Entre modernité et réalité
Par Sergo Alexis
Le 16 janvier 2026, lors du concert de mon fils, le chanteur franco-haïtien Luidji Alexis, au Palais de la Culture d’Abidjan, l’événement m’a aussi offert une plongée dans certaines réalités socioculturelles de la Côte d’Ivoire, pays à l’identité singulière, souvent présenté comme l’un des plus francophiles de l’espace francophone africain.
Le visa ivoirien n’est pas difficile à obtenir, à condition de fournir les pièces demandées notamment : 58 euros de frais administratifs, un justificatif de vaccination contre le paludisme et une attestation d’hébergement. Quarante-huit heures après le dépôt du dossier, un document est normalement délivré ; il permet de faire apposer le visa sur le passeport à l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny. BleuCitron, le tourneur des concerts de Luidji, s’était chargé des démarches pour l’ensemble du groupe. Tous les Français l’ont obtenu sans encombre. De notre côté, Mo, Soudanais, et moi, Haïtien, n’avions reçu aucune réponse de l’ambassade ivoirienne. Allez savoir pourquoi… Le Soudan et Haïti traversent des crises similaires, marquées par la violence et l’instabilité politique, et figurent parmi les dix premiers pays soumis à des restrictions de visa aux États-Unis sous Donald Trump.
Cela dit, Habib, dit Bipzo qui organisait le spectacle à Abidjan lui rassurait, une fois qu’on est dans l’avion, notre entrée à Abidjan ne poserait pas de problème. Je n’ai reçu le document qu’après l’enregistrement de mes bagages. Le jeune canado-haïtien qui avait pris en charge ma valise m’a expliqué que le visa n’était pas obligatoire au moment de l’enregistrement et qu’il pouvait encore être obtenu auprès du service d’immigration à l’aéroport.
L’aéroport d’Abidjan a des allures d’aérogare de province, tout en étant doté d’une technologie d’identification plutôt fiable pour les voyageurs ordinaires. L’espace exigu de l’arrivée et une organisation hésitante donnent rapidement l’impression d’un système qui tourne au ralenti.
Après la file d’attente, on se retrouve face à un officier de police installé dans un couloir, au milieu d’un va-et-vient permanent. Les passagers sans visa doivent d’abord suivre un agent. Les autres passent par une première prise d’empreintes avant de retourner devant le même officier, qui les dirige vers un autre guichet pour se faire reprendre d’autres empreintes et finaliser le visa. Quand on demande pourquoi, on nous répond simplement que « ce n’est pas le même service ».
Coup de théâtre : Luidji, le chanteur attendu, n’avait pas reçu le document nécessaire et s’est retrouvé, d’un coup, dans la peau d’un voyageur comme les autres. Une négligence de BleuCitron, qui avait oublié de le lui transmettre. Avant d’aller s’expliquer au guichet des voyageurs sans visa, il a appelé Caroline, en charge de la logistique du déplacement. Heureusement, elle a pu régler la situation immédiatement.
Nous avons passé de longues interminables minutes à démêler ces soucis administratifs. Pendant ce temps, Mo - qui n’avait pas davantage reçu le document - a bénéficié de l’intervention du contact de Bipzo, qui l’a fait passer sans s’arrêter au service d’immigration. Il nous attendait déjà, tranquillement, à la livraison des bagages.
La façade de l’aéroport n’était ni meilleure ni pire que celle de Port-au-Prince, au point que je disais à Mo que la Côte d’Ivoire méritait un meilleur aéroport. Pourtant, au départ, le constat fut nettement différent : un très grand espace est réservé à la circulation, à l’enregistrement des bagages, au service d’immigration, aux boutiques, aux zones d’attente, à la restauration, etc. Tout était digne d’un aéroport international.
Habib, dit Bipzo, l’organisateur du concert, nous a conduits à l’hôtel Pullman, où toute l’équipe était logée. L’établissement se situe dans le quartier du Plateau, que les Ivoiriens comparent au quartier d’affaires de La Défense, à Paris. Le lendemain matin, après le petit-déjeuner, Mo et moi accompagnons Luidji, invité par la chaîne Life TV à participer quelques minutes à une émission interactive. Ensuite, nous partons découvrir la salle du concert.
En chemin, je remarque que les plaques d’immatriculation et les panneaux de signalisation sont identiques à ceux de la France. Néanmoins, les feux à Abidjan sont plus modernes en Côte d’Ivoire, car ils indiquent le temps de circulation des piétons et des véhicules. Le Palais présidentiel, un immeuble de verre, qui ressemble davantage à l’un des nombreux bâtiments administratifs ou bancaires d’Abidjan. Derrière, se dresse le bâtiment de la Primature, entouré d’un jardin que j’aperçois de loin.
La salle et le concert
La salle se trouve dans un quartier très populaire, où s’installent de petits commerçants et des réparateurs informels de toutes sortes, un peu comme à Sous-Rails ou au Marché-en-Bas, en Haïti. Malgré la poussière et quelques déchets, aucune pile d’ordures n’est visible dans ce périmètre pourtant très vaste. Quant aux routes et aux autoroutes, elles n’ont rien à envier à celles de la France en matière de propreté et d’espace de circulation.
La salle est séparée du marché par une longue muraille, attenante à une grande cour, surveillée par des agents de sécurité. Une plaque à l’entrée indique que le Palais de la Culture a été subventionné par le gouvernement de Corée. J’imagine qu’il s’agit de la Corée du Sud.
Nous redoutions une faible affluence : trois jours avant la date fatidique, seuls 300 billets avaient été vendus. Paradoxalement, ce sont d’abord les places les plus chères qui se sont retrouvées sold-out. Bipzo avait toutefois rassuré Mo : le public ivoirien se décide souvent au dernier moment. Trente minutes avant le concert, je suis sorti de la loge pour prendre la température dans la salle : elle était pleine. Le millier de personnes attendu pour ce premier concert en Afrique francophone était au rendez-vous, calmement, dans l’attente de l’artiste.
Dès l’entrée de Luidji sur scène, l’ambiance bascule. La foule explose, chante chaque morceau en même temps que lui, comme si le public portait le show autant que l’artiste. Dans ces concerts-là, les fans deviennent presque les vedettes. Et le profil est familier : une large majorité de jeunes filles, souvent âgées de moins de 25 ans.
Un autre rendez-vous était prévu au BluLab pour un meet and greet : des centaines de fans y attendaient Luidji pour des autographes sur les produits dérivés fabriqués à Abidjan pour l’occasion et des photos. La séquence a rapidement enflammé TikTok en Côte d’Ivoire. Cette effervescence, portée par de jeunes internautes ivoiriens très actifs, pourrait bien ouvrir de nouvelles perspectives à Luidji, notamment au cas d’une éventuelle tournée en Afrique francophone.
Sur les routes d’Abidjan
Des amis de Mo avaient prévu que nous assistions à la finale de la Coupe d’Afrique des Nations chez un ami à eux, propriétaire d’un complexe hôtel-restaurant à Assinie, à environ 90 km d’Abidjan. Sur la route, nous nous sommes arrêtés dans un magasin Carrefour pour acheter quelques boissons. J’ai constaté, avec effarement, que les produits y étaient bien plus chers qu’en France. Or, le salaire minimum - pas toujours respecté - est d’environ 75 000 francs CFA, soit 114 euros. Bien que je ne sois pas imbu du pouvoir d’achat de la population, ce salaire s’apparente à une misère.
En traversant Port-Bouët, un vaste bidonville longeant la route est dissimulé derrière un long mur. Au milieu des cases, j’aperçois l’enseigne clignotante d’une pharmacie, ainsi que celle d’une église apostolique. La Mossé n’est certainement pas loin. À l’inverse de l’Europe, les autoroutes ne sont pas protégées des deux côtés. Lorsque la circulation ralentit à certains endroits, de nombreux vendeurs ambulants s’approchent des voitures pour écouler leurs produits auprès des automobilistes. Comme sur les routes nationales en Haïti.
Au retour, une voiture semblait circuler tranquillement à contresens sur l’autoroute. Figurez-vous que nous étions dans le véhicule d’une fille qui était notre guide pour l’occasion, pour raccourcir son trajet, elle avait volontairement emprunté à contresens le boulevard qui longe le marché populaire. Nous ne nous en sommes rendu compte qu’à l’arrivée, lorsqu’elle s’est fait arrêter par la police, qui lui a signalé son infraction. Elle nous a alors expliqué que les agents ne pouvaient rien faire, sa voiture ayant une plaque diplomatique.
À Abidjan, on croise d’imposants barrages policiers qui n’inspectent pas réellement les véhicules. Les policiers misent souvent sur le sourire et la cordialité pour obtenir un billet des passagers. Mo en avait distribué deux fois. Mais la veille de notre départ, Mo et moi étions à bord d’un 4x4 de l’un de ses amis lorsqu’un agent nous a arrêtés. En voyant que nous étions étrangers, il n’a pas osé nous réclamer d’argent, mais a demandé nos pièces d’identité. Cela m’a agacé : même en France, je supportais mal les contrôles d’identité dans ma jeunesse ; ce n’est pas en Afrique, à mon âge, qu’un policier allait m’intimider. Je lui ai répondu sèchement que nous n’avions pas nos papiers sur nous et que nous étions des touristes logés à l’hôtel Pullman. Mo lui a montré une « armada » de cartes bancaires portant son nom. L’agent nous a finalement laissés repartir.
La ville d’Abidjan
Luidji avait remarqué que, même quand il fait beau, le ciel d’Abidjan reste souvent gris. Je ne sais pas si c’est dû au vent marin. Malgré son allure de carte postale et son image de ville développée, Abidjan est une ville qui vieillit. Sur de nombreux immeubles, les murs et les tours sont marqués par l’humidité et la moisissure, sans entretien visible depuis leur construction. On a parfois l’impression que certains bâtiments sont conçus pour durer un temps, puis laissés à l’abandon, sans être ni rénovés ni démolis.
Le cas le plus frappant est celui de l’immeuble La Pyramide, situé à environ 150 mètres de l’hôtel Pullman, aujourd’hui déserté. Sa réhabilitation - ou sa destruction - exigerait des travaux lourds : il faudrait dégager des espaces d’intervention, ce qui impliquerait notamment de toucher à une partie de l’Institut français voisin. Beaucoup d’immeubles connaissent une situation comparable, et l’on croise aussi, un peu partout dans Abidjan, des chantiers interrompus. Pourtant, dans le quartier du Plateau, on continue de bâtir sur la moindre parcelle encore disponible.
Découverte d’arts culinaires et artistiques
Après les barbecues plutôt légers dégustés à Assinie - très différents des plats servis à l’hôtel - un ancien camarade de lycée de Luidji nous a invités, le lundi suivant, à dîner chez ses parents antillo-ivoiriens. Entre-temps, une fan avait écrit à Luidji sur Instagram pour lui parler du restaurant gastronomique dénommé Gioia, tenu par sa mère, et l’inviter à découvrir sa cuisine afro-fusion, mêlant authenticité, créativité et passion. Nous nous y sommes rendus à cinq : Mo et ses amies soudanaises, Luidji et moi. Nous avons choisi plusieurs entrées et plats afin de goûter un peu à tout. Un vrai régal !
À la fin du repas, après les photos avec la patronne et l’équipe, Luidji s’est dirigé vers la caisse pour régler l’addition. C’est alors que la restauratrice lui a annoncé que c’était l’invitation de sa fille, grande admiratrice de ses chansons. Malheureusement, elle était à l’école et n’a pas pu profiter de la présence de son artiste préféré.
Nous avons ensuite visité le Café Bushman, un lieu qui met en valeur le cacao et ses transformations artisanales destinées à la consommation. Le site abrite aussi une galerie d’art africain, avec des sculptures à tous les étages, et des toiles qui jalonnent le parcours jusqu’au bar-restaurant installé sur la terrasse du dernier étage, où nous avons dégusté un cocktail de jus de fruits.
Dans la foulée, une amie soudanaise de Mo nous a emmenés aux Galeries Cécile Fakhoury et à la Fondation Donwahi, où sont exposées toiles, sculptures et même des pochettes de vinyles d’artistes africains et afrodescendants, dont certains musiciens de reggae jamaïcains de la fin des années 1970 et du début des années 1980. Impossible, enfin, de quitter Abidjan sans passer par le marché touristique, qui m’a rappelé le Marché en Fer de Port-au-Prince dans ses beaux jours. C’est là que j’ai fini par trouver le cacao bio en poudre, à défaut de boule de cacao comme en Haïti, que ma fille Vanessa m’avait demandé.
Les étrangers en Côte en d’Ivoire
Comme en Haïti autrefois, des magasins de tissus sont exclusivement tenus par des Libanais. Le paiement des tissus se fait uniquement en espèce dans ces magasins… D’après les Ivoiriens, la communauté libanaise est très présente en Côte d’Ivoire et exercerait une influence importante sur certaines décisions politiques - à l’image de ce que l’on observe aussi en Haïti. Dans certains quartiers d’Abidjan, des Français se comportent comme une élite intouchable, un peu à la manière des Békés aux Antilles françaises, me dit-on. On m’a également rapporté la présence d’Occidentaux venant pour l’exploitation sexuelle, avec des accusations graves, notamment autour de la pédo-criminalité, qui devraient faire l’objet d’enquêtes et de poursuites systématiques.
Par ailleurs, Abidjan manque cruellement de main-d’œuvre qualifiée dans le bâtiment. Un professionnel qui lancerait une entreprise de rénovation et de cachérisassions dans ce secteur, pourrait trouver facilement des financements de banques en Côte d’Ivoire et, potentiellement, faire fortune.
Mo, Luidji et moi, qui étions restés quelques jours après le départ de l’équipe, sommes quittés la Côte d’Ivoire, le samedi 25 janvier 2026 avec plein de souvenirs !
