.1. Les transferts de la diaspora : pilier fondamental de l'économie
Les rémittences de la diaspora haïtienne constituent le véritable moteur de survie de l’économie nationale. En 2025, ces transferts ont atteint entre 5 et 6,1 milliards de dollars, représentant environ 20 % du PIB haïtien, un ratio parmi les plus élevés au monde pour un pays de la taille d’Haïti.
Tableau 2 : Les rémittences : chiffres clés (2025)
|
Indicateur |
Valeur (2025) |
|
Montant total des rémittences vers Haïti |
5-6,1 milliards USD (2025) |
|
Part dans le PIB haïtien |
20 % |
|
Proportion venant des États-Unis |
60-70 % |
|
Réserves brutes de la BRH soutenues |
3,2 milliards USD |
Sources : BRH, Banque mondiale (2025).
3.2. Impact économique : une équation catastrophique
Si les transferts venaient à baisser significativement, l’impact serait dévastateur :
- Une baisse de 20 % des rémittences représenterait une perte d’environ 1 milliard de dollars par an pour les ménages haïtiens.
- Le pouvoir d’achat de millions de familles s’effondrerait, approfondissant l’insécurité alimentaire déjà catastrophique.
- Les réserves de change de la BRH se dégraderaient, alimentant une dépréciation accélérée de la gourde et une inflation importée supplémentaire.
- Les petits commerces informels, qui dépendent largement de l’argent de la diaspora comme fonds de roulement, fermeraient massivement.
Dans ce tableau déjà sombre, l’introduction d’une hausse du prix du carburant cumule deux chocs négatifs simultanément : un choc de la demande (réduction des revenus via les rémittences) et un choc de l’offre (hausse des coûts de transport et de production). Cette combinaison constitue la recette d’une dépression sociale incontrôlable.
IV. LE CHOC DU MOYEN-ORIENT : UNE JUSTIFICATION QUI NE TIENT PAS
4.1. Un contexte géopolitique réel mais transitoire
Le gouvernement haïtien justifie en partie sa politique de révision des prix du carburant par les fluctuations du marché international, notamment le choc pétrolier lié aux tensions au Moyen-Orient. La guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran, avec ses répercussions sur le détroit d’Ormuz, a en effet provoqué une flambée spectaculaire des cours : fin mars 2026, le Brent avoisinait 109 USD le baril, après un pic à 119,50 USD, soit une hausse de 51 % depuis le début du conflit. Cet argument, bien que réel dans l’immédiat, est économiquement fallacieux comme justification pour une hausse structurelle et permanente.
4.2. Les fondamentaux pointent vers une baisse structurelle
Avant l’escalade militaire de début 2026, tous les indicateurs de l’économie pétrolière mondiale pointaient vers une baisse durable :
- La Banque mondiale prévoyait un prix du Brent[15] à 60 USD en 2026, contre 68 USD en 2025[16], une baisse de près de 12 %.
- L’Agence Internationale de l’Energie (AIE) estimait un excédent mondial de l’offre pétrolière de 2,3 millions de barils par jour en 2025, devant atteindre 4 millions en 2026.
- Goldman Sachs avait abaissé ses projections à 56–60 USD le baril pour 2026[17]; Citigroup estimait une stabilisation autour de 60 USD.
- La demande mondiale ralentissait : croissance de seulement 0,7 % au T3 2025. La Chine bascule vers l’électrique, l’Europe stagne.
4.3. Le choc militaire au Moyen-Orient : une prime temporaire
La flambée actuelle des prix est essentiellement une « prime de risque géopolitique », non une transformation structurelle du marché pétrolier. Sans escalade dramatique bloquant durablement le détroit d’Ormuz, les prix redescendent généralement dans les 3 à 6 mois suivant le pic. À travers le tableau 4 présenté à la page suivante, l’examen des chocs pétroliers historiques liés à des conflits régionaux le confirme :
Tableau 3 : Historique des chocs géopolitiques pétroliers [18]
|
Choc géopolitique |
Pic des prix |
Durée du choc |
Retour à la normale |
Résolu ? |
|
Guerre du Golfe (1990–91) |
+75% à +112% |
6 mois |
Oui |
✓ |
|
Invasion Irak (2003) |
+40 % |
3 mois |
Oui |
✓ |
|
Tensions Iran (2019) |
+15 % |
3 mois |
Oui |
✓ |
|
Guerre Hamas-Israël (2023) |
+8 % |
2 mois |
Oui |
✓ |
|
Guerre Russie-Ukraine (2022) |
+86% |
24 mois |
Partiel |
- |
|
Conflit Iran 2026 (actuel) |
+51 % (à date) |
Estimé : 3–9 mois |
Probable |
? |
4. La conclusion économique : institutionnaliser la hausse sur un choc temporaire est irrationnel
Si le gouvernement haïtien institutionnalise un mécanisme d’ajustement mensuel des prix au moment précis où les cours mondiaux sont artificiellement gonflés par un choc temporaire, il prend le risque de verrouiller des prix élevés alors même que les fondamentaux du marché mondial prévoient une correction significative dans les 6 à 12 prochains mois. Institutionnaliser la hausse lors d’un pic provisoire, c’est comme augmenter le loyer d’un locataire appauvri en plein cyclone, sous prétexte que la demande de logement est momentanément forte.
V. EFFETS EN CASCADE : POURQUOI LE CARBURANT EST LE NERF DE LA GUERRE
En Haïti, le prix du carburant n’est pas qu’un prix parmi d’autres. C’est le prix pivot de toute l’économie informelle, qui représente l’essentiel de l’activité productive du pays. Les effets en cascade d’une hausse de carburant se propagent à travers tous les secteurs de l’économie, avec des impacts mesurables sur l’inflation, l’emploi, la sécurité alimentaire et la stabilité sociale.
Tableau 4 : Analyse des impacts économiques en cascade d’une hausse du carburant en Haïti
|
Secteur |
Mécanisme de transmission |
Impact estimé |
Niveau de risque |
|
Transport |
Hausse immédiate des tarifs tap-tap, motos-taxis, camions |
+20 à +30 % sur les tarifs |
Très élevé |
|
Inflation alimentaire |
Renchérissement du coût logistique des denrées importées et locales |
+5 à +12 pts sur l'IPC alimentaire |
Très élevé |
|
Agriculture |
Pompes d'irrigation, stockage, distribution des récoltes plus coûteux |
Réduction de la production de subsistance |
Élevé |
|
Énergie domestique |
Kérosène plus cher : impact direct sur cuisine & éclairage des ménages pauvres |
Réduction du bien-être calorifique |
Élevé |
|
Petit commerce informel |
Marges réduites, fermetures de micro-entreprises |
Hausse du chômage informel |
Élevé |
|
Inflation générale |
Effet d'entraînement sur tous les prix via coûts de transport |
+3 à +8 pts sur les 31,1 % actuels |
Très élevé |
|
Taux de change (gourde) |
Pression sur les réserves BRH : dépréciation accélérée |
Inflation importée supplémentaire |
Modéré–Élevé |
|
Chômage |
Fermetures d'entreprises : vague de licenciements dans l'informel |
Hausse du sous-emploi déjà à 70 % |
Élevé |
|
Insécurité alimentaire |
Réduction du pouvoir d'achat alimentaire des ménages vulnérables |
Augmentation des 5,4 M personnes en détresse |
Critique |
|
Instabilité sociale |
Précédent de 2022 : protestations, pillages, blocages |
Risque d'explosion sociale majeure |
Très élevé |
Source: Analyse de l’Auteur
5.1. Transport : l'artère principale
Le «tap-tap» (transport en commun haïtien), les camions de distribution alimentaire, les motos-taxis, tous dépendent directement du prix du diesel et de la gazoline. Une hausse de 29,5 % du carburant se traduit quasi immédiatement par une hausse de 20 à 30 % des tarifs de transport, touchant directement les familles les plus pauvres.
5.2. Agriculture et énergie domestique
Les pompes d’irrigation, les génératrices de stockage, les camions de distribution des récoltes, une hausse du carburant frappe directement la production agricole dans un pays où 2/5 de la population active dépend de l’agriculture de subsistance. Par ailleurs, seuls 40 % des Haïtiens ont accès à l’électricité publique de manière intermittente. Le reste se tourne vers le kérosène et les génératrices diesel. Une hausse du kérosène (845 gourdes, +37,4 %) est une taxe directe sur la cuisine, l’éclairage et la conservation des aliments des plus pauvres.
5.3. Le précédent de 2022 et le risque d'explosion sociale
En 2022, lors de la dernière grande hausse du carburant (+128 % sur la gazoline), les prix des denrées de base ont augmenté de 43 % sur l’année, selon l’IHSI. L’annonce de la hausse avait provoqué des protestations violentes, la paralysie de plusieurs villes. Haïti est aujourd’hui dans une situation bien plus précaire qu’en 2022: 85 % de la zone métropolitaine sous contrôle ou influence des gangs, un million de déplacés, et 5,4 millions en insécurité alimentaire. Une nouvelle hausse dans ce contexte constitue un catalyseur social à haut risque.
VI. CONCLUSION : LA HAUSSE DU CARBURANT EST UN CHOIX POLITIQUE, PAS UNE NÉCESSITÉ
Le gouvernement haïtien présente la révision des prix du carburant comme une nécessité technique et budgétaire, imposée par les réalités du marché international. Cette présentation est intellectuellement malhonnête à plusieurs égards.
Premièrement, comme démontré, Haïti n’a jamais pleinement répercuté les baisses de prix à la pompe lorsque le marché international baissait : l’asymétrie tarifaire est systématique et bénéficie toujours à l’État au détriment du consommateur. Deuxièmement, le choc pétrolier actuel lié à la guerre au Moyen-Orient est transitoire, comme tous les chocs géopolitiques précédents: institutionnaliser un mécanisme de hausse sur cette base revient à rendre permanent un état exceptionnel.
Troisièmement, le contexte social et économique haïtien, avec 5,7 millions de personnes en insécurité alimentaire, 31,1 % d’inflation, plus de 70 % de la population active en situation de sous-emploi et un million de déplacés internes, rend toute hausse de prix des produits essentiels moralement inacceptable et économiquement destructrice. Quatrièmement, la menace de l’administration Trump sur les transferts de la diaspora, via la taxe de 5 % sur les rémittences, risque de priver Haïti d’un flux vital représentant 20 % de son PIB. La politique alternative existe et elle est documentée. Maintenir les prix stables en puisant dans les économies sur la dette Petrocaribe remboursée (qui représentait 6,5 % du PIB). Activer la Contribution Foncière des Propriétés Bâties (CFPB), dont les revenus locatifs sont massivement sous-déclarés et qui ne représente actuellement que 1,7 % des recettes totales de l'État, soit une fraction infime de son potentiel réel, dans un pays où le ratio impôts/PIB plafonne à 6,3 %, l'un des plus bas de la région. Selon les estimations du Fonds Monétaire International (FMI) et de la Banque Mondiale, le recouvrement effectif doublerait mécaniquement les recettes fiscales disponibles. Cibler les subventions sur le kérosène et le diesel agricole plutôt que sur la gazoline à usage général, dont bénéficient en priorité les ménages aisés disposant de véhicules. Et attendre que le choc pétrolier géopolitique temporaire se résorbe avant d'institutionnaliser tout mécanisme d'ajustement automatique des prix, mécanisme qui, en l'absence de filets de protection sociale, ne peut produire qu'une spirale inflationniste supplémentaire à la charge exclusive des plus vulnérables. Hausser donc le prix du carburant aujourd’hui en Haïti n’est pas de la gestion économique. C’est un choix politique, celui de faire payer la crise aux plus vulnérables plutôt qu’aux élites qui l’ont générée. C’est, sans exagération, un crime économique contre un peuple à genoux.
En somme, ce verdict final repose sur les quatre piliers analysés tout au long de cet article: un vide de gouvernance qui permet la décision sans contre-pouvoir, une contraction économique structurelle rendant toute hausse tarifaire disproportionnée, une crise sécuritaire qui amplifie mécaniquement chaque choc de prix, et une double vulnérabilité externe, diaspora et aide humanitaire, qui prive l’économie haïtienne de ses derniers filets de sécurité. Ce n’est pas l’un de ces facteurs pris isolément, mais bien leur combinaison simultanée, qui confère à l’Avis 25/26-001 une brutalité économique rarement observée en contexte de paix.
- SOURCES ET RÉFÉRENCES
- Banque mondiale : Indicateurs de développement d'Haïti 2024 (PIB, chômage, inflation)
- Banque de la République d'Haïti (BRH), Transferts sans contrepartie : tendance, distribution et dynamique du marché (2024)
- Institut Haïtien de Statistique et d'Informatique (IHSI): IPC juillet-août 2025
- Programme Alimentaire Mondial (PAM): Rapport sur l'insécurité alimentaire en Haïti, août 2024-février 2025
- Human Rights Watch, Rapport mondial 2025: Situation des droits humains, Haïti
- FEWS NET: Perspectives sur la sécurité alimentaire en Haïti, 2022-2024
- GlobalPetrolPrices.com : Prix de l'essence et du diesel dans le monde, mars 2026
- Trading Economics: Prix de l'essence par pays, taux de chômage et inflation (2025–2026)
- Ministère de l'Économie et des Finances/Ministère du Commerce et de l'Industrie : Avis officiel No. 25/26-001 du 31 mars 2026
- Rezo Nòdwes, Haïti : hausse marquée des prix des carburants annoncée par le gouvernement (mars 2026)
- FCN Haïti, Haïti: augmentation du prix du carburant à la pompe, le coût de la vie menacé (avril 2026)
- Agence Internationale de l'Énergie (AIE), Commodity Markets Outlook (octobre 2025)
- Banque mondiale, Oil Market Glut (novembre 2025)
- FMI, World Economic Outlook (octobre 2025), PIB par habitant par pays
- Haitian Times, Taxe américaine sur les transferts de fonds des familles haïtiennes (juillet 2025)
- Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire (CNSA) (2025): IPC HTI-Fiche de communication : Classification de l’insécurité alimentaire aiguë, septembre 2025.
-Fin-
[1] Congrès des États-Unis, H.R.1 – One Big Beautiful Bill Act, loi de réconciliation adoptée conformément à H. Con. Res. 14 (Budget FY2025), 119e Congrès, 2025, disponible sur : https://www.cbo.gov/publication/61461 (consulté le 1er avril 2026).
[2] ONU Info, « Haïti : suspension des financements américains et ses conséquences humanitaires », publié en juillet 2025, https://news.un.org/fr/story/2025/07/1157213, consulté le 1er avril 2026
[3] Sources prix carburant : GlobalPetrolPrices.com, MEF/MCI Haïti (avr. 2026). Taux de change au 1er avril 2026 : HTG 130,70/USD (BRH); DOP 59,94/USD (exchange-rates.org) ; MXN 17,83/USD (walletinvestor.com); BRL 5,35/USD (exchange-rates.org) ; CLP 924,71/USD (investing.com) ; ZAR 16,89/USD (walletinvestor.com). Prix en monnaie locale/L = Prix USD/L × taux de change.
[4] Télé Pluriel (2023), Légère baisse des prix du carburant en Haïti : les syndicats insatisfaits, juillet 2023.
[5] TheGlobalEconomy.com, « Haiti: Unemployment rate », données basées sur la Banque mondiale, disponible sur : https://www.theglobaleconomy.com/Haiti/unemployment_rate/, consulté le 1er avril 2026.
[6] PAM (WFP), rapports 2024–2025
[7] Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI), « Indice des prix à la consommation (IPC), août 2025 », disponible sur : https://ihsi.gouv.ht/statistiques/statistiques_economiques/ipc, consulté le 1er avril 2026.
[8] Coordination Nationale de la Sécurité Alimentaire (CNSA) (2025): IPC HTI-Fiche de communication : Classification de l’insécurité alimentaire aiguë, septembre 2025. Port-au-Prince : CNSA. Consulté le 2 avril 2026.
[9] PAM (WFP), rapports 2024–2025
[10] PAM (WFP), rapports 2024–2025
[11] IPC. (septembre 2025). Analyse de l’insécurité alimentaire aiguë en Haïti. Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire.
[12] Nations Unies en Haïti, « Lancement du Plan de réponse humanitaire 2026 en Haïti pour venir en aide à 4,2 millions de personnes », 18 décembre 2025, disponible sur : https://haiti.un.org/fr/307360-lancement-du-plan-de-réponse-humanitaire-2026-en-haïti-pour-venir-en-aide-à-42-millions-de, consulté le 1er avril 2026.
[13] ONU Info, « Haïti : sous pression, gangs et catastrophes naturelles aggravent la crise humanitaire », mars 2026, disponible sur : https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158570, consulté le 1er avril 2026.
[14] Il s’agit des sommes d’argent envoyées par des migrants à leur famille ou à leurs proches restés dans leur pays d’origine. Selon la Banque mondiale, les rémittences constituent une source majeure de revenus pour de nombreux pays en développement.
[15] «Le Brent est un pétrole de qualité « légère » et « douce » provenant de la mer du Nord, utilisé comme référence mondiale pour la tarification du pétrole brut. »
[16] Banque mondiale, «â€¯Saturation du marché pétrolier : les prix à la baisse sur fond de flambée de la production et d’atonie de la demande », Blog Open Data, novembre 2025, https://blogs.worldbank.org/fr/opendata/oil-market-glut--surging-output-and-sluggish-demand-pressure-pri, consulté le 1er avril 2026
[17]Goldman Sachs, Commodities Outlook 2026 (document officiel), disponible sur : https://www.goldmansachs.com/pdfs/insights/goldman-sachs-research/2026- outlooks/CommoditiesOutlook2026.pdf, consulté le 1er avril 2026.
[18] IEA, Oil Market Outlook 2026 (document officiel), disponible sur : https://www.iea.org/reports/oil-market-outlook-2026, consulté le 1er avril 2026.
