Dans ce texte, nous voulons expliquer la fonction et le rôle du vaudou au sein d’une société, ainsi que le moment où il a commencé à être associé à la sorcellerie. Cette analyse veut réhabiliter la place du vaudou en Haïti, encore marginalisé malgré un soutien officiel ambigu de l’État, dont certaines politiques entretiennent cette contradiction.
Le vaudou fait partie de notre existence en tant que peuple, bien avant notre indépendance en 1804. Pourtant, il demeure un sujet tabou dans notre société. À mon avis, ce silence découle d’un vieux complexe d’infériorité, enraciné depuis plus de deux siècles, et alimenté par une fracture persistante : d’un côté, des citadins « éclairés », francophones, officiellement catholiques, qui dissimulent souvent leur appartenance au vaudou ; de l’autre, des paysans privés d’instruction, qui le pratiquent ouvertement dans des modes de vie à caractère traditionnel, etc.
Il importe de souligner qu’à l’origine, le vaudou remplissait presque les mêmes fonctions que la médecine scientifique, au point qu’on pouvait parfois les confondre, leur objectif commun étant la guérison. Il arrivait aussi qu’il vienne simplement compléter un traitement médical, grâce aux guériseurs (dòktè fèy), qui mobilisaient des savoirs naturels au service du bien-être collectif. Dans ce contexte, la méfiance envers le vaudou n’était pas encore installée, car tout semblait aller, du moins en apparence, dans le sens du bien.
En revanche, le malaise attribué au vaudou s’est en grande partie nourri de pratiques de sorcellerie associées à certains ougan et manbo, ce qui a terni son image. De ces personnes, on dit qu’elles « travaillent avec les deux mains », pour évoquer leur capacité à faire le bien comme le mal. Ce phénomène a peut-être renforcé le sentiment d’infériorité — et l’hypocrisie sociale — qui pousse encore aujourd’hui beaucoup de gens à cacher leur appartenance à cette culture.
Points divergents
La rupture — et le malaise qui s’en est suivi — provient surtout de l’usage de pratiques de sorcellerie par certains ougans et manbos, ce qui a terni l’image du vaudou et favorisé l’amalgame entre les deux. Cette confusion a pu nourrir, jusqu’à aujourd’hui, une forme d’hypocrisie sociale qui pousse de nombreuses personnes à cacher leur appartenance à cette culture.
Pourtant, être ougan ou vaudouisant n’est pas une honte nationale : historiquement et culturellement, c’est une réalité constitutive de notre identité. Or, rares sont les parlementaires qui revendiquent publiquement cette appartenance. Ceux qui l’assument avec fierté font preuve d’un courage réel, compte tenu de l’hostilité — parfois virulente — de certains détracteurs du vaudou.
Dans l’imaginaire populaire, le « mal » semble s’être décliné au fil du temps sous différentes figures. On pourrait dire qu’il s’est déplacé, dans les récits, du loup-garou au malfaiteur : deux pratiques distinctes, mais dont la finalité reste comparable. Il existerait ainsi aujourd’hui une coexistence de deux « rituels du mal ». Les malfaiteurs seraient plus souvent décrits comme des hommes, tandis que les loups-garous seraient plus fréquemment associés à des femmes.
En Haïti, on a tendance à confondre ces deux notions — et ce n’est pas sans raison : il s’agit d’un même mal, décliné en deux axes proches. On peut toutefois tenter d’en préciser la différence. Le loup-garou — souvent présenté comme une femme, consciente ou non de son statut — serait celui ou celle qui peut s’envoler et qui aurait une prédilection pour sucer le sang des enfants jusqu’à leur mort. Dans certains récits, ils ou elles « mangent » les nourrissons, considérés comme leur proie favorite. Le malfaiteur, en revanche, s’en distinguerait par deux traits : il ne vole pas (du moins, à ma connaissance) et ne ferait pas de différence entre enfants et adultes. Il s’en prendrait aux deux. Surtout, il serait décrit comme plus puissant — et donc plus dangereux — : là où le loup-garou agirait dans une logique de proximité, le malfaiteur, lui, pourrait frapper autant de près que de loin, sans limite apparente.
Points communs
Le point commun entre ces deux figures — humaines et parfois animales — est qu’elles peuvent venir de l’intérieur (la famille) comme de l’extérieur, avec des intentions tout aussi malveillantes envers la société.
Cela dit, les pratiques encore présentes dans la société ne doivent pas être négligées par les autorités. D’après mes recherches sur le phénomène des loups-garous, il apparaît que le vaudou haïtien est parfois détourné et mis au service de la sorcellerie, dans un contexte où certaines représentations de la tradition haïtienne tendent à faire dominer l’idée du mal.
Haïti n’est pas le seul pays à connaître ce type de traditions mystérieuses, que beaucoup cherchent à occulter. Mais lorsque ces pratiques persistent, elles sont trop souvent instrumentalisées à mauvais escient — notamment contre les enfants et les nourrissons. Des cas ont été rapportés, par exemple, à Cavaillon, au Bel-Air, à Léogâne, dans certains hôpitaux de Port-au-Prince, ainsi que dans le Grand Sud et le Grand Nord, pour ne citer que ces régions.
En somme, pour beaucoup, le phénomène est réel et devrait être éradiqué. Aujourd’hui encore, à Jérémie et dans d’autres régions, on tue des personnes accusées d’être des loups-garous ou des manbo supposées responsables de décès, même si cette violence semble avoir diminué. Pour d’autres — comme moi, qui dis avoir vécu ce phénomène plus d’une dizaine de fois, dans des circonstances diverses et dans plusieurs quartiers populaires — il ne faut ni l’occulter ni le banaliser. Il faut d’abord l’identifier clairement, puis l’étudier dans les milieux sociaux haïtiens.
Cette logique du “mal” mérite aussi d’être examinée dans d’autres espaces, y compris au sein de la fonction publique : incompétence organisée, sinécures, faux diplômés, personnes envoyées pour espionner des compétences et les mettre en échec jusqu’à les faire partir. Ce sont d’autres formes de destruction, moins spectaculaires, mais tout aussi corrosives.
Il ne faut pas non plus exclure ce qui se joue en catimini dans la bourgeoisie haïtienne, où ce phénomène serait présent, comme dans les zones populaires, malgré l’appartenance de certains et le complexe d’autres, qui ont relégué la culture du vaudou au dernier plan.
Dr. Emmanuel Charles
Juriste, sociologue et ethnologue
