Entrer, frapper, puis disparaître. Depuis des années, les opérations sécuritaires en Haïti obéissent au même rituel épuisé. Le terme « Zakatay », popularisé par le rappeur BIC Tizon Dife, résume à lui seul cet échec devenu structurel. Mais derrière la formule choc se cache un diagnostic technique implacable : en Haïti, techniquement parlant, l’insécurité n’est pas d’abord un problème de feu, mais de flux.
L’imaginaire comme miroir du réel
« Operasyon Zakatay ». L’expression claque comme un aveu. Elle ne vient ni d’un état-major ni d’un communiqué officiel, mais des entrailles de la rue haïtienne, nourrie par l’œuvre du rappeur BIC Tizon Dife. Son récit, inspiré de faits réels, raconte l’assaut avorté d’une unité d’élite (SWAT) dans le labyrinthe de Village de Dieu. Ce n’est pas une fiction. C’est un documentaire brut : entrer dans un territoire tenu par des groupes armés est possible. Mais y rester relève du miracle.
Ce constat, l’art l’a devancé. Mais la technique, elle, l’explique.
Car la sécurité ne se gagne pas à la pointe des balles. Elle se construit dans l’ombre des camions, des carburants, des transmissions et des relèves. Dans toute opération militaire ou policière, le combat n’est qu’un éclair. Le reste – 90 % du temps –, c’est de la logistique. Et c’est précisément sur cette part invisible que l’architecture technico-sécuritaire haïtienne se fracture.
Une présence sans continuité
Aujourd’hui, Haïti dispose pourtant d’une chaîne d’intervention en apparence cohérente. En première ligne, la Police Nationale d’Haïti (PNH), souvent héroïque mais chroniquement sous-équipée. En appui, la Mission multinationale de soutien à la sécurité (MSS), lancée en 2023 sous l’égide du Conseil de sécurité de l’ONU, et dirigée par le Kenya. Objectif affiché : sécuriser les infrastructures critiques, épauler la PNH, reprendre pied dans les zones perdues.
Face à l’ampleur du défi, une idée plus offensive a germé dans les chancelleries occidentales : une Force de suppression des gangs (FSG), conçue pour passer à l’action avec des moyens renforcés.
Mais que l’on parle de la PNH, de la MSS ou de la FSG, le talon d’Achille reste le même. Les opérations existent. La continuité, non.
Les forces entrent dans les quartiers. Elles neutralisent des cibles, reprennent des rues, hissent des drapeaux sur des bâtiments abandonnés. Puis, inévitablement, elles se retirent. Faute de carburant. Faute de vivres. Faute de renforts. Faute de cette « capacité à tenir » qui transforme une victoire tactique en succès stratégique.
Aucun axe routier n’est durablement sécurisé. Aucune zone reconquise ne reste sous contrôle. Les chaînes d’approvisionnement sont des chapelets de fragilités. Les communications, des fils coupés. En clair : il y a de l’action, mais pas de système.
L’enracinement contre l’intervention
En face, les groupes armés ne jouent pas le même match. Ils ne sont pas nécessairement mieux armés. Mais ils sont logistiquement supérieurs.
Ils contrôlent les routes, les péages informels, les circuits de nourriture, de carburant et de munitions. Ils connaissent chaque fissure du bitume, chaque toit d’où tirer, chaque faille temporelle des patrouilles. Ils ne combattent pas pour tenir un objectif, mais pour durer. Leur logistique est organique, ancrée dans le territoire, hybride entre économie de guerre et solidarité forcée des populations.
C’est ce déséquilibre fondamental qui produit l’effet « Zakatay » : une opération entre, frappe, éblouit, puis s’épuise. Le territoire n’est pas stabilisé. Il est traversé. Et sitôt la force partie, le vide se recompose, plus dangereux qu’avant.
Changer de logiciel, pas seulement de nom
Ce cycle infernal n’est pas une fatalité. C’est la conséquence mécanique d’un déficit logistique structurel, passé sous silence par des discours politiques trop souvent focalisés sur les effectifs ou les blindés.
On peut rebaptiser les missions, multiplier les contingents internationaux, durcir les mandats. Tant que personne ne sera capable d’assurer la continuité d’une présence – routes tenues, positions ravitaillées, flux maintenus, troupes relevées –, aucune opération ne brisera le plafond de verre de l’échec.
« Opération Zakatay » devient alors bien plus qu’un slogan. C’est une grille de lecture. Une formule populaire, presque douloureusement intuitive, pour nommer une défaillance technique devenue systémique : l’incapacité à transformer la puissance en présence, et l’intervention en contrôle.
Conclusion : entrer, oui. rester, non.
En Haïti, le problème technico-sécuritaire n’est pas une question d’assaut. C’est une question d’ancrage. On sait envoyer des hommes au feu. On ne sait pas les y maintenir. On sait déclarer des zones libérées. On ne sait pas les administrer. On sait filmer des raids. On ne sait pas sécuriser une route sur six mois.
Tant que la logistique restera la grande oubliée des plans d’urgence, Haïti continuera à revivre, en boucle, sa propre « Opération Zakatay ». Avec, à chaque fois, la même leçon : ce n’est pas le bruit des armes qui gagne une guerre. C’est le silence des chaînes logistiques qui ne rompent pas.
Et aujourd’hui, en Haïti, elles rompent toutes.
À propos de l’Auteur* :
Consultant et Spécialiste en politiques publiques et internationales (orientation : Affaires étrangères, défense nationale et sécurité intérieure), Droits Humains et Démocratie, Justice sociale et réparatrice. Alumni du Programme de Bourse des Nations Unies pour les Personnes d’Ascendance Africaine (2024).
Email: jacksonjean.intl@gmail.com
Instagram : @jacksonjean.es
Twitter (X): @jacksonjean_es
WhatsApp: (+54) 911-3095-9600 / +41 79 845 89 08
