Du 11 au 22 juillet 2026, l’écrivain et académicien Dany Laferrière a sillonné Haïti à l’invitation de l’Université d’État d’Haïti (UEH). De Port-au-Prince à Petit-Goâve, en passant par le Cap-Haïtien, Vertières et le Campus Henry Christophe de Limonade (CHCL), il est allé à la rencontre des étudiants, des créateurs et des amoureux des livres pour dialoguer autour de la mémoire, de la création et de la littérature. Au cœur de cette traversée fraternelle s’inscrit ce récit. Plus qu’une simple chronique, il s’agit du carnet de bord d’une émotion profonde, où les réminiscences de l’enfance, le parfum des livres et la voix de Dany Laferrière se rejoignent pour rappeler une vérité essentielle : en Haïti, la littérature demeure un territoire indomptable de transmission, de lucidité et d’espérance.
La maison de mon premier murmure littéraire : naissance d’une passion pour les livres
Au cœur de Port-au-Prince, là où la rue Pavée garde le secret des vieilles pierres, se dressait la maison de mon premier murmure littéraire.
Il était près de quatre heures de l’après-midi. Dans la pénombre du salon, le temps semblait retenir son souffle. Je contemplais une vieille dodine couleur aubergine, un gobelet émaillé et un faux cachimbo fait en papier avec un morceau de cahier, à demi consumé. Autour d’eux, une pièce modeste, mais souveraine, habillée de ce vert « Poids France » que ma mère contemplait avec tendresse, y voyant la promesse obstinée de l’espérance.
C’est dans l’intimité de cette pièce que tout a commencé. Plusieurs années auparavant, du haut de mes six ans, j’observais chaque jour le rituel de mon père. Le mystère de sa passion pour les livres s'échappait encore.
Une tasse de café noir à la main, il faisait lentement tourner son gobelet émaillé avant de rompre le silence. Puis, d’une voix grave, il prononça un titre qui allait sceller mon destin de lecteur et s’imprimer à jamais dans ma mémoire d’enfant : Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer, de Dany Laferrière.
Quand un livre devient un pont entre l’enfance et la mémoire
Sans le savoir, mon père venait de déposer en moi une braise, une curiosité insatiable qui ne cesserait plus de m’habiter.
Les livres ont alors cessé d’être de simples objets pour devenir mes plus fidèles compagnons de route. Ils murmuraient à mon oreille des réponses aux questions que ma pudeur d’enfant n’osait formuler : les mystères de la vie, l’ombre de la mort, les racines de nos croyances populaires, la complexité d’Haïti et des femmes et des hommes qui l’habitent.
Puis la vie a brutalement changé de cours.
Après la disparition violente de mon père, j’ai déserté la lecture comme on abandonne une maison devenue trop lourde de souvenirs. Pendant près de neuf années, je me suis tenue à distance des livres et de l’écriture, comme si les mots eux-mêmes risquaient de raviver un deuil que je ne savais pas encore apprivoiser.
L’Odeur du café : le livre qui réveille une enfance oubliée
Il a pourtant suffi d’un seul ouvrage pour rallumer cette braise endormie : L’Odeur du café.
À mesure que je tournais les pages, je retrouvais l’enfant que j’avais laissé sur le seuil du passé. Les souvenirs retrouvés, les arômes familiers, les silences suspendus et les émotions réveillées par Dany Laferrière agissaient comme un miroir tendu à ma propre enfance.
J’ai alors compris que certains écrivains ne racontent pas seulement leur histoire : ils réveillent, avec une infinie délicatesse, celle de leurs lecteurs.
Dany Laferrière face à l’échec : quand les blessures d’Haïti deviennent une mémoire d’écrivain
Au-delà de son impressionnant parcours littéraire, c’est sa manière d’habiter l’échec qui a profondément marqué l’assistance.
Dany Laferrière a confié que ses véritables échecs ne résident ni dans les critiques, ni dans les refus des maisons d’édition, ni dans les revers de sa carrière. Ses blessures les plus profondes portent le visage d’Haïti.
Chaque catastrophe qui frappe son pays entaille aussi sa propre mémoire.
Il a évoqué, avec une émotion contenue, le séisme du 12 janvier 2010 ainsi que le massacre de 1937, rappelant que ces tragédies irriguent la mémoire collective haïtienne et continuent d’habiter sa conscience d’écrivain.
Écrire avant de nommer : une leçon de création adressée à la jeunesse
S’adressant particulièrement aux jeunes, il a livré un conseil qui a résonné dans la salle comme une véritable leçon d’écriture :
« Arrêtez de chercher un titre. Écrivez d’abord. Lorsque le texte sera terminé, le titre viendra de lui-même. »
Une phrase d’une grande simplicité, mais qui résume toute une philosophie de la création : laisser d’abord naître l’œuvre, libre de toute contrainte, avant de lui donner un nom.
Pendant plus d’une heure, l’écrivain a entraîné son auditoire dans un voyage immobile, tissant les souvenirs lumineux de Petit-Goâve, les rues de Montréal, les cicatrices de l’exil et les réalités brûlantes d’Haïti.
Avec son humour discret, sa sincérité désarmante et son regard profondément humain, il a rappelé que la littérature n’est jamais un refuge pour fuir le monde, mais un moyen privilégié de mieux le comprendre.
Retrouver l’enfance à travers la voix d’un écrivain
En quittant la salle, je n’avais pas simplement rencontré un académicien ni l’une des plus grandes figures de la littérature francophone contemporaine.
J’avais retrouvé une part oubliée de mon enfance.
J’avais rencontré un homme qui a su transformer ses souvenirs en littérature, son exil en liberté et ses blessures en lumière.
Je comprenais enfin le pouvoir silencieux des livres : ils marchent à nos côtés pendant des années, parfois des décennies, avant de nous conduire, un jour, jusqu’à leur auteur.
Ce jour-là, le cercle s’est refermé.
Tout est revenu à son point d’origine : un après-midi suspendu à Port-au-Prince, une vieille dodine couleur aubergine, un gobelet émaillé, le parfum d’un café noir et la voix de mon père prononçant, presque à voix basse, le nom de Dany.
J’ignorais alors qu’un simple titre de livre pouvait ouvrir une vie entière de lecture. Des années plus tard, cette promesse d’enfance m’a conduit jusqu’à son auteur. Et c’est peut-être là le plus beau privilège de la littérature : transformer les souvenirs en rencontres, les absences en présence et les lecteurs en passeurs de mémoire.
Mitchel Kewing Etienne
