Le dernier film d’Arnold Antonin, « Moto-taxi », éclaire, dénonce et propose. Ce documentaire jette une lumière crue sur la vie de ces chauffeurs qui remplissent la ville du vrombissement de leurs moteurs et ajoutent à l’anarchie d’une urbanité déjà meurtrie.
La caméra déchire le voile d’un anonymat sombre dans lequel sont souvent noyés ces « ouvriers du transport en commun ». Le cœur de la ville ne bat qu’à travers ces motards, si détestables parfois dans leur manière de conduire, mais si utiles dans une ville dépourvue de transport public planifié.
Antonin donne la parole à plusieurs acteurs concernés par cette problématique particulièrement sensible. On est frappé par le sens civique des responsables de l’association des motocyclistes, qui s’efforcent de former leurs membres et de les rendre plus professionnels. Dans une cité à l’abandon, entre ruines et trop-plein, ils ont conscience qu’ils suppléent à l’absence de l’État dans le domaine du transport.
Dans une capitale où les feux de signalisation sont depuis trop longtemps éteints, où les routes sont devenues des bourbiers moyenâgeux, l’informel spontané est venu tout révolutionner. L’autre « révolution », après celle des téléphones portables.
Entre service public informel et danger collectif
Pour que l’ouvrier arrive à temps à l’usine, l’enseignant dans sa salle de classe ou le médecin à sa clinique, le moto-taxi répond toujours présent. Lorsque des files de voitures sont immobilisées pendant des heures, dévorant un carburant de plus en plus coûteux, certains usagers de la route abandonnent même leur véhicule pour recourir à un service de moto-taxi.
Ce documentaire nous fait découvrir, derrière l’appellation générique de « chofè moto », des pères de famille dont le métier permet de faire vivre les leurs, voire d’aider un cousin au chômage. Des citoyens souvent conscients du désordre qui règne dans la circulation, des insuffisances des organes de régulation et de la nécessité de professionnaliser leur métier.
Le responsable de SOS Accident dresse, de son côté, un tableau sombre des accidents de moto. L’absence d’obligation du port du casque, tout comme la présence d’apprentis-chauffeurs qui maîtrisent mal leur véhicule, constitue un véritable danger public. Un immense défi sanitaire…
Les passagers sont parfois trois ou quatre sur un seul véhicule. Tout se transporte : balles de vêtements, sacs de légumes, voire personnes décédées. La vérité est qu’aucune ambulance ni aucun service funéraire ne peut atteindre certains quartiers où les voies de pénétration ne sont pas assez larges pour laisser passer une voiture.
La chercheure et professeure d’université Carlyne Joseph Duval retrace l’histoire de ce phénomène « révolutionnaire » dans les transports publics, à l’instar de ce qui se passe dans certaines villes d’Asie et d’Afrique. Cartes et chiffres à l’appui, elle explique comment le phénomène s’est amplifié après le tremblement de terre de 2010.
Le docteur Garnel Michel pointe du doigt la fermeture des hôpitaux publics comme une circonstance aggravante des accidents de moto. Le manque de soins, notamment pour les traumatismes crâniens, entraîne des conséquences irréversibles pour certains accidentés. Jonel Joseph St Éloi, du Syndicat des motocyclistes, ainsi que le commissaire Joute, de la police routière, apportent également des idées neuves sur ce que pourraient être une législation et une régulation mieux adaptées.
Voilà un film que tous devraient voir pour découvrir le dur labeur de ces motards au service de la population. Qui sont-ils vraiment ? Mais, surtout, le film nous ramène à l’éternelle question de la responsabilité de l’État.
Un film sur le chaos du transport urbain, qui donne la parole à de nombreux secteurs concernés par un phénomène devenu un véritable enjeu de société et qui contribue lourdement à la mortalité chez les jeunes.
Merci, Arnold Antonin, d’avoir braqué la caméra sur ceux que tout le monde croise, que beaucoup critiquent, mais sans lesquels la ville, aujourd’hui, aurait bien du mal à avancer.
Roody Edmé
