Par Aldy Castor, MD
À Brodequin, troisième section communale d’Aquin, on m’appelle Youyou, ou parfois Ti Da. Les noms changent, mais les vies se ressemblent. Ici, ce qui nous distingue importe moins que ce qui nous relie. Ici, ce sont les gestes qui comptent. Ceux que l’on apprend enfant. Ceux que l’on répète encore aujourd’hui. Ceux qui permettent de tenir.
Pour rejoindre ma maison à Brodequin depuis Aquin, je dois suivre une route en terre battue qui, après deux kilomètres, s’efface pour laisser place à un sentier. Là où l’électricité n’existe pas, pas même comme promesse. Là où le temps ne se mesure ni en heures ni en dates, mais en saisons de pluie et de sécheresse, et où les nouvelles du monde, quand elles arrivent, le font presque toujours trop tard, comme si elles avaient hésité à venir jusqu’ici.
Je suis née ici à Brodequin. J’y ai grandi. J’y ai mis des enfants au monde. J’y ai cultivé le maïs et le pois Congo. J’y ai surveillé les cabris comme on surveille des promesses fragiles. Ma vie s’est construite sur la répétition : les mêmes sentiers, les mêmes marchés, les mêmes attentes. Et les mêmes absences aussi : absence de l’État, absence de médecin, absence d’un avenir clairement dessiné.
Chez nous, on ne parlait pas du futur. Le futur, c’était pour Aquin, pour Port-au-Prince, pour l’étranger, pour ceux qui partent. Ici, on parlait de demain, au mieux. De la pluie à venir. De la récolte espérée. De la santé, surtout, quand elle commence à manquer. Et puis, un jour, sans prévenir, l’avenir est arrivé.
Le jour où une voix venue d’ailleurs m’a examinée
Ce jour-là, je n’ai pas marché des heures pour atteindre la clinique déjà fermée de l’Hôpital communautaire de référence d’Aquin. Je n’ai pas attendu un médecin qui ne viendrait pas. Je n’ai pas prié pour que la douleur passe d’elle-même, comme tant d’autres fois.
On m’a installée devant un écran. Une tablette, m’a-t-on dit. Un outil solaire, m’a-t-on expliqué. Une connexion venue du ciel. Et puis une voix. Calme. Précise. Attentive. Cette voix n’était pas d’ici. Elle venait de loin. Peut-être d’Aquin. Peut-être d’un autre pays. Je ne saurais pas dire. Mais pour la première fois de ma vie, quelqu’un me posait des questions sans se presser. Quelqu’un prenait le temps d’écouter mes réponses. Quelqu’un reliait mes symptômes, mes mots, mes gestes et mes silences à une intelligence qui ne se fatigue pas.
Ensuite, on m’a demandé de poser un téléphone sur la paume de ma main. Je n’ai rien senti. Pas de piqûre. Pas de douleur. Au bout d’une minute, des chiffres et des tracés sont apparus à l’écran. On m’a expliqué que c’étaient les résultats de mes analyses sanguines et de mon électrocardiogramme.
On m’a examinée grâce à un système de télémédecine assistée par l’intelligence artificielle, dans le cadre d’un projet initié par la Haitian Resource Development Foundation (HRDF). Pour moi, cela ne signifiait pas grand-chose au départ. Je ne connaissais pas ces mots-là avant. Intelligence artificielle. Algorithme. Diagnostic assisté. Mais je connaissais la sensation : celle d’être enfin prise au sérieux.
Je suis restée la même, mais le monde avait changé
Je ne suis pas devenue une autre femme ce jour-là. Je suis toujours celle qui se lève avant le soleil, qui reconnaît la terre à son odeur, qui sait reconnaître une bête malade avant qu’elle ne tombe. Mais quelque chose s’est transformé en moi.
J’ai compris que le monde n’avançait plus comme avant. Qu’il ne respectait plus les distances. Qu’il ne demandait plus la permission aux chemins défoncés ni aux zones oubliées. Moi qui vivais comme mes parents, et mes grands-parents avant eux, j’ai soudain compris que je vivais déjà en 2026, dans un temps nouveau, alors que beaucoup d’autres croyaient encore être à l’abri du changement.
On dit souvent que le progrès prend son temps. Qu’il avance pas à pas. Qu’il faut des générations pour qu’un monde en remplace un autre. Je le croyais aussi, parce que c’est ainsi que j’ai toujours vu la vie avancer ici.
Chez nous, les choses changent lentement. La terre ne se presse pas. Les saisons reviennent toujours dans le même ordre. Les gestes que j’ai appris enfant sont les mêmes que ceux de ma mère, et ceux de ma mère venaient de la sienne.
Quand les humains ont quitté la chasse pour cultiver la terre, ils n’ont pas changé de vie en un jour. Ils ont appris sur des siècles. Quand les machines ont commencé à remplacer les bras dans les champs et les usines, là-bas, le changement s’est fait lentement, le temps que les bruits s’installent et que la fumée devienne une habitude. Les pères reconnaissaient encore le monde dans lequel leurs fils grandissaient.
Mais aujourd’hui, ce temps-là n’existe plus. Je l’ai compris sans radio, sans journaux, sans experts pour me l’expliquer. Je l’ai compris le jour où une machine a su ce que j’avais, alors qu’aucun médecin n’était jamais venu jusqu’ici.
Quand le changement ne prévient plus
Je n’écoute pas la radio. Il n’y en a pas à Brodequin. Mais les paroles circulent quand même, sans ondes. Elles passent de bouche en bouche, à travers le tédéyòl, de marché en marché, portées par ceux qui vont plus loin que nous. Et ce que j’entends souvent, c’est cette phrase : « Le monde change trop vite. » Ils ont raison. Mais je crois qu’ils n’en mesurent pas encore la portée.
Ce qui arrive aujourd’hui n’est pas un changement lent, comme une saison qui en chasse une autre. C’est une inondation. Elle ne prévient pas. Elle ne laisse pas le temps de s’écarter. Des métiers disparaissent sans bruit. Pas parce qu’il y a eu une catastrophe. Pas parce que quelqu’un a échoué. Mais parce qu’une machine fait désormais mieux, plus vite, sans fatigue. Une intelligence artificielle ne dort pas, ne doute pas, ne vieillit pas.
Comptables. Journalistes. Avocats. Enseignants. Médecins même. On croyait ces métiers solides, protégés par l’expérience et le jugement humain. On se trompait. Les machines apprennent. Elles analysent. Elles conseillent. Elles diagnostiquent. Et surtout, elles s’améliorent seules. Ce que les révolutions d’hier ont mis des générations à transformer, celle-ci se mesure désormais en récoltes de café. Dix ans, ici, ce n’est rien. Et pourtant, dans dix ans, beaucoup se réveilleront en découvrant que ce qui donnait sens à leur vie a disparu sans bruit.
Je comprends ces peurs. Perdre un métier, une place, une utilité reconnue n’est jamais anodin. Avoir le sentiment que le sol se dérobe sous ses pieds, je sais ce que cela veut dire, même si chez nous il n’a jamais vraiment existé.
Ce que les villes redoutent, les campagnes accueillent
Dans les villes, on parle de l’intelligence artificielle avec peur. Peur de perdre son travail. Peur de devenir inutile. Peur d’être remplacé. À Brodequin, nous n’avions rien à perdre. Et peut-être est-ce là notre force.
Quand une intelligence artificielle aide à diagnostiquer une maladie là où aucun médecin ne venait, ce n’est pas une menace. C’est une réparation. Quand une technologie relie un village isolé au savoir médical mondial, ce n’est pas une dépossession. C’est une justice tardive.
Nous n’avons jamais eu accès à cette normalité que d’autres craignent aujourd’hui de voir disparaître. Nous avons vécu dans l’absence : absence de soins, absence d’institutions, absence de réponses. Et voilà que cette absence commence à se combler, non par les chemins classiques que nous n’avons jamais empruntés, mais par un raccourci technologique.
C’est peut-être cela que le monde n’a pas encore compris : ce qui fragilise des systèmes déjà saturés peut devenir une chance historique pour des territoires longtemps oubliés.
Et si Haïti entrait dans le futur autrement
On a longtemps dit qu’Haïti était en retard. Toujours en retard. Retard économique. Retard institutionnel. Retard technologique. Mais si ce retard était aussi une liberté. Nous n’avons pas d’infrastructures lourdes à défendre. Pas de systèmes figés à protéger. Pas de façons de faire anciennes qu’il faudrait continuer à soutenir alors qu’elles ne donnent déjà plus de résultats. Nous pouvons sauter des étapes.
Si l’intelligence artificielle est bien encadrée, bien pensée et bien gouvernée, Haïti pourrait devenir un laboratoire humain du futur. Un pays pionnier, non par la puissance, mais par l’audace. Un pays qui soigne là où personne ne soignait, qui enseigne là où les écoles manquent, qui organise là où l’administration échoue et qui relie là où l’isolement use les vies.
La technologie n’est jamais neutre
Je ne suis pas naïve. Une machine n’est ni bonne ni mauvaise. Tout dépend de celui qui la conçoit, de celui qui la programme, de celui qui la contrôle, de celui qui décide à qui elle sert. L’intelligence artificielle peut libérer. Elle peut aussi dominer. Elle peut réduire les inégalités. Elle peut aussi les rendre définitives.
Si elle reste aux mains de quelques entreprises, de quelques pays et de quelques intérêts privés, elle creusera un fossé que personne ne pourra combler. Mais si elle est pensée comme un bien commun, comme un outil au service de la dignité humaine, alors elle peut transformer des pays comme Haïti en avant-garde du développement.
Ce que l’IA ne remplacera jamais
Il y a pourtant des choses que l’intelligence artificielle ne saura jamais faire. Elle ne saura pas ce que c’est que d’attendre la pluie avec inquiétude. Elle ne saura pas ce que c’est que de perdre un enfant faute de soins. Elle ne saura pas ce que c’est que de vivre dans un lieu oublié et d’y rester par attachement, et non par calcul.
Elle ne remplacera jamais la mémoire, la relation à la terre ni cette solidarité qui naît de la dépendance mutuelle. C’est pour cela que l’IA doit rester un outil, jamais un maître.
De Brodequin au monde
Je n’ai pas quitté mon village. Je n’ai pas changé de vie. Mais le monde est venu jusqu’à moi. Et ce jour-là, devant un écran alimenté par le soleil, j’ai compris une chose essentielle : l’avenir n’appartient pas à ceux qui parlent le plus fort, mais à ceux qui savent l’accueillir sans perdre leur âme.
Si l’intelligence artificielle peut arriver jusqu’à Brodequin, alors aucun pays n’est condamné à rester en marge. Le monde a déjà changé. La vraie question est de savoir si nous, Haïtiens, serons simples spectateurs de cette transformation ou acteurs d’un futur que nous aurons contribué à façonner.
Une femme de Brodequin
Troisième section communale d’Aquin
Aldy Castor, MD
Février 2026
