Du haut du 328e anniversaire de sa fondation, la ville de Jacmel reste et demeure la véritable figure culturelle d'Haïti. À un point tel, depuis 2014 elle est reconnue par L'UNESCO comme la ville créative haïtienne, par rapport à ses potentialités en artisanats et arts populaires.
Pour obtenir cette réputation, la citée d’Alcibiade Prommayrac voit ses fils excellés dans diverses disciplines artisanales et artistiques, dont la technique de papier mâché, la verrerie, la broderie, la peinture naïve, l'architecture, la sculpture et le carnaval. Mais, depuis plus d'une décennie, derrière ces pratiques culturelles se cache un patrimoine culturel à la fois matériel et immatériel : École Atelier de Jacmel (EAJ).
En vue de vulgariser et d'actualiser, à travers l' opinion publique, l'existence de cette institution de formation professionnelle, le journaliste Stevenson SYLLABE a réalisé une interview avec son directeur, M. Wilson JEAN LOUIS, son responsable de pédagogie, M. Wilgerson VIRGILE, son coordonnateur de chantier également responsable technique, M. Francis César AUGUSTE, sa femme de service, Madame Marie Yolène BOUQUETTE, et une ancienne étudiante en construction de bâtiment actuellement étudiante en plomberie et carrelage, Natacha LAZARRE.
Pour vous permettre de vous plonger dans l'histoire de cette école, de vous rapprocher de son fonctionnement, de vous brancher sur ses différentes filières, nous vous proposons de vivre, à travers cet article, cette interview à la fois révélatrice, instructive et enrichissante.
Quand, par qui et en fonction de quel besoin cette école a été fondée ?
Wilson JEAN LOUIS : L'École d'Atelier n'existe pas seulement à Jacmel. C'est une école qui a pris naissance en Espagne, suite à une série de rapports produits et publiés par Nations Unies durant les années antérieures à 2000, 2005, qui ont fait état d'une carence de scolarisation, de chômage chez les jeunes âgés entre 16 à 25 ans. Ce constat a permis de révéler que c'est surtout cette catégorie de jeunes qui est à l'origine, à travers toute la planète Terre, de tous les types de crimes, même le suicide. À travers une analyse, les Nations Unis ont compris la nécessité de doter ces jeunes d'un métier pouvant aider à la réduction du taux de chômage. Ainsi, l'école a pris naissance en Espagne. Après bon nombre de pays de l'Amérique latine et Amérique du Sud ont bénéficié de ce type d'école, suite à un accord bilatéral signé entre l'État haïtien et la Coopération Espagnole en 2006, on a posé les bases pour qu'Haïti ait été le seul pays francophone où l'on a l'implémentation de cette école. Mais, la concrétisation de l'École Atelier, a enfin été parvenu en novembre 2009, ici à Jacmel.
Quel rôle joue EAJ dans la réputation culturelle et artistique de Jacmel ?
Wilson Jean-Louis :
Après le tremblement de terre du 12 janvier 2010, EAJ a procédé à des travaux de restauration au niveau de bon nombre de bâtiments de la ville de Jacmel, dont les locaux de la Mairie, plusieurs maisons à la rue du commerce, Hôtel Manoir Adriana, le bureau postal de la ville, les locaux où est logée EAJ qui étaient complètement en situation de délabrement ont été consolidés par EAJ, surtout avec des travaux pratiques entrepris par l'école dans le cadre de l'apprentissage des étudiants. Ce qui veut dire que l'école a utilisé ses propres bâtiments ruinés comme espaces de mise en oeuvre des séances pratiques pour ses étudiants.
Francis César AUGUSTE :
EAJ intervient aussi dans les constructions vernaculaires (anciennes maisons construites en bois, en pierres...), puisque l'attribution première de l'école c'est la conservation et la restauration des patrimoines bâtis.
Wilgerson VIRGILE :
Ce n’est pas par hasard que EAJ s'installe au niveau de la ville Jacmel, même si elle aurait pu s'installer dans une autre ville. Mais, quand on considère la potentialité de Jacmel en matière de patrimoines bâtis, on finit par comprendre, c'est une ville très riche, surtout si on se met à observer les anciennes maisons telles que: marché en fer, l'ancienne prison, connues comme des constructions importées, sont considérées comme la raison d'être même de l'établissement, dans la ville de Jacmel, de l'École Atelier, car sa mission est de procéder à leur restauration étant qu'un bras technique de la restauration de ces architectures, puisque les cadres issus de cette école constituent de véritables mains d'œuvre pour l'aménagement des patrimoines bâtis au niveau de la ville de Jacmel, au cas échéant même au niveau de n'importe quelle autre ville ou région du pays. Nous devons souligner pour dire qu'en matière de restauration c'est l'École Atelier qui a la compétence de restaurer tout ce qui a rapport à ce qui puisse permettre à la ville de tenir son visage dans le domaine de la conservation du patrimoine bâti.
Avez-vous déjà restauré des bâtiments dans des régions autres que le département du Sud-Est ?
Francis César Auguste :
Directement non. Mais indirectement, oui. Puisqu'à travers des jeunes formés dans cette école, qui, après leurs formations, sont éparpillés sur tout le territoire national, et qui participent à des travaux de restauration des bâtiments dans d'autres départements, nous sommes convaincus que les notions enseignées ici sont appliquées ailleurs, sur les autres départements du pays tels Nippes, Sud, Ouest.
Avez-vous un bilan chiffré des travaux que vous avez déjà réalisés avec EAJ ?
Wilson JEAN LOUIS :
Nous pouvons recenser 21 espaces qui ont déjà bénéficiés des interventions de EAJ. Parmi eux nous citons : la Mairie de Jacmel, les locaux de l’EAJ, les locaux des sœurs de Saint Joseph de Cluny, Hôtel Manoir Adriana, les locaux de SDPJ, annexe de l'église Saint-Michel, complexe municipal, bureau Postal, marché Siloé, marché Geffrard, avenue Barranquilla, identification de certaines rues, réalisation de kiosque de marché de Noël, foire artisanale, projet avec DINEPA de Marigot, foire d'eau avec DINEPA...
EAJ se trouve sous la tutelle de quelle structure Étatique d’Haïti ?
Wilson JEAN LOUIS :
EAJ est sous tutelle du Ministère de la Culture et de la Communication. C'est une école publique. Récemment, le Ministre de la Culture et de la Communication, Emmanuel MÉNARD, a rendu visite à l'école. Il a constaté que c'est une école que l'État ne doit pas négliger. En conséquence, il s'engage à un processus visant renforcer l’école et à la transformer en un Centre de Restauration Artistique. À un point tel, il recommande pour Jacmel et le reste du pays, à travers EAJ, une filière d'études se portant sur les métiers de la mer. Cela affirme la volonté du Ministre de la Culture et de la Communication, Emmanuel MÉNARD de procéder, davantage, au développement de l'école.
Combien de filières comporte EAJ ?
Wilson JEAN-LOUIS :
Il existe 8 filières à EAJ : Construction de bâtiment, travaux de bois, travaux de fer, artisanat sont des options avec lesquelles l'école a débutée. Mais, tenant compte du fait que ce n’est pas tout le monde qui pourrait se disposer du temps pour un cycle d'études qui dure 2 ans, on a ajouté d'autres options dont la durée est pour certaines, une année, pour d'autres, 6 mois, tels que plomberie, carrelage, électricité, technique Windows.
Est-ce- qu'à l’EAJ vous constatez que les jeunes s'intéressent vraiment à venir apprendre un métier manuel ?
Wilgerson VIRGILE:
Oui, à EAJ nous constatons que les jeunes s'intéressent grandement à venir apprendre un métier manuel. Ils sont nombreux ce qui ont déjà réalisé des études dans d'autres disciplines, qui ont même obtenu leur licence ou qui ont un "master" qui apprennent actuellement un métier manuel à EAJ. Lors du lancement du programme Parole Humanitaire du président Biden, il y avait vraiment une forte demande ici pour les options, car les jeunes qui s'apprêtaient à laisser le pays voulaient bien se doter d'un métier manuel pour aller évoluer aux États-Unis. Et, ils étaient venus de tout part. Nous devons préciser aussi, il n'y a pas que les jeunes qui s'intéressent aux options de EAJ, car ici, à l'école, actuellement, nous avons une personne âgée de 60 ans qui apprend l'une de nos options.
Est-ce-qu’à travers l'accord bilatéral qui a été signé entre l'État haïtien et la Coopération Espagnole pour la mise en œuvre de cette école on a envisagé une loi ou un article qui tient compte de l'intégration immédiate des professionnels formés à travers EAJ dans des institutions de l'Administration Publique ?
Wilson JEAN-LOUIS: Cela ne se fait pas nécessairement suivant l'accord qui a été signé entre L'État Haïtien et la Coopération Espagnole, puisque cela arrive souvent qu'il y ait plusieurs autres accords. En ce sens, ce sont les gens ou les organismes qui sont porteurs et exécuteurs des accords qui peuvent se mettre d'accord sur des possibilités pouvant créer des opportunités pour les cadres issus de EAJ. Par exemple, en 2021 nous avons signé un accord avec CARITAS pour accoucher un projet d'insertion que nous avons réalisé avec un groupe d'étudiants qui avaient déjà mis fin à leurs formations. C'est nous qui les avons contactés. Avec eux, nous avons travaillé soit en leur donnant des tâches à accomplir, soit en leur donnant des boîtes à outils qui leur permettent de monter leur propre atelier. D'ailleurs, actuellement, il y a des étudiants de l'école qui ne sont mêmes pas encore près à achever leurs formations qui sont déjà détenteurs d'un atelier.
Wilgerson VIRGILE : Cela arrive souvent que, dans ses démarches, EAJ établit des contacts avec des firmes de constructions ou des chefs dans des compagnies de chantiers pour permettre aux jeunes formés de l'école puissent trouver des débouchés, par-ci et par-là. En outre, à EAJ nous gardons toujours contact avec les jeunes formés. Même si ces derniers ont déjà mis fin à leurs cours, nous ne les laissons pas couper court à l'espace de l'école, afin qu'ils puissent bénéficier même d'une éventualité de formation continue capable de les rendre plus performants sur le marché du travail.
Quel message pouvez-vous lancer à l'attention de ceux qui marginalisent cette série de disciplines enseignées à EAJ, dans une perspective de stimuler les jeunes qui vont réussir leur bacc cette année pour qu'ils comprennent qu'ils peuvent choisir ces métiers ?
Francis César AUGUSTE : Moi-même, ce que je pourrais prodiguer comme conseil à l'endroit des jeunes d'aujourd'hui, c'est de mettre en tête que l'apprentissage d'un métier c'est quelque chose d'une importance capitale, en ce sens cela doit être une priorité. Parce que, posséder un métier c'est avoir de l'autonomie, c'est se sentir grand en exécutant une chose qu'on aime, qu'on a appris. Bref, avoir un métier c'est avoir de la grandeur dans la société, de l'argent dans les poches. D'où la raison pour laquelle je pense que ces jeunes peuvent se rejoindre à l'École Atelier pour mieux continuer à préparer leur avenir.
Quel rapport EAJ Établit avec ISPAN ?
Wilson JEAN LOUIS :
Nous travaillons en parfait accord avec ISPAN. Nous fonctionnons sous sa tutelle. Nous ne pouvons pas intervenir sur aucun bâtiment sans l'autorisation de l’ISPAN.
Madame Marie Yolène BOUQUETTE, pourrais-tu te présenter à nos lecteurs ?
Marie Yolène BOUQUETTE : Je suis à EAJ cela fait de longues années déjà. J'ai commencé à fréquenter l'espace avant même que EAJ l'ait occupé. Puisque, cet espace, propriété privée de la famille DOUGÉ, était, dans le temps, utilisé comme logement pour une compagnie téléphonique et un bureau de transfert d'argents. J'ai travaillé, dans cet espace, à ces deux institutions avant d'occuper le poste de gardienne et femme de service de l'école. Je n’ai rien à reprocher à cette école. Au contraire, cette école me fait du bien. Lors de mon début à l'école on me payait 2500 gourdes. Par la suite, on a ajouté sur mon salaire. Je fais l'achat d'un terrain, je construis ma maison, j'ai assuré l'évolution de mes fils grâce à mon salaire à l'école. De façon affectueuse, tous les gens qui viennent me trouver ici m’appellent : "grann", "manman lavi", "manman vant".
Comment comprenez-vous les métiers enseignés à EAJ, par rapport aux autres métiers tels, médecine, droit, agronomie, génie civil enseignés dans d'autres écoles ?
Marie Yolène BOUQUETTE : Moi, je trouve que l'école fait du bon boulot en donnant de bonnes connaissances dans des disciplines d'extrême importance. J'ai un de mes fils qui étudiait à EAJ. Il a fait la ferronnerie. Il a déjà réalisé bon nombre de travaux lui permettant de gagner de l'argent. J'ai l'habitude de procéder à la cuisson d'amidon pour les étudiants lorsqu'ils pratiquaient la technique de papier mâché. C'est-à-dire, je n’ai rien à reprocher des options, puisqu'au contraire je suis un bénéficiaire des options et une engagée dans leurs mises en oeuvre.
Natacha LAZARRE, étant qu'étudiante à EAJ, est-ce- que tu pourrais te présenter à nos lecteurs ?
Natacha LAZARRE :
Je suis étudiante à EAJ depuis 2023. Dans un premier temps, durant deux ans, j'ai appris la Construction de Bâtiment, puis j'ai laissée l'école. J'y suis retournée pour apprendre dans un second temps la Plomberie et le Carrelage, avec lesquels je suis quasiment terminée.
Par rapport aux gars qui sont très réputés dans ce domaine, toi-même, étant que fille, comment tu te vois là-dans ?
Natacha LAZARRE :
En m'initiant dans le domaine de Construction de Bâtiment, je me suis grandement débarrassée de complexes et de préjugés. Je ne me soucie pas du fait qu'on a souvent tendance à dire "bòs mason se metye gason, se yon metye ki sal". Au contraire, ce métier me pousse à avoir une autre conception de vie en comprenant que ce n’est pas seulement les postes de bureau qui garantissent une rentabilité économique, en m'affichant, avec une certaine fierté, différemment par rapport aux autres filles qui ont une approche marginalisée de ces secteurs d'activités, souvent attribués au genre masculin ?
En pratiquant ce métier, comment fais-tu pour garder ta propreté et sauvegarder ta beauté ?
Natacha LAZARRE : À l'école, lors des séances de pratiques, on nous a toujours donné des principes et conseils liés à la propreté. On nous a sensibilisé pour ne pas négliger l'hygiène corporelle ni les tenues vestimentaires. Dans ce métier, si quelqu'un reste sale ce n'est ni le métier ni le centre d'apprentissage qui sont responsables. Mais plutôt, sa perception de sa personne et du domaine.
Après avoir bouclé ton cursus en construction bâtiment, qu'est-ce-qui t'a poussée à retourner à EAJ pour venir apprendre plomberie et carrelage ?
Natacha LAZARRE : Construction de bâtiment est un ensemble auquel se trouvent plusieurs éléments. La plomberie est l'élément le plus important pour l'avancement d'une construction, le carrelage, avec la peinture, est très déterminant pour son achèvement. Ainsi, si on ne trouve pas de contrat dans l'un on pourrait en trouver dans l'autre. Moi, je veux être toujours en activité dans ce domaine.
Quel est l'avenir des professionnels en construction de bâtiment par rapport à la cherté de la vie qui laisserait croire qu'aujourd'hui en Haïti, il est quasiment impossible de construire une maison ?
Natacha LAZARRE :
Quelle que soit l'ampleur que prendra la précarité économique ici en Haïti, on aura toujours de constructions. Ça, c'est le constat que fait tout le monde. Partout où l'on passe, on trouve une construction.
Comme fille dans les métiers de construction, quel message pourrais-tu envoyer aux jeunes pour les inciter à s'initier dans ce type de métiers que tu exerces ?
Natacha LAZARRE:
Mon message pour les jeunes c'est ne pas négliger les métiers manuels, donner leur de l'importance avant qu'il ne soit trop tard. Éviter de passer le temps à étudier seulement les professions intellectuelles, penser à faire accompagner ces dernières d'un métier manuel qui puisse te permettre de gagner un peu d'argent et te faire monter ta propre entreprise.
Voilà ce que nous avons recueilli comme informations et témoignages, dans le cadre de cette interview.
Si on est unanime à croire que l'éducation est la base du développement de toute société, on doit se rappeler qu'il n'y a pas de société sans culture, et que la culture ne saurait existée sans le patrimoine. Qu'il soit matériel ou immatériel, le patrimoine se révèle être l'une des expressions de cohésion sociale les plus codifiées, par ses portées éducationnelles, communicationnelles, sociologiques, psychologiques, mythologiques, spirituelles et événementielles. À cet effet, nous sommes en mesure de dire qu'au regard des informations, témoignages et approches du directeur Wilson JEAN LOUIS, du responsable pédagogique, Wilgerson VIRGILE, du coordonnateur de chantier et responsable technique, Francis César AUGUSTE, de la dame de service, Marie Yolène BOUQUETTE, de l'ancienne et actuelle étudiante, Natacha LAZARRE, École Atelier de Jacmel (EAJ) s'affirme, non seulement comme un véritable moteur du développement culturel haïtien, mais aussi, un vrai levier qu'il faut préserver si on compte procéder à l'accélération de la préservation des traditions, de la vulgarisation du savoir et savoir-faire, et de la transmission des valeurs et savoir-être de l'être humain. Heureusement, placée sous le haut patronage du Ministère de la Culture et de la Communication, cette école bénéficie actuellement d'une attention soutenue de deux originaires de Jacmel : Pierre-Paul ANCION, Emmanuel MÉNARD, respectivement, actuels Directeur Départemental et Ministre de la Culture et de la Communication. Tenant compte de la tâche vitale et cruciale qui est attribuée à l’École Atelier de Jacmel (EAJ), ne serait-il pas utile d'avoir une annexe de cette école dans tous les départements du pays ?
Stevenson SYLLABE (Style Supérieur)
Journaliste Socio-Culturel, Historien de l'Art et Archéologue
03-aout-26
