7 février 1986-7 février 2026, soit 40 ans après la chute de la dictature des Duvalier (1957-1986),la migration frappe de plein fouet la société haïtienne. Tout laissait croire que la relation entre migration (migration forcée) et dictature aurait une relation immédiate et intrinsèque. Il est évident que le début des années 1960 a donné lieu aux premières vagues de migrations notamment des gens de la petite bourgeoisie fuyant la dictature naissante. Aussi le pic correspondait-il aux années 1980-1983 qui marquaient la grande hémorragie dans la population paysanne et d'autres couches de la société qui ont emprunté la voie de voyages clandestins vers les Florides(USA) principalement. Il s'agit de migrants climatiques selon des scientifiques sociaux ou de migrants politiques pour des activistes des droits humains. Dans l'un ou l'autre cas, des arguments plausibles étaient loin de convaincre les autorités de la société "d'accueil" d'admettre les migrantes et migrants en question.
La dictature des Duvalier a donné le flanc à des réfugiés, des " boat people" ( ceux ou celles qui utilisaient des embarcations fragiles et risquées pour se rendre aux Etats-Unis, à Bahamas, entre autres) et des "anba fil" vers la République dominicaine ainsi que des braceros haïtiens coupeurs de canne vendus à l'État dominicain pour les besoins de l'industrie sucrière (1952-1987).
Sur la plan interne ,nous avons connu une crise migratoire associée au caractère d'un État de prédation qui exerce une violence économique et politique contre la population paysanne. Les disparités milieu rural-milieu urbain sont énormes et tout se concentre à la république de Port-au-Prince .Le régime des Duvalier organisait le déplacement en masse de paysans à la capitale à l'avènement des dates symboliques pour la dictature (22 septembre,22 octobre,22 avril et 22 mai ).Ces derniers s'installaient dans la capitale pour grossir et multiplier des bidonvilles émergents. Et ,c'est aussi un héritage de l'occupation américaine d'Haïti (1915-1934).En guise de rappel ,cette occupation a causé la migration provoquée de plus de 500,000 paysans en majorité vers les pôles d'industries cannières de Cuba et de la République dominicaine, puis vers les travaux du canal de Panama. Ce qui représentait plus d'un quart de l'ensemble total de la population d'alors (Menendez,2005).
La crise migratoire allait se rebondir davantage quand des vagues de femnes migrantes allaient grossir la capitale haïtienne pour s'adonner surtout au travail domestique, à la prostitution et au commerce informel ambulant et de détaillants. Cela ne s'arrêtait pas là car des enfants "restavèk" pullulaient pour cumuler les chiffres de 60,000 à 100,000 dans les années 1960-1970 par rapport à la population de Port-au-Prince qui ne dépassait pas encore les 450,000 habitants.
De plus en plus s'appauvrit le monde rural en raison des choix économiques prédateurs dont la surtaxation et le rançonnement des chefs de section et des milices du régime (les tontons macoutes).Ce qui est inhérent à une dictature plus que centenaire de notables , féodaux et contrebandiers qui régnaient depuis l'après 1806.La dictature des Duvalier favorisée par l'orientation de la politique américaine dans toute la région ne fut que l'appendice du problème de la migration de pauvreté accouplée à la migration de pauvreté. Les politiques d'aide de l'USAID dans les années 1980 ne faisaient qu'enfoncer le couteau dans la plaie (Dewind et Kinley III,1988).
Après la chute des Duvalier, la prédominance d'une économie de prédation légitimée par la succession des dirigeants a alimenté des conditions objectives aux crises migratoires que nous avons connu de 1991 à 1994 (coup d'État militaire), 2002-2004(instabilité politique),2004-2008 et 2010 (crise environnementale due la gestion prédatrice de l'environnement par l'État) et l'après 2019 ( migration et déplacements forcés dus au règne des gangs armés et de l'économie criminelle).
Nous nous gardons d'avancer des chiffres qui sont accessibles sur les sites de l'Institut Haïtien de Statistiques et d'Informatique (IHSI) et de l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) principalement.
Haïti d'une société de migration s'est convertie en une société d'émigrants et d'émigrantes, par la force des choses, d'une économie de prédation et d'autres facteurs conjoncturels conjugués.
De nos jours, il convient de parler d'errance migratoire en même temps que des franges de la population de la zone métropolitaine de Port-au-Prince sont contrôlées par des structures répressives "para-étatiques" du point de vue de l'excroissance de l'État prédateur réellement existant.
Hancy Pierr
Professeur Travail social et Migration à l'Université d'État d'Haïti et University of Findlay,Ohio ,USA.
Repères bibliographiques
-André CORTEN (1994),Diabolisation et mal politique.Haïti:misère,religion et politique.CIDIHCA/Karthala.
-Josh DEWIND et David KINLEY III(1988),Aide à la migration.Impact de l'assistance internationale à Haïti.CIDIHCA,Montréal.
-ALex DUPUY (1989),"Peasant poverty in Haiti"Latin American Research Review Vol 24,No 3 pp 259-271.
-Mats LUNDAHL(1979), Peasants and poverty: A study of Haiti,London Helm and New York,Saint Martin's Press
-Edouard FRANCISQUE (1986),La structure économique et sociale d'Haïti.Edition Deschamps , Port-au-Prince
-Laurie RICHARDSON (1997).Kenbe peyi a sou kontwòl,demokrasi nan grangoy:Men politik USAID an AYITI.Grasswoots International, Port-au-Prince.
-Faculté des Sciences Humaines,Université d'État d'Haïti(2005) ,"État des lieux des savours sur la pauvreté en Haïti des années 70 à nos jours",MPCE /PNUD HAÏTI.
-Mario MENENDEZ (2005),Cuba,Haïti et l'interventionnisme américain-un poids ,deux mesures. CNRS,Paris.
- Hancy PIERRE (2007),"Inmigrant and inmigration issues covered by News paper, a Draf of Research",The University of Findlay,Ohio.Mimeo.
-Hancy PIERRE(2017),"L'émigration haïtienne, fatalité ou problème social"in Le Nouvelliste du 29 aout 2017.
-Hancy PIERRE(2024),"Haïti dans le dernier carré de la migration",inLe Nouvelliste du 17 décembre 2024
