Dans un article précédent, j’ai évoqué les dérives liées à certaines mauvaises pratiques du vaudou. Mais il existe aussi, dans cette tradition, des esprits bienveillants: les « lwa Ginen », porteurs d’énergies positives. C’est pourquoi j’ai choisi de relater cette histoire, afin d’éclairer mes lecteurs sur la différence entre pratiques nuisibles et aspects bénéfiques du vaudou, et de ne pas tout confondre.
Avant toute chose, il faut savoir que le vaudou est « un système religieux complexe fondé sur le culte des ancêtres et l’interaction avec les esprits (lwa). Dans ce culte, les lwa sont des esprits intermédiaires entre le Dieu suprême (Gran Mèt-la) et les êtres humains ».
Il existe deux versants de cette culture : d’un côté, la spiritualité du bien ; de l’autre, l’énergie du mal. Chacun est libre de choisir. Les malfaiteurs, qualifiés de « loups-garous », ont toujours opté pour le mal.
Avant même que n’éclate l’affaire du collège du Canapé-Vert, les réseaux sociaux se sont enflammés sur une autre affaire encore plus dangereuse, celle de Sainte-Famille de Borde.
Un jour, dans une élève, l’esprit guerrier appelé Papa Ogou intervient à travers une jeune écolière de 8e année, laquelle va lever le voile sur un danger qui menace la directrice de l’établissement : un loup-garou convoitait sa place.
Une élève possédée par Papa Ogou
Possédée en pleine classe, l’élève attire l’attention de ses camarades. Pris de panique, ceux-ci entendent signaler l’événement à la directrice et lui ont amené leur camarade.
Arrivée au bureau de la cheffe de l’établissement, l’élève a déclaré qu’elle avait un message important à transmettre concernant l’établissement. Cependant, elle a exigé qu’on lui donne du vin et de l’alcool afin de pouvoir parler.
La directrice s’y est opposée, rappelant qu’elle dirige une école et non un temple vaudou. Elle a ajouté qu’elle ne disposait ni de boissons alcoolisées, seulement de l’eau fraîche.
La scène s’est déroulée en présence du Révérend Père Edner Mars, directeur administratif de l’établissement, ainsi que des professeurs, des élèves et de plusieurs parents.
Selon les témoins qui rapportaient l’événement, Papa Ogou s’est montré très contrarié parce qu’on a refusé de lui apporter l’alcool demandé. À travers son « cheval » qu’il monte - l’élève - il faisait beaucoup de bruit, estimant ne pas recevoir ce qu’il exigeait au moment où il possède le fidèle afin de communiquer et transmettre des messages.
Les parents ont soutenu la demande en insistant pour qu’on lui procure de l’alcool. Mais la directrice a maintenu son refus : « Moi-même, je dis non, je n’ai pas d’alcool », a-t-elle répété.
Finalement, le Révérend Père, afin de « recevoir » le lwa, a remis 500 gourdes pour l’achat des boissons destinées à Ogou.
Après avoir bu l’alcool, l’élève, montée par le lwa, est maintenant prête à parler. Puis, s’adressant directement à la directrice, elle a déclaré : « Vous n’êtes pas aimée ici, à l’école. Des loups-garous — des malfaiteurs — y ont déposé une bouteille maléfique contre vous : elle est coiffée d’un ruban rouge et contient une toile sur laquelle sont inscrits les noms de nombreux élèves. »
La directrice a demandé pourquoi les noms des enfants se trouvent dans cette bouteille mystique. L’esprit Ogou a expliqué que l’objet avait été enterré dans l’enceinte de l’école, sous terre, dans le but de provoquer la mort de ces élèves et de la rendre responsable. Selon lui, on aurait déjà tenté à plusieurs reprises, sans succès, de la faire révoquer. Les auteurs de cette manœuvre seraient convaincus que la mort d’élèves créerait un scandale entraînant, coûte que coûte, sa révocation.
La directrice a alors demandé qui était derrière cette action. Ogou a répondu sans détour que l’auteur de ces trahisons serait un membre de la famille de l’époux de la directrice.
Choquée, celle-ci a poussé un cri de détresse : « Oh ! La famille de mon mari est la mienne. Jamais l’un des siens ne pourrait fabriquer une bouteille magique pour tuer mes élèves et me rendre responsable ! Je veux comprendre la raison d’une telle machination. »
Ogou a répliqué que ce membre de la famille souhaiterait simplement diriger l’école seul ; c’est pourquoi il ferait tout pour la remplacer.
Le révérend mis à nu
L’élève, encore sous l’emprise de l’esprit, a ouvert une bouteille de clairin. À trois reprises, elle a laissé tomber quelques gouttes au sol, puis elle a fait le tour de la cour de l’école. C’est alors qu’elle a effectivement retrouvé la fameuse bouteille.
Elle a retiré la toile rouge enroulée autour de la bouteille, puis a extrait le papier annoncé qui se trouvait à l’intérieur. Elle l’a ensuite remis à la directrice.
À la surprise générale, le Révérend Père Edner Mars a exigé que la directrice lui remette le document. Celle-ci a refusé, précisant qu’elle ne pouvait pas le faire, puisque l’esprit avait choisi de lui donner le papier à elle, et non à lui, parmi toutes les personnes présentes. Brusquement, le prêtre l’a saisie violemment par le bras pour tenter de récupérer le papier, mais elle n’a pas cédé.
Les professeurs témoins de la scène ont alors conseillé à la directrice de rendre le papier à l’élève, toujours possédée par le lwa. Cela a été fait. Le Père Edner le lui a ensuite demandé, mais l’esprit a refusé et l’a même accusé de connaître déjà le contenu du document et l’objectif de la manœuvre.
Pour récupérer le papier, le religieux a engagé une véritable lutte avec l’élève, que nous supposions encore sous l’emprise d’Ogou. À ce moment-là, plusieurs personnes présentes ont insisté pour que le papier soit finalement remis au père, directeur administratif de l’école.
La directrice lui a demandé de relâcher l’élève, mais le révérend n’a pas lâché prise. Il était, dit-on, très en colère face à l’échec de son wanga contre la directrice, laquelle serait « protégée par ses anges gardiens ». Selon certains, ce prêtre ne reculerait devant rien pour lui succéder, quel qu’en soit le prix.
Face à ce phénomène inquiétant au sein de l’établissement, un journaliste d’investigation s’est rendu sur les lieux. Il a rencontré la directrice, qui a confirmé que le directeur administratif avait exercé une forte pression sur l’élève, avait arraché le papier, en avait pris une photo. Il l’a remis à la jeune fille qui l’a transmis à la directrice.
Le même jour, la directrice a tenté en vain de faire un rapport verbal à sa supérieure hiérarchique, Madame Waline Lamicalace. Le lundi suivant, après la montée du drapeau, alors qu’elle s’apprêtait à présenter ses doléances au sujet de ce drame, de nombreux parents d’élèves sont arrivés à l’école vers 10 heures du matin pour s’informer de la situation.
Dr. Emmanuel Charles
Ethnologue et sociologue
