Où est donc passé Marvin Victor, notre écrivain, cet enfant terrible des lettres haïtiennes qui, l’espace d’une décennie à peine, traversa le ciel littéraire francophone comme une comète traverse la nuit — avec l’éclat, la vitesse et, hélas peut-être, la brièveté de ces astres qui ne repassent qu’une fois par génération et que l’on croit ensuite avoir rêvés ?
Voilà belle lurette, en effet, que nous n’avons croisé nulle part notre compatriote et romancier : ni dans les salons, ni dans les colloques, ni dans ces pages qui font et défont les réputations. Il semble avoir fui Paris, le Paris des lettres et du bavardage incessant, cette capitale où l’on cause volontiers plus qu’on n’écrit, où le moindre livre publié se paie aussitôt d’un tribut de mondanités, de dîners et de chuchotements de couloir — comme si la parole, à force de circuler, finissait par épuiser l’encre avant même qu’elle ne sèche.
Il semble surtout avoir pris ses distances avec le monde littéraire, sinon avec le monde tout court, à la manière de ces ermites d’autrefois qui se retiraient au désert non par mépris des hommes, mais par fidélité excessive à quelque chose qui les dépassait.
Où est-il donc caché ?
Travaille-t-il, dans quelque retraite que nul ne profane, à un livre exigeant de lui le silence et l’éloignement ? Peaufine-t-il, loin des regards, l’un de ces tableaux d’écriture qui donnent le vertige, de ces fresques où la phrase se penche si loin au-dessus du vide qu’elle en devient elle-même abîme ?
Peut-être est-il simplement quelque part, très loin du tumulte, en train de mitonner un nouveau roman ou l’une de ces nouvelles dont il semble détenir seul la recette. Car c’est bien le verbe qui convient : chez Marvin Victor, l’écriture paraît relever moins de la fabrication que de la cuisson lente. Elle mijote sur les braises patientes de la pensée jusqu’à ce que le texte prenne corps et que chaque phrase rende enfin tout son suc.
Et le mystère s’épaissit encore lorsque l’on se souvient que Marvin Victor n’est pas seulement écrivain : il est aussi peintre. Il tient, pourrait-on dire, la plume d’une main et le pinceau de l’autre. Double talent, double retrait, double silence.
On comprend mieux, dès lors, que ces « tableaux d’écriture » évoqués plus haut ne soient peut-être pas une simple figure de style. Chez lui, la toile prépare sans doute la page, ou la page prépare la toile ; les deux arts semblent pouvoir se nourrir l’un de l’autre comme deux fleuves partageant, quelque part en amont, une même source cachée.
L’aube
Il y eut d’abord l’aube.
En 2007, le jeune Marvin Victor décroche le deuxième prix du Prix du jeune écrivain francophone pour son texte « Je, Moi, Moi-Même ». Un texte-miroir, un texte-vertige, où le sujet déjà se dédouble et se cherche dans les eaux troubles de l’identité, comme si l’auteur savait, avant même d’exister pleinement aux yeux du monde littéraire, qu’il lui faudrait porter plusieurs visages à la fois.
Le texte paraît dans le recueil collectif Dans le lit du Rhône et autres nouvelles, préfacé par Alain Mabanckou. Parrainage prestigieux : comme si le grand aîné congolais avait posé la main sur l’épaule du jeune écrivain haïtien pour lui souffler : avance, la place t’attend.
La pleine lumière
Puis vint le midi, l’heure de la pleine lumière, celle où l’ombre se fait la plus courte et l’écrivain le plus visible.
En janvier 2011, presque un an jour pour jour après le séisme qui avait dévasté Haïti, paraît chez Gallimard, dans la prestigieuse Collection Blanche, son premier roman : Corps mêlés.
Le titre est à lui seul un programme : des corps mêlés à la terre, aux décombres, aux souvenirs, les uns aux autres dans la fraternité soudaine et tragique du désastre. Ce livre, taillé à vif dans l’urgence et la douleur, lui vaut le Grand Prix du roman de la Société des gens de lettres.
Consécration remarquable pour un auteur encore jeune, et plus remarquable encore pour une plume haïtienne accueillie d’emblée au cœur de l’une des grandes institutions littéraires françaises.
Premier roman, premier grand prix — et prix amplement mérité. Car Corps mêlés se lisait par moments moins comme un roman que comme un long poème tragique, porté par une langue maîtrisée et par cette puissance syntaxique propre aux grands stylistes : le don de faire plier le français sans jamais le briser.
Tout laissait alors présager qu’après ce premier coup d’éclat, Marvin Victor reviendrait régulièrement enchanter le monde francophone.
Quelques nouvelles, puis le silence
Dans le sillage de Corps mêlés, une œuvre brève mais dense continue pourtant d’égrener quelques textes.
En 2012 paraît « Lettre de Port-Salut » dans IntranQu’îllités. La même année, « Blues pour Irène » figure dans l’anthologie Haïti noir, présentée par Edwidge Danticat et publiée aux éditions Asphalte — un recueil où la littérature haïtienne se penche sur ses propres zones d’ombre.
Toujours en 2012, Marvin Victor publie « Une gorgée de Prestige contre une image » dans le deuxième numéro d’IntranQu’îllités. Le titre, à lui seul, laisse entrevoir son art de transformer les détails du quotidien — une bière, une image, presque rien — en matière littéraire.
Et puis, presque plus rien.
Corps mêlés demeure son unique roman publié.
L’écrivain semble s’être retiré du bruit des lettres sans que l’on sache s’il s’agit d’un silence choisi, d’une longue jachère féconde ou d’un éloignement plus profond. Comme certaines rivières haïtiennes qui disparaissent soudain sous le calcaire sans cesser pour autant de courir sous la terre, Marvin Victor s’est soustrait aux regards sans que l’on puisse affirmer que la source, elle, se soit tarie.
Car il existe plusieurs manières de se taire lorsqu’on est écrivain.
Il y a le silence de l’épuisement : celui du coureur qui, après avoir donné sa foulée la plus rapide dès le premier tour, éprouve le besoin de reprendre son souffle loin des tribunes.
Il y a le silence de l’exigence : celui de l’artisan qui refuse de livrer une œuvre avant de l’estimer mûre, quitte à faire attendre durant des années ceux qui l’avaient adopté sur la foi d’un seul livre.
Et il y a, plus redoutable encore, le silence de l’oubli : celui que nous, lecteurs, critiques et gardiens fragiles de la mémoire littéraire haïtienne, laissons parfois se refermer sur nos propres talents faute de les nommer, de les relire et de les réclamer.
C’est précisément contre ce dernier silence que cette chronique voudrait s’élever.
Haïti, terre prodigue en plumes mais trop souvent avare en mémoire institutionnelle, possède cette fâcheuse habitude de laisser certains de ses enfants les plus doués se perdre dans les interstices du temps, comme on égare une lettre importante au fond d’un tiroir que l’on n’ouvre plus.
Nous savons pleurer nos morts illustres avec emphase. Apprenons aussi à réclamer nos vivants silencieux.
Où es-tu donc, Marvin Victor ?
Écris-tu, dans quelque chambre parisienne ou dans une retraite plus discrète encore, un deuxième roman que la patience façonne à l’abri des regards ? Peins-tu davantage que tu n’écris ? Ou bien la vie — cette autre forme, plus rude, d’écriture — t’a-t-elle simplement détourné de la page pour te conduire ailleurs ?
Quoi qu’il en soit, le corps de ton œuvre, mêlé lui aussi à cette terre haïtienne dont il est né, continue de battre. Corps mêlés demeure là, avec sa gravité première et sa langue intacte.
Mais une littérature nationale ne se nourrit pas seulement de la relecture de ses éclats passés. Elle a besoin que ses voix reviennent, qu’elles se renouvellent, qu’elles reprennent la parole après le silence.
Et nous, lecteurs, sommes restés sur notre soif.
Depuis ce premier roman avalé d’un seul trait en 2011, nous n’avons reçu, en tout et pour tout, que quelques nouvelles : trois gorgées à peine, quand c’est un second fleuve que nous espérions.
Alors la question demeure, lancinante, presque affectueuse : où est donc passé Marvin Victor ?
Maguet Delva
Paris (France)
Repères bibliographiques
— « Je, Moi, Moi-Même », in Dans le lit du Rhône et autres nouvelles, collectif, préface d'Alain Mabanckou, Paris, Buchet Chastel, 2007 (2e Prix du jeune écrivain francophone).
— Corps mêlés, roman, Paris, Gallimard, coll. Blanche, janvier 2011 (Grand Prix du roman de la Société des gens de lettres).
— « Lettre de Port-Salut », IntranQu'îllités, n° 1, 2012, p. 178-179.
— « Blues pour Irène », in Haïti noir, textes présentés par Edwidge Danticat, Paris, Asphalte, 2012, p. 196-204.
— « Une gorgée de Prestige contre une image », IntranQu'îllités, n° 2, 2012, p. 86-87.
