J’ai reçu d’une de mes connaissances ce témoignage concernant une infirmière réputée loup-garou, Miss A. Mayonnaise (j’utilise un pseudonyme pour protéger la renommée de cette grande famille bourgeoise connue). Elle dirigeait une clinique communautaire portant son nom, située sur la Route des Dalles. Elle avait ouvert ce cabinet en partenariat avec un médecin généraliste.
Comme la zone était dense et que la clinique fonctionnait bien, elle voulut installer un service de gynécologie-obstétrique. Pour ce faire, elle avait d’abord sollicité le docteur Martial. Celui-ci avait refusé, nourrissant déjà des soupçons sur la nature de cette infirmière.
Miss Mayonnaise se tourna alors vers un jeune gynécologue-obstétricien de 24 ans, le docteur Yves Mathieu. Il travaillait déjà dans une autre clinique, mais comme il cherchait à se faire un nom, l’offre semblait avantageuse : un bureau bien équipé, du matériel à disposition, une liberté d’organisation et une rémunération correcte. L’infirmière, très arrangeante, refusait même de fixer un montant financier précis pour leur partenariat, lui laissant la possibilité de décider d’un geste en fin de mois. L’affaire se mit en place.
La clientèle augmenta, la clinique prit de l’importance et rien ne paraissait anormal. Les gens s’y rendaient en confiance.
Cependant, en face de la clinique, un propriétaire de boutique observait la situation. Il finit par demander au docteur Mathieu s’il connaissait bien Miss Mayonnaise. Le médecin répondit qu’il la connaissait peu : elle lui avait simplement proposé ce poste.
Le voisin lui raconta alors que l’infirmière avait auparavant été affectée au service de pédiatrie de la maternité de l’hôpital Isaïe Jeanty–Léon Audain (1), à Chancerelles, où plusieurs enfants étaient morts dans des circonstances étranges. « Je suis persuadé qu’elle était un loup-garou », ajouta-t-il. Le docteur rétorqua qu’il n’avait jamais entendu parler de tout cela.
Persuadé de ce qu’il avançait, le voisin ajouta : « Les familles de ce genre n’auront jamais leurs noms étalés au grand jour. Ce sont de grandes familles haïtiennes. On ne les expose pas. »
Mathieu réagit d’abord en sceptique, évoquant la tendance des Haïtiens à tout interpréter à travers le prisme de la superstition. Mais les faits rapportés autour de Chancerelles étaient insistants.
Et les bébés mouraient
Un premier accouchement eut lieu à la clinique communautaire et le bébé mourut. Lorsque Miss Mayonnaise prit l’enfant pour le nettoyer, il ne poussa jamais son premier cri.
Surpris, le médecin rappela que l’accouchement s’était déroulé normalement, sans signe de détresse. Il examina minutieusement le corps de l’enfant. Derrière l’oreille, il remarqua un petit point de sang, comme s’il avait été piqué par un moustique. Il exigea une autopsie à l’Hôpital Général. Malgré certaines réticences, l’examen fut réalisé. En ouvrant le corps, le docteur Colimon, de l’Hôpital Général, déclara que c’était la première fois qu’il constatait l’absence totale de caillots de sang dans les veines et dans la tête du bébé.
De plus en plus convaincu que Miss Mayonnaise pouvait être une « mangeuse de bébés », le docteur Mathieu décida de rester vigilant.
Un second accouchement eut lieu, cette fois à l’Hôpital Général, et se déroula sans incident. Mais lors d’un troisième accouchement, effectué dans la clinique communautaire de Mme Mayonnaise, le bébé n’était pas mort. Cependant, le docteur vit, sous le cordon ombilical, une large morsure. Miss Mayonnaise prit l’enfant pour « identifier » l’origine de la blessure, puis déclara ne pas comprendre : « Depuis que je suis ici, c’est la deuxième fois que des bébés meurent. C’est bizarre. ». « Bizarre pour toi, rétorqua le docteur Mathieu. Pour moi, ça l’est encore plus. Les bébés ont toujours été sains et saufs. »
Ces propos mirent la puce à l’oreille de Miss Mayonnaise, qui se voyait découverte. C’est ainsi qu’elle se rendit au poste de police de Marché Salomon pour porter plainte contre le docteur Mathieu, l’accusant d’être responsable des décès. Elle revint à la clinique accompagnée d’un policier. On demanda alors au docteur Yves Mathieu de quitter la clinique, sous prétexte que tout allait bien avant son arrivée. On évoqua même les scandales de l’ancien sanatorium, avec les méfaits des deux loups-garous, Fifi et de Jésula (2), qu’on ne souhaitait pas voir se répéter.
Miss Mayonnaise consulta ensuite le docteur Colimon au sujet du docteur Mathieu. Elle demanda à ce que Mathieu soit transféré à l’Hôpital Général. Il se trouvait qu’on avait besoin de sa compétence médicale.
Elle trouva un autre gynécologue. Pourtant, les mêmes incidents se reproduisirent : des bébés continuaient de mourir sans explication.
La fin tragique de Miss Mayonnaise
Un jour, un médecin ami du nouveau gynécologue passa à la clinique. Étonné de voir Miss Mayonnaise, il lui demanda pourquoi elle n’était pas partie définitivement et pourquoi elle n’était pas à la maternité Chancerelles. Elle répondit qu’on l’en avait chassée et qu’elle était désormais responsable de cette clinique communautaire.
Un paysan de Décayette amena sa femme à la clinique. Elle n’avait pas encore de douleurs, mais Miss Mayonnaise conseilla au mari de la laisser sur place, affirmant qu’elle était proche de l’accouchement. Le mari insista pour rester, au cas où surviendrait une urgence. Miss Mayonnaise déclara que, même en l’absence de l’autre médecin, elle pouvait assurer l’accouchement.
Quelques heures plus tard, la femme eut des contractions. Elle accoucha… et Miss Mayonnaise but entièrement le sang du bébé avant de s’évanouir. Transportée d’urgence à l’Hôpital Général, plusieurs médecins constatèrent qu’elle avait un caillot de sang logé dans une artère sous le cœur. Le bébé, lui, semblait avoir été empoisonné pour la mère. Ainsi, Miss Anne Mayonnaise finit par rendre visite — selon la croyance — à Baron Samedi.
À la salle d’urgence, son mari arriva en réclamant de savoir ce qui lui était arrivé, puisqu’elle ne présentait aucun symptôme auparavant. On lui annonça son décès alors qu’on s’apprêtait à transférer son corps à la morgue. Interrogée, la mère du bébé expliqua qu’elle avait une grossesse de vingt-sept mois. Son mari, serviteur des esprits — les lwa Ginen — avait fait réaliser de nombreux remèdes de protection. Rien ne se passait, la grossesse ne se terminait pas. Le sang du bébé s’était alors « empoisonné ». Et puisque Miss Mayonnaise était réputée être un loup-garou qui buvait le sang des bébés depuis son passage à Chancerelles, le sang empoisonné de cet enfant l’avait tuée.
Réaction du mari de Miss Mayonnaise
L’époux de Miss Mayonnaise fut appelé à la morgue de l’Hôpital Général pour procéder au constat. Il déclara que sa femme n’avait jamais été malade et qu’il allait réclamer justice, prenant pour avocat son compère, Maître Fourreau de la DGI. Il refusait catégoriquement l’idée que sa femme ait pu commettre un crime. Le docteur Colimon lui répondit : « Soyons sérieux ! Entre nous. Tu ne savais pas que ta femme était un loup-garou ? ». « Je suis un catholique convaincu, répondit le mari. Ma femme pratiquait sa religion, moi la mienne. »
Colimon répliqua : « Très bien. Va voir ton compère. Mais sache qu’à ton retour, j’irai dans Le Nouvelliste expliquer exactement ce qui s’est passé. Je réunirai aussi les médecins de la maternité Chancerelles pour intervenir à la radio nationale et clore cette affaire une fois pour toutes. »
Face à ces propos, le mari de Miss Mayonnaise se mura dans le silence. Il organisa rapidement les funérailles dans le plus grand secret. Ceux qui savaient qu’elle était morte n’avaient que peu d’informations. Les autres, ignorants du drame, croyaient encore qu’elle vivait, souffrant simplement « des courbatures de l’âge ». La famille garda le secret, mais de nombreux médecins connaissaient déjà la réputation de Miss Mayonnaise. Sa disparition ne les surprit pas.
Finalement, le docteur Mathieu retourna à la clinique pour récupérer ses effets. Il rencontra l’homme qui l’avait mis en garde contre Miss Mayonnaise. Celui-ci lui déclara fièrement : « Je vous l’avais bien dit. »
Mathieu fit semblant de ne pas comprendre. « Comment ça ? » « C’était planifié. Une nourriture empoisonnée. Le paysan a déjà des enfants. Ce bébé était celui de sa nouvelle femme. Sa première femme avait accouché à Chancerelles : son bébé est mort, et il a toujours su que Miss Mayonnaise en était responsable. Personne ne prenait sa colère au sérieux. Il s’est vengé ! Comme on dit : on jour pour le chasseur, un autre jour pour le gibier. »
Miss Mayonnaise était morte de la même façon qu’elle avait fait mourir d’autres bébés.
Emmanuel Charles
Avocat, sociologue et ethnologue
N.d.l.r. :
(1) Cet hôpital est fermé depuis 2024 en raison de l’insécurité grandissante.
(2) Nous avons rédigé deux récits témoignant des histoires de Fifi et Jésula, deux figures légendaires que l’on surnomme les loups-garous de l’Hôpital Général
