Quinze ans après le séisme du 12 janvier 2010, aucune leçon ne semble avoir été tirée. Pourtant les séquelles de cette catastrophe continuent de hanter les esprits des survivants. Dans une entrevue accordée à la rédaction du quotidien Le National, le Dr Jeff Matherson Cadichon, psychologue clinicien et psychopathologie, auteur et chercheur, revient sur les impacts que le séisme de 2010 peut avoir sur la population haïtienne.
Il a fait sa thèse doctorale et produit plusieurs articles sur cet événement majeur d'Haïti. Alors que la résistance collective se manifeste en phase multiple, bien qu'admirable, mais ne suffît pas à effacer le chuchotement des douleurs post-traumatiques persistantes dont les Haïtiens et Haïtiennes encourent à longueur de journée, en lourdeur des journaux.
Aujourd'hui, les défis sociopolitiques et culturels actuels révèlent l’urgence de repenser la [re]construction à la fois physique et mentale, le développement d'un pays miné par la violence armée et crise humanitaire chronique.
Impacts à travers le temps
Plus d'un sait que le séisme de 2010 a mis à nu la fragilité de la population haïtienne, autant dans ses infrastructures que sur le comportement des individus. Si des efforts avaient été entrepris pour reconstruire certains bâtiments historiques, dont le Palais National et l'Hôpital de l'université d'État d'Haïti (Hueh), le chemin reste cependant semé d’embûches jusque-là.
Les conséquences ne sont plus à démontrer. Un court survol des données scientifiques disponibles, par rapport aux études réalisées, aidera à comprendre ce problème. «On va voir qu’ à travers le temps, les survivants et les survivantes sont encore fissurés.es de l'intérieur», explique le jeune docteur.
En ce sens, le Dr Jeff Matherson Cadichon, avance que «plus d'un an après la catastrophe, une étude en 2014, du Dr Judith Blanc, a mentionné que 59.1% d’enfants survivants, survivantes présentent de symptômes sévères, de troubles post-traumatiques, liés aux vécus traumatiques des individus, dans ce cas précis du tremblement de terre de 12 janvier 20210», acclame-t-il.
Il a ensuite estimé que «comme d'autres événements, les conséquences du 12 janvier commandent certains cas d'agression, manifestés par un syndrome de répétition comme des cauchemars, des flashbacks où l'on essaie d’éviter les endroits qui nous rappellent cet événement, ou d'éviter d’en parler».
En ce sens, «il y a une forme d'intrusion dans la pensée, une perturbation de l'humeur, sans le vouloir, des souvenirs douloureux, autant que des symptômes qui les caractérisent. Certaines fois, poursuit le professeur, on a l'impression comme si l'on est en train de revivre l'événement, alors que cela fait plus que 15 ans».
Facteurs de risques
Certains, certaines continuent de présenter de symptômes psychologiques. Les conditions de troubles sociopolitiques y ajoutent leur lot d'impacts. Le système de santé étant très faible, venant ajouter de l'huile sur le feu. Alors qu’il y a une méfiance de la population à l'égard de l'État à gérer la crise.
La violence armée des gangs aggrave la situation.
«Il ne faut pas dépolitiser le problème. La gangstérisation est un traumatisme historique, tout comme le séisme a encore traîné des séquelles très présentes, comme le choléra, les troubles sociopolitiques, l'assassinat du président Jovenel Moïse, le COVID-19, la résurgence du kidnapping, du pays lock, constituent des évènements qui affectent mentalement la population haïtienne», temoigne le docteur en psychologie clinique et en psychopathologie.
Les «spécificités des statuts identitaires de la population», notamment les gens n’arrivent pas à se projeter. Cela va entraîner des conséquences sur la santé, des menaces de se faire du mal ou de faire du mal aux autres, de perte de poids ou prise de poids, de dépression, de stress chronique, de trouble de sommeil, et même se jeter dans la consommation agitée des écrans, et parfois des idées noires, ou d’anxiété permanente. Ce que révèle, selon le Dr, les pratiques cliniques post 2010.
La reconstruction psychique et physique est une priorité majeure. Il faut qu'il y ait un lieu de recueillement adapté aux pratiques culturelles. La tentation à Titanyen (localité placée à 20 km de Port-au-Prince) est dès le départ une insulte, mais aussi une banalisation de mémoire par le fait que cette zone est devenue un territoire perdu.
Triste souvenir et violence armée?
Quant à la situation du pays, le Dr Cadichon ne ménage pas ses mots pour dénoncer le laxisme des autorités du pays. Ce comportement témoigne de l'indifférence de l'État.
Se préoccupant de la négligence des autorités vis-à-vis de bâtiments historiques, le professeur à l'UEH invite à regarder le Palais National national, «le symbole qui témoigne de l'existence de l'État. Tout comme l'hôpital de l'Université d'État d'Haïti (Hueh), symbole de la santé publique en Haïti. Pourtant quinze ans plus tard, ils ne sont pas encore reconstruits. Alors que des fonds ont été mobilisés pour leur compte», estime l’auteur du chef-d'œuvre Narrations du sensible.
Traumatisme et présent d’Haïti
Plus d’un an après, les travaux de recherche du Dr Judith blanc ont mis en évidence des symptômes post-traumatiques sévères de chez des enfants et des adolescents, adolescentes d'Haïti.
Plus de deux ans après, les travaux de Jude Marie Sénat et Daniel Derivois ont mis en évidence chez des enfants et des adolescents, adolescentes 56.93% évalués présentent des symptômes post-traumatiques.
Plus de 6 ans après, ajoute l’auteur, «mes travaux de recherche doctorale[1], j'ai évalué des enfants et de jeunes adultes, plus de 35.82% d'entre eux/elles, présentant des symptômes de stress post-traumatiques. Cela veut dire, le temps n'efface pas forcément les éprouvés psychiques, surtout si rien n'a été fait.
Intervenant sur les facteurs qui peuvent expliquer les traces de mauvais souvenirs du séisme en Haïti, le professeur insiste sur le passé troublant du séisme du 12 janvier :
Plus de six ans après l'événement, les traces du tremblement de terre rythment son quotidien et elle n’arrive pas à s'en défaire. « À chaque instant où il y a des secousses, jusqu'à présent je me sens malade. Je sens que mon cœur s'arrête. J’imagine comme c’était la première fois. Parfois, je sais ressentir des secousses, ça peut arriver dans ma tête. À vrai dire, je lutte pour sortir tout ça de ma tête. » Plus loin, Kettia a souligné que ces épisodes de répétition remontent à deux ans (p. 771).
Plus de 10 ans après, beaucoup de survivants, survivantes rappellent des souvenirs du 14 août 2021, et réveillent en eux/elles les souvenirs traumatisants de ce bref instant qui a duré l'éternité.
Certains, certaines rescapés.es de la population s'étaient convergés.es vers Canaan (une zone de la commune de Croix des Bouquets, placée à 18 km de Port-au-Prince) qui est sous le commandement d'un chef de gang avec des habitations précaires, à cause de la gestion désordonnée de l’aide internationale (Cirh) et la corruption de l'État et les ONG (l'assistance mortelle) qui freinent les progrès.
Comme plus d'un l'a souligné chaque année pour marquer cette triste date «aujourd’hui, la priorité demeure d’investir dans une reconstruction durable pour éviter de nouveaux drames». Mais cela ne tient pas, la république continue de faire face à une instabilité grandissante et s'allonge sans répit. D'ailleurs qu'en est-il de déplacés internes issus de la violence armée?
Quinze ans plus tard
Quinze (15) ans après le séisme du 12 janvier 2010, Haïti porte encore les stigmates de cette tragédie, entre défis de reconstruction, pauvreté persistante et résistance face aux crises successives comme la violence armée des gangs, la population continue de compter de milliers de cadavres.
Le Dr soutient que la thèse doctorale du Dr Stevens Louis en est un texte clé pour comprendre ce problème. Travaillant sur le
comportement des survivants (immigrants, immigrantes) qui ont quitté le pays, «ils continuent de présenter ces symptômes-là. Beaucoup de personnes, survivantes, en parlent», a-t-il fait valoir.
En outre, «le bruit qui jonche le paysage, quand certains.nes survivants.es fréquentent les rues, réactive leur mémoire traumatique. Jusqu'à aujourd'hui on continue de vivre les traces du tremblement de terre et les personnes qui ont vécu le séisme du 12 janvier 2010, leur cerveau réactive leurs mémoires traumatiques, à l'identique», explique l’auteur du «Récits post-traumatiques de survivants du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti».
Une cicatrice ouverte[2]
La résistance de la population fait que les Haïtiens, Haïtiennes ont une capacité remarquable à se relever, même face à l'adversité. Cette résistance peut parfois donner l'impression que la situation s'est améliorée plus rapidement qu'elle ne l'a en réalité, alors qu'elle s'empêtre à l'oubli.
Face aux conséquences du séisme de 2010, Haïti doit affronter deux défis majeurs : soigner les blessures invisibles laissées sur la santé mentale de ses citoyens[3] et renforcer ses infrastructures pour prévenir de futures catastrophes. En misant sur la résistance psychologique et la reconstruction intelligente, le pays pourrait espérer un avenir plus stable et sûr.
Selon Pascal Néry Jean-Charles […] Un événement de cette ampleur laisse des traces indélébiles. Des personnes touchées continuent de souffrir de stress post-traumatique, de dépressions sévères, de troubles anxieux et de cauchemars. La peur, les flashbacks et les souvenirs constants hantent leur quotidien», explique-t-il[4].
La perte brutale de proches, les destructions massives et les déplacements forcés ont engendré un stress post-traumatique généralisé. Beaucoup souffrent encore de flashbacks, de troubles anxieux et de dépression.
Avant le séisme, Haïti disposait d’un système de santé mentale extrêmement limité, avec peu de professionnels formés. Après la catastrophe, la demande de soutien psychologique a explosé[5], mais les ressources sont restées de plus en plus insuffisantes.
Malgré ces défis, la solidarité au sein des communautés a joué un rôle colossal dans la gestion de traumatismes[6].
Pourtant, plus d'un milliard de dollars de perte attendent la main tendue de l'international[7]. Les Haïtiens et Haïtiennes subsistent. Une aide qui n’arrive qu’en compte-gouttes, alimente les intérêts des gangsters et aggrave la situation post séisme du pays et se jouant de tous les garde-fous :
Six ans après le tremblement de terre, plus de 62 000 personnes vivent toujours dans 36 camps de fortune […]. Au cours des quatre premiers mois et demi de 2016, plus de 15 000 personnes ont été infectées par l’épidémie de choléra qui a frappé Haïti peu après le tremblement de terre, faisant plus de 9 000 morts (Office humanitaire de la Commission européenne [ECHO], 2016) (notre traduction, p.9).[8]
Parallèlement, des approches intégrées de reconstruction, centrées sur la durabilité et la résistance, doivent être prioritaires pour bâtir un avenir plus sûr et stable en Haïti. La crise humanitaire et politique, avec de lourdes répercussions post-traumatiques, aggrave la situation, non seulement avec des morceaux de séquelles mentales sur la population rescapée, mais également sur les groupes de déplacés.ées internes[9], croupis.es dans la crasse et la misère noire dans les sites. C'est une véritable tragédie aux cicatrices invisibles qui ronge leurs entrailles, à côté de l'indifférence de l'État.
Cette situation affecte encore une grande partie de la population, ajoutée au manque de services spécialisés. Ce manque limite catégoriquement toutes possibilités de prise en charge, et plonge la population dans une situation qui suscite de plus en plus de questionnements.
Il n'est point impropre que l'État s'engage à créer un environnement protecteur où il y a la sécurité sanitaire pour tous et pour toutes, et la reprise en main du processus de deuil. Les autorités doivent contribuer à la santé mentale des individus, élément central de la paix publique, c'est-à-dire de procéder à la mise en place d'un système de santé globale incluant la santé physique et la santé mentale. Ainsi 10% du budget national doit être alloué au Ministère de la Santé publique. L'État doit obligatoirement créer la stabilité, et la continuité en mobilisant une politique de création de lieux de recueillement, pour assurer la mémoire des victimes.
Elmano Endara JOSEPH
elmanoendaraj@gmail.com
[1] Jeff Matherson Cadichon, Baptiste Lignier, Jude-Mary Cénat & Daniel Derivois (2017). Symptoms of PTSD Among Adolescents and Young Adult Survivors Six Years after the 2010 Haiti Earthquake, Journal of Loss and Trauma, p. 15. DOI: 10.1080/15325024.2017.1360585. consulté le 12 janvier 2025. Disponible sur : http://dx.doi.org/10.1080/15325024.2017.1360585
*Jeff Matherson Cadichon, Daniel Derivois (2019). Recits post-traumatiques dans le contexte post-séisme 2010 en Haïti, ScienceDirect, «Annales Médiico-Psychologiques 177 (2019) 769–773». Disponible sur: www.sciencedirect.com
Tout comme dans le texte «Narrations du sensible : Recits post-traumatiques de survivants du séisme du 12 janvier 2010 en Haïti» publié dans les Éditions de l'université d'État d'Haïti, 2020, l'auteur montre que ces événements naturels affectent psychiquement les survivants du séisme.
[2] Onu, Hcdh (2010). Haïti, 2010. Consulté le 11-1-2025, à 19h:00. Disponible sur : https://www.ohchr.org/fr/about-us/memorial/haiti-2010
[3] Le National (11 janvier 2025). Le psychologue Pascal Néry Jean-Charles souligne l’impact psychologique du séisme du 12 janvier 2010. Article rédigé par Vladimir Predvil. Consulté le 11-1-2025, à 21h:00. Disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?pol=5899
[4] Idem.
[5] Idem
[6] Il est question ici de mentionner le niveau de résistance et de solidarité entre la population haïtienne jusqu'à ce que la violence humanicide des gangs armés vienne chavirer , changer la donne et mettre ces populations dans une crise chronique de déplacements internes.
[7] Intervenant à France 24, Jean-Marie Théodat, directeur du Département de Géographie à l’Université Paris-1 Panthéon Sorbonne et écrivain, en parle. Consulté le 12 janvier 2025, disponible sur : https://www.france24.com/fr/vid%C3%A9o/20250112-quinze-ans-apr%C3%A8s-un-s%C3%A9isme-tragique-ha%C3%AFti-continue-de-s-enfoncer-dans-le-chaos
[8] Jef Matherson Cadichon, Baptiste Lignier et Daniel Derivois(2021). Specifcities of identity status in adolescents and emerging adults survivors of 2010 Haiti earthquake. p.13. Consulté le 12 janvier 2025, disponible sur : https://doi.org/10.1007/s12144-021-02584-9
[9]Organisation mondiale de la santé, cité par Le Nationa (11-01-2025). Santé mentale et déplacements consulté le 14 janvier 2025, disponible sur : https://www.lenational.org/post_article.php?soc=1601
