À l’approche du 7 février, les mêmes acteurs politiques, économiques et internationaux s’apprêtent à reconduire les mêmes accords qui ont conduit Haïti à l’effondrement de l’État, à l’expansion des gangs armés et à la perte de souveraineté. Derrière le discours sur l’entente nationale se profile une transition de plus dans la continuité. Sans un sursaut populaire, le pays continuera à tourner en rond dans la crise.
Depuis plusieurs décennies, Haïti s’enfonce dans une crise multiforme. Cette crise n’est plus conjoncturelle. Elle est devenue un mode de gouvernance. L’État recule, les institutions se fragilisent et la violence armée s’impose comme une norme politique. La corruption, l’impunité et la connivence entre le pouvoir politique, les élites économiques et les gangs armés ne sont plus des dérives. Elles structurent désormais le système.
Pour comprendre l’ampleur de la crise, il faut revenir à l’évolution du rapport entre le pouvoir et la violence. Avant l’arrivée du Parti Haïtien Tèt Kale (PHTK), des bandits étaient au service du pouvoir. Avec les différentes versions du pouvoir PHTK, un seuil a été franchi. Les bandits sont entrés au cœur du pouvoir. Ce basculement a transformé la nature de l’État haïtien. Des territoires entiers ont échappé à l’autorité publique. Les institutions ont perdu leur crédibilité. La souveraineté nationale s’est affaiblie.
Les gouvernements issus des élections comme ceux issus des transitions successives ont échoué. Ils ont échoué à rétablir la sécurité. Ils ont échoué à reconstruire l’État. Ils ont échoué à proposer un projet collectif. Le Conseil présidentiel de transition (CPT) n’a pas rompu avec cette logique. Il a confirmé l’échec de la classe politique dans son ensemble.
La transition de rupture n’aura pas lieu le 7 février 2026. Les mêmes acteurs se préparent à reproduire les mêmes accords. Ce sont les mêmes forces politiques, les mêmes élites économiques et les mêmes médiations internationales qui négocient, une fois de plus, des ententes conçues pour préserver le système. C’est précisément ce type d’arrangements qui a conduit Haïti dans la situation actuelle. Et c’est ce même mécanisme qui risque, encore une fois, d’être reconduit sous couvert de consensus politique et de stabilité.
Quand les politiciens parlent de « trouver une entente », il faut traduire. Ils s’apprêtent à s’entendre pour se partager les postes, répartir les privilèges et prolonger une transition sans fin. La population a trouvé une image pour décrire cette réalité. Elle compare la classe politique à un « plat de spaghettis ». Tout est mêlé, entremêlé. Politiciens, élites économiques, gangs et acteurs internationaux. Cette métaphore populaire décrit une vérité selon laquelle le système politique haïtien fonctionne comme un bloc lorsqu’il s’agit de défendre le statu quo. Une solidarité malgré ses querelles apparentes.
Aujourd’hui, il ne s’agit plus de corriger ce système. Il s’agit d’en sortir. La transition de rupture suppose de rompre avec un modèle de gouvernance fondé sur la corruption, l’impunité, la capture de l’État et la connivence avec la violence armée. Elle suppose de remplacer la logique du partage du pouvoir par une logique de récupération et de refondation de l’État. Cette transition ne peut pas être confiée aux mêmes acteurs qui ont produit la crise. Elle doit être portée par des personnalités crédibles et compétentes issues de la société. Elle doit s’appuyer sur une feuille de route précise. Un conseil de contrôle composé de citoyennes et de citoyens crédibles doit surveiller l’action du gouvernement de transition et l’exécution de cette feuille de route.
Avant de retourner aux urnes, il faut d’abord reconquérir les territoires occupés par les gangs armés et rétablir un climat de sécurité. Il faut reconstruire les institutions et restaurer l’indépendance de la justice. Il faut mettre en place une direction générale des élections composée de citoyens crédibles, indépendants des clans politiques et économiques. Il faut revoir la loi sur les partis politiques pour mettre fin à la prolifération de partis sans base sociale réelle. Cette réforme doit limiter le nombre de partis et de candidatures afin de clarifier l’offre politique et prévenir l’infiltration du financement criminel. Ces mesures sont des conditions minimales pour reprendre en main notre
destin collectif.
Le statu quo est défendu par des forces clairement identifiables. Il y a les acteurs internationaux, au premier rang desquels les États-Unis. Il y a PHTK et ses réseaux. Il y a une grande partie de la classe politique traditionnelle. Il y a des segments des élites économiques. Il y a les gangs armés.
Sans un sursaut de la population, aucune transition de rupture ne sera possible. La rupture viendra d’un moment où la société haïtienne décidera de ne plus déléguer son destin aux acteurs qui ont conduit le pays à l’impasse. Faute de ce sursaut, Haïti continuera à passer d’une transition à une autre, sans jamais sortir du cycle de la crise.
Le 7 février 2026 marquera donc, très probablement, une transition de plus dans la continuité.
4 février 2026
