Dany. Daniel. Kettly. Alain. Fahimy
Cinq noms. Cinq voix. Cinq sensibilités. Une même volonté : offrir autre chose au pays.
Par-delà les souffrances qui accablent le peuple haïtien, ici comme ailleurs, mais particulièrement en Floride où tant de nos compatriotes portent Haïti dans leur cœur avec cette nostalgie silencieuse propre à l’exil, il fallait créer une parenthèse. Une respiration. Un espace où la littérature, l’intelligence, la mémoire et la tendresse reprendraient leurs droits.
C’était, au fond, une manière de poser une question essentielle : que peut encore la culture lorsque tout semble vaciller ?
Le 26 juillet 2026, à Plantation, nous avons tenté d’apporter une réponse.
Le projet portait un nom presque prémonitoire : « Le Charme des après-midis sans fin ». Il devait être le bouquet final de la tournée littéraire de l’Immortel Dany Laferrière. Mais le ciel en décida autrement.
La pluie s’invita.
Obstinée. Abondante. Presque insolente.
Elle aurait pu disperser le public et mettre fin prématurément à la rencontre. Elle produisit exactement le contraire.
Personne ne partit.
Et c’est là que la magie opéra.
Dany Laferrière fit ce que seuls les grands écrivains savent accomplir : transformer l’imprévu en matière littéraire. La pluie cessa d’être un obstacle. Elle devint un personnage, presque un sixième invité.
Daniel Gérard Rouzier évoqua les matchs de football disputés sous les averses de son enfance, quand la boue n’enlevait rien au bonheur de jouer.
Alain Louis Hall convoqua à son tour une pluie sortie de ses souvenirs.
Kettly Mars s’y promena avec cette élégance littéraire qui lui appartient.
Fahimy Saoud apporta la profondeur de son regard sur les êtres, leurs trajectoires et leurs fragilités.
Carole Demesmin fit sourire l’assemblée en racontant une pluie de lune de miel, comme pour rappeler que les plus belles histoires peuvent commencer sous un ciel gris.
Sous la tente, les gouttes tambourinaient.
Le public, lui, ne bougeait pas.
Les regards restaient suspendus aux paroles. Les livres circulaient. Les conversations se prolongeaient. Les fleurs furent offertes à Dany. Les sourires se répondaient.
Pendant quelques heures, la pluie n’était plus du mauvais temps : elle était devenue l’esthétique même de notre rencontre.
Un maillot pour l’Immortel
Mais cette journée fut aussi celle d’un symbole.
Doing Community Haiti avait souhaité offrir à Dany Laferrière un maillot de la sélection nationale d’Haïti.
Les docteures Fahimy Saoud et Audrey Anne Richard participèrent à ce moment de fraternité, en présence de l’ancien Grenadier Tcharly Eleazar.
À première vue, quoi de plus éloigné qu’un terrain de football et la Coupole de l’Académie française ?
Et pourtant.
Ce jour-là, nous avons compris qu’ils racontaient peut-être la même histoire.
Il y a ceux qui portent Haïti sur leur poitrine avant d’entrer sur un terrain, et ceux qui la portent dans leurs livres avant d’entrer dans l’histoire.
Deux équipes nationales.
L’une court derrière un ballon avec le drapeau sur le cœur.
L’autre traverse les frontières avec des mots.
Toutes deux participent à cette bataille essentielle pour un petit pays : exister dans l’imaginaire du monde autrement que par ses tragédies.
Le maillot offert à Dany Laferrière n’était donc pas un simple souvenir. Il représentait cette jonction entre littérature, sport, mémoire collective et sentiment d’appartenance.
Il disait silencieusement : nous jouons tous pour Haïti.
Le 26 juillet : Jour Dany Laferrière à Miami-Dade
La soirée réservait encore un autre moment symbolique.
Une proclamation officielle du comté de Miami-Dade vint consacrer le 26 juillet 2026 comme Jour Dany Laferrière, ajoutant une reconnaissance supplémentaire aux nombreuses distinctions déjà reçues par l’écrivain au cours de son exceptionnelle trajectoire.
Mais au-delà des proclamations, des honneurs et des distinctions, quelque chose de plus profond s’était produit.
Une communauté s’était retrouvée.
Des écrivains, des artistes, des intellectuels, des lecteurs, des professionnels, des jeunes et des amoureux d’Haïti avaient choisi, malgré la pluie, de rester ensemble.
Et c’est peut-être cela, finalement, qu’Haïti attend de nous.
Moins de vacarme. Plus de conversations.
Moins de divisions. Plus de culture.
Moins de haine. Plus de beauté.
Moins de certitudes arrogantes. Plus d’écoute.
Et surtout, davantage d’humanité.
Car une nation n’est pas seulement une administration, un territoire ou un ensemble d’institutions. Elle est également un imaginaire collectif, une mémoire partagée et une capacité à produire du sens commun.
C’est précisément ici que la culture cesse d’être un divertissement pour devenir une question de politique publique.
Dans une société fragmentée, la littérature peut recréer du lien. L’art peut rétablir des espaces de dialogue. Le sport peut produire de l’appartenance. La mémoire peut reconstruire une communauté symbolique là où les crises successives ont installé la méfiance et la dispersion.
Nous parlons souvent de reconstruction d’Haïti en termes de budgets, d’infrastructures, de réformes administratives, de gouvernance et de plans stratégiques. Tout cela est nécessaire.
Mais aucune reconstruction institutionnelle ne sera durable si elle ne s’accompagne pas d’une reconstruction de l’imaginaire national.
Il faut également reconstruire notre capacité à nous regarder autrement.
À nous parler autrement.
À nous raconter autrement.
À nous aimer autrement.
Pendant quelques heures, à Plantation, sous une pluie qui refusait de s’arrêter, nous avons aperçu quelque chose du pays que nous pourrions être : un pays capable de se retrouver autour de ce qui l’élève plutôt que de s’épuiser autour de ce qui le divise.
Voilà ce que j’essaie de faire, ici ou ailleurs, en attendant de pouvoir le faire pleinement chez nous.
Offrir autre chose au pays.
Des livres plutôt que du bruit.
Des conversations plutôt que des invectives.
Des artistes, des écrivains, des penseurs et des sportifs capables de rappeler à une nation éprouvée qu’elle demeure plus grande que ses malheurs.
Car, au bout du compte, un pays ne se reconstruit pas seulement avec du béton, des budgets, des institutions ou des plans stratégiques.
Un pays se reconstruit aussi avec des livres, des idées, des rencontres, des artistes, des éclats de rire, un maillot porté avec fierté… et parfois avec une pluie qui, au lieu de disperser les hommes, leur rappelle qu’ils ont encore des raisons de rester ensemble.
Eveline François
West Palm, Floride
4 août 2026
Credit photo : Fequiereo
