Le bureau de communication du Premier Ministre Alix Didier Fils-Aimé a annoncé, le samedi 18 janvier 2025, l’arrivée d’une nouvelle cohorte de 300 officiers de police kényans environ, dans le cadre du renforcement de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (Mmas). Une nouvelle qui suscite des réactions partagées dans une société haïtienne profondément marquée par l’insécurité et une effervescence humanitaire délibérante. Si certains y voient comme un pas important vers la stabilisation, d’autres, sceptiques, considèrent cette initiative comme une mesure symbolique, incapable de changer la donne face à l’enracinement profond des gangs armés. Quoi qu’il en soit, cette arrivée attire l’attention des médias régionaux et internationaux, ravivant les débats sur l’avenir sécuritaire du pays. Mais pour quel résultat ?
Dans la foulée, certains se persuadent que l’arrivée de ce nouveau contingent kényan constitue un pas significatif dans les efforts de stabilisation en Haïti entamé par l'ONU. Alors que d'autres se croisent le regard avec une teinte tant sceptique que réductrice, clamant que c'est de la propagande diplomatique, en oscillant que cela ne va rien changer, compte tenu de différentes tailles de missions des Nations-Unies en Haïti.
Ce qui est vrai, avec environ 300 officiers supplémentaires, cette initiative témoigne du renforcement de la Mission multinationale d'appui à la sécurité (Mmas), bien qu'apparente, s'inscrivant dans le cadre d'une collaboration internationale et visant à lutter contre l'insécurité généralisée et les gangs armés. Cela cantonne voire fume sur la table de débat non seulement d'un mixage de médias internationaux mais également régionaux, qui débouchent sur des figures de styles diplomatiques les plus distinguées .
L'ironie du sort
La présence du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, des membres du Conseil présidentiel de transition (Cpt), ainsi que des représentants internationaux, tels que les ambassadeurs des États-Unis et du Canada, est symbolique. C'est protocolaire. Un signe de diplomatie qui témoigne de l'importance accordée à ce partenariat stratégique.
Cependant cette troupe qui vient appuyer les efforts locaux et internationaux pour restaurer l'autorité de l'État et sécuriser les zones contrôlées par les gangs criminels, notamment dans les deux (2) plus grands départements du pays (Artibonite, dans la région Nord et la région Ouest), invite à une interrogation pour laquelle, même l'ONU semble n'avoir pas de réponse. A propos, Thomas semble avoir un regard croisé de la décoloration du colonialisme :
La crise que traverse Haïti est le plus souvent vue à travers les lunettes néocoloniales. Au bord de l’implosion, le pays appelle un autre regard, arrimé à l’Histoire, à une écoute des protagonistes, et à une compréhension des enjeux de la lutte[[1]].
Comment lutter contre des agents de l'impérialisme avec une tête impérialiste, des queues occidentales et des yeux criminels plus gros que le ventre affamé de paix durable d'Haïti. Ces agents doubles travaillent au profit de fournisseurs de munitions et d'armes dans un pays qui sombre dans l'embargo d'armes depuis octobre 2023[[2]].
Le Premier ministre a rappelé l'importance de cet engagement dans la lutte contre les réseaux criminels, en insistant sur «la nécessité de protéger les citoyens, citoyennes et de rétablir un climat de paix». Assurément, peut-on s'attendre à la paix dans la peur. Mais quelle est la politique de formation spécialisée envisagée par le gouvernement? Quelles sont dispositions nécessaires pour remettre en question la crise sécuritaire et humanitaire qui prévaut dans le pays depuis l'assassinat du président Jovenel Moïse, sinon que l'aide internationale, l'ambago sur les armes et les munitions, le ferme soutien de Core group vis-à-vis d'Haïti?
Ce renfort kényan reflète une fois de plus, faut-il le dire clairement, la coopération du mal continu entre Haïti et la communauté internationale pour répondre aux chantiers de défis sécuritaires critiques qu'ils avaient entamé depuis 1994[[3]], soit trente et un (31) ans déjà, sous le silence étonnant et actif des réponses médiatiques, estiment plus d'un. Que faut-il espérer de plus concret ou du moins de plus pragmatique pour sortir du chaos? A cela, Thomas avance que :
Le silence historique et le traitement médiatique participent d’un même regard, qui voit Haïti, au prisme de la malédiction et du chaos. Les Haïtiens apparaissent, dès lors, au mieux, comme des victimes à secourir, au pire, comme des hordes plus ou moins violentes. Mais, jamais comme des acteurs et des actrices (Thomas, 2021. Op. cit.)
Ces efforts calculés par les vieux amis d'Haïti devaient toutefois s'accompagner de mesures durables pour renforcer plutôt les capacités locales, en matériels de guerre, en équipements militaires, revues par des formations spécialisées. Voilà à quoi ressemble le processus d’amélioration des conditions de vie des Haïtiens, Haïtiennes, de soutien à ce grand pays qui a donné une allure universelle à la question d'égalité et de liberté. Ce retour concret au soutien international offre ainsi la possibilité à Haïti de développer des relations diplomatiques équilibrées et libres où les autorités pourront se dresser comme de véritables acteurs, actrices et non comme jouets, ni marionnettes.
Parce que la sécurité ne se donne pas, comme en se quittant sur une poignée de main d'un côté et de l'autre main des armes et des munitions cachées dans le dos. Tout comme la liberté, cela prend. Cela planifie. Cela se calcule. La restauration du bien-être collectif des Haïtiens et des Haïtiennes ne découle pas de l'aide des ONGs ni de l'assistanat de l'international comme l'on prétend inventer le développement sur le sol haïtien depuis 1915 par le biais de l'aide, mais dans l'exercice de la souveraineté nationale et de l'intégrité, du libre choix de l'État haïtien de coopérer à d'autres Etats au gré de ses intérêts.
Le coût des coups prolongés
Trente et un (31) ans plus tard, l'aide continue toujours pas d'aider Haïti[[4]]. Chaque année les mêmes ritournelles. A chaque catastrophe naturelle ou harchi naturelle, les mêmes figures de développement. Les mêmes attentions internationales. Il faut soutenir Haïti, le pays dont les autorités agissent sous les diktats de l'Amérique aux Américains.
La détermination affichée par le gouvernement marque une étape prometteuse. Sans phares. Mais paradoxalement, comme toujours, le chemin vers un brin de paix reste semé de défis[[5]]. Mais que faut-il faire pour ne pas répéter les mêmes bêtises, clament plus d'un, qui se sentent à bout de souffle sous les tentes dans les sites humanicide de millions de personnes incluant des nourrissons déplacés.es?
Accompagné de membres du Conseil présidentiel et de transition (Cpt), du ministre de la justice, du Secrétaire d’État à la sécurité publique, du directeur général de la PNH, des Ambassadeurs des Etats-Unis et du Canada, le PM Fils-Aimé a accueilli, à l’Aéroport international Toussaint Louverture, de nouvelles troupes en provenance du Kénya. Vers la marche pour rétablir l'ordre! Quelle belle perspective pour rétablir la sécurité que l'on cherche à rétablir sans répit?[[6]]. Ils sont là pour renforcer l’effectif de la Mission multinationale de soutien à la sécurité (Mmas), engagée dans la restauration de la sécurité en Haïti et la lutte contre les gangs armés comme MUNUSTAH, UNSMIH, MIS-OEA, MINUJUSTH, BINUH, etc. C'est une vérité, parmi tant d'autres vérités possibles. Qu'en est-il de Minustah, des casques bleus de l'Onu, se questionnent certains.nes rescapés.es de ces interventions militaires?
Ce déploiement d’environ 300 policiers, faut-il oser le dire, prépare le terrain. Il aplanit le sentier du projet humanicide des descendants et descendantes d'Afrique. La détermination du gouvernement haïtien et de ses partenaires internationaux à rétablir l’ordre, n'est point une fiction, ni une farce, ni une utopie mais complète le programme occidental, à travers l'Onu[[7]] de protéger les haïtiens et haïtiennes qui, autrefois esclavagisés, en qui l'on voit les traces tangibles de la colonisation. Parce que tout simplement ce grand pays africain sur l'autre bout de la terre des Caraïbes a osé mettre en question le sens de la liberté et de l'égalité de l'occident et propose une meilleure alternative d'égalité et de liberté à l'humanité. Aujourd'hui tout comme après l'assassinat de Dessalines en 1806, l'État cherche de midi à quatorze heures les flammes de sa restauration en tendant la main à ceux qui n’avaient pas voulu reconnaître son indépendance, acquise sur le champ de bataille.
« L’arrivée de ces renforts marque une étape cruciale pour libérer notre pays de l’emprise des réseaux criminels et y rétablir la paix», a déclaré le Premier ministre conscient de la fluidité de la gangstérisation entravant le fonctionnement de la vie des plus paupérisés.es. Pourtant, un spécialiste a pensé le contraire et envisage que les missions de l'ONU n'apportent que chaos et désespoir pour la population haïtienne :
Comme résultats, le Politologue Devert a pu déceler que ces missions font face à certaines contraintes : manque de professionnalisme des troupes, insuffisance des ressources allouées, mauvaise gestion, oubli des problématiques micro, faible interaction avec le local, manque de coordination entre les acteurs, investissement dans le court terme, non-continuité des efforts[[8]].
La lutte contre l'insécurité ne suffit pas à résoudre les problèmes profonds d'Haïti. Bien qu'elle soit la priorité majeure de l'heure. Une véritable politique de sécurité nationale est indispensable pour construire cet avenir durable, mais pas dans ce maquillage de l’occupation douce imposée par l'ONU. Cette marche contre la peur est une autre peine ajoutée aux maux d'Haïti qui se porte sur la bonne manière de procéder pour recoller les morceaux, dispersés et éparpillés.
L’arrivée de cet éventail de kényans représente un espoir apparent comme l'on prétend, pour le peuple haïtien, évoluant d'ici et d'ailleurs. Cependant, il est important de garder à l'esprit que la résolution de la crise haïtienne sera un processus long et complexe, compte tenu non seulement de l'échec des missions des nations en Haïti, mais aussi des mains invisibles qui se nourrissent leur ventre au détriment des Haïtiens et Haïtiennes qui pataugent dans la boue et la honte de la criminalité organisée en Haïti.
Elmano Endara JOSEPH
elmanoendaraj@gmail.com
[1] Frédéric Thomas (2021). Haïti : la crise au prisme d’un autre regard. La Revue Nouvelle. 4 N° 4. Cairninfo. pp. 19 -23 consulté le 24 décembre 2024. Disponible sur : https://shs.cairn.info/article/RN_214_0019?lang=fr&ID_ARTICLE=RN_214_0019&casid=ctheque&ticket=ST-1fZtGvNvcKLdNLATqYM04L4DLttt1H2nRG5B40ad
Rappelant que la Mission des Nations Unies pour l'appui à la Justice en Haïti (MINUJUSTH) a terminé son mandat le 15 octobre 2019, mettant fin à 15 années consécutives d’opérations de maintien de la paix dans le pays. Les Nations Unies à travers ses 19 agences, sint en Haïti. Le Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH), établi par la résolution 2476 du Conseil de sécurité (2019), y est. Consulté le 18 janvier 2025. Disponible sur:https://minujusth.unmissions.org/
[2] Le National (2024). ONU : reconduction des sanctions et de l'embargo sur les armes en Haïti jusqu'en 2025. Écrit par Vladimir Predvil. Consulté le 24 décembre 2024. Disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?pol=5586
[3] ONU (15 octobre 2019). Il y a 15 ans, l’ONU déployait la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), une opération de maintien de la paix établie par le Conseil de sécurité pour soutenir la stabilité du pays ayant connu plusieurs crises politiques successives. En octobre 2017, la MINUSTAH a cédé la place à la MINUJUSTH. Consulté le 18 janvier 2025. Disponible sur : https://minujusth.unmissions.org/lacroix-souligne-que-l%E2%80%99onu-continuera-d%E2%80%99appuyer-ha%C3%AFti-mais-la-sortie-de-la-crise-est-%C2%AB-du-ressort
[4] Juliette Paquier (2024). Haïti : trente ans de présence internationale sous l’égide de l’ONU. «La Croix». Consulté le 18 janvier 2025. Disponible sur : https://www.la-croix.com/international/haiti-trente-ans-de-presence-internationale-sous-l-egide-de-lonu-20240305
[5] Après le renversement du président Jean-Bertrand Aristide en 1991, le Conseil de sécurité des Nations unies deploie en 1994. Cette force militaire, baptisée Minuha, est dotée de 6 000 militaires envoyés par différents pays de l’ONU (Algérie, Bangladesh, Canada, Djibouti, États-Unis, fédération de Russie, France, Mali, Pakistan, Pays-Bas, Tunisie, Togo et Trinité-et-Tobago). Le président Jean-Bertrand Aristide reprend le pouvoir dès septembre 1994, mais la mission reste en place jusqu’en juin 1996. Prolongée de l’UNSMIH, une mission de soutien au développement du pays en collaboration avec le gouvernement haïtien et les acteurs économiques, conjointement avec une autre mission de l’Organisation des États américains, la « Mis-OEA ». Juliette. op.cit
[6] Depuis 30 ans, Haïti bénéficie d'une présence internationale presque continue sous l'égide de l'ONU, visant à stabiliser le pays face aux crises politiques, humanitaires et sécuritaires. Depuis 2021 : Nouvelle crise et appel incessant à l'aide en 2022. Le Premier ministre Ariel Henry sollicite une mission internationale pour contrer les gangs armés. Le Kenya accepte en 2023 de diriger une mission de 2 500 à 2 600 hommes, validée par l’ONU en octobre 2023. Cependant, des obstacles judiciaires au Kenya retardent son déploiement. Aujourd'hui, la violence des gangs a explosé en 2023, causant 8 400 victimes, soit une augmentation de 122 % par rapport à 2022. [Ce brin de texte est une combinaison du résumé de l'article de Juliette Paquier et des données disponibles]. https://www.la-croix.com/international/haiti-trente-ans-de-presence-internationale-sous-l-egide-de-lonu-20240305
[7] Mathias Devert (2023). Les Opérations de Paix de l’ONU à l'épreuve des conflits intra étatiques : cas d’Haïti de 1993 à 2019. L'auteur a abordé la question sur trois angles : 1) évolution du maintien de la paix comme outil de gestion de crise internationale, 2) bilan des OMP, 3) limites des OMP en Haïti. «IEPG - Sciences Po Grenoble - Institut d'études politiques de Grenoble». Consulté le 24 mai 2024. Disponible sur : https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-04598236
[8] Le National (2023). Les OMP de l’ONU en Haïti évaluées dans une recherche à Sciences Po Grenoble par Mathias DEVERT, écrit par : Rodrigue Laurent, consulté le le 6 décembre 2024. Disponible sur : ,https://www.lenational.org/post_article.php?soc=1056
