À travers sa rubrique « Écrivaine du mois », Ha-frique Littéraire célèbre les voix féminines qui enrichissent le paysage littéraire contemporain. Cette initiative se veut un espace de visibilité, de dialogue et de reconnaissance pour les femmes de lettres dont les œuvres éclairent notre époque et nourrissent notre imaginaire collectif.
Pour ce deuxième numéro, nous avons le plaisir d'aller à la rencontre de la poétesse haïtienne Mileva Roumer.
Pour commencer, pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous parler brièvement de votre parcours ?
Pour moi, l'art est vital : c'est mon oxygène, mon langage et mon tremplin vers la connexion avec les autres.
En tant qu'artiste interdisciplinaire, j'explore la poésie, la peinture, les courts métrages, la sculpture et la photographie. À travers chacune de ces pratiques, je cherche à me rappeler ce que signifie rester profondément humaine dans un monde où, si l'on ne s'engage pas dans un travail de déconstruction, de remise en question et d'évolution personnelle, tout en participant collectivement à des chemins de libération, nous risquons de perdre ce qui nous relie les uns aux autres.
Ma pratique artistique est indissociable de mon engagement pour la protection de l'environnement et de ma volonté de comprendre les racines des divisions qui engendrent les déséquilibres de notre monde. Mon regard est nourri par plusieurs perspectives : celle d'une philosophe, par ma réflexion sur la condition humaine; celle d'une archéologue, par ma fascination pour l'histoire et les traces du passé; celle d'une protectrice de la nature, par mon profond attachement au vivant; et bien d'autres encore.
Pour moi, toutes ces dimensions ne sont pas séparées. Elles s'entrelacent et se répondent. Mon art est le point de rencontre de ces différentes facettes : autant de chemins qui mènent à une même quête de sens, de mémoire, de relation et de transformation.
L'écriture est sacrée. Ce n'est pas quelque chose qui s'est imposé à moi du jour au lendemain, mais un pont entre le monde et moi, un espace où je peux retrouver une voix au milieu du bruit. C'est un lieu où les idées prennent forme, où elles peuvent être déconstruites puis reconstruites, un chemin qui me ramène à moi-même, à ce sentiment d'appartenance, tout en laissant toujours ouverte la question : où est véritablement ma place ?
Je ne dirais pas que l'écriture est un moyen d'expression privilégié, car elle exige beaucoup. Elle demande d'accepter l'inconfort, de troquer le mouvement contre l'immobilité, de cultiver un monde intérieur où les connexions naissent des idées, traversent les mots et donnent une voix au silence. Écrire, c'est apprendre à filtrer le monde, à comprendre sa propre position en son sein, puis à transformer l'expérience en récit, ou à en extraire l'essence.
En tant qu'artiste interdisciplinaire, l'écriture traverse chacune de mes pratiques. Elle accompagne mes peintures sous forme de poèmes, elle structure mes courts métrages à travers les scénarios, les dialogues et la narration, et elle façonne mes photographies en leur donnant une dimension narrative. L'écriture est un art qui ne se possède pas : elle s'accueille, elle se travaille et elle se cultive. C'est une relation vivante, un engagement constant envers soi-même, les autres et le monde.
Quels sont les thèmes qui traversent le plus souvent votre œuvre et pourquoi vous semblent-ils importants aujourd'hui ?
Je ne pense pas en termes de thèmes, mais d'essence, de liens et de ponts. Ce qui nourrit mon travail, ce sont les observations que je fais du monde et la manière dont elles révèlent des enjeux plus profonds, des fractures systémiques ou des points de rupture qui méritent d'être interrogés.
Pour moi, l'art est un acte sacré. C'est le choix de porter ce qui demande à être ressenti, vu et entendu, et de lui offrir une forme qui dépasse les limites du langage ou des explications rationnelles. Il ne suit pas une trajectoire linéaire : il invite à vivre une expérience, à ressentir plutôt qu'à simplement comprendre.
Lorsque j'aborde un sujet, je ne reste pas à sa surface. J'ai l'impression de regarder le monde à travers un microscope. Plutôt que de tourner autour d'une idée, j'entre dans sa conception, jusque dans sa structure cellulaire, afin d'en révéler l'essence. Là où quelqu'un pourrait peindre le soleil, je chercherais à traduire son énergie, son expérience intime, presque moléculaire, et la manière dont cette énergie s'inscrit dans quelque chose de plus vaste qui nous relie tous. J'essaie de donner une voix à ce qui est souvent invisible et une expérience à ce qui ne peut être pleinement expliqué.
Ainsi, mes œuvres ne parlent pas seulement d'un sujet; elles explorent les relations invisibles qui unissent les êtres, la mémoire, la nature, l'histoire et notre humanité commune. C'est dans ces connexions que je trouve le véritable cœur de ma démarche artistique.
Comment votre environnement culturel, social et historique nourrit-il votre imaginaire et influence-t-il votre écriture ?
Haïti est, pour moi, un organisme vivant. C'est une source inépuisable de force, d'énergie et de mémoire. C'est une terre qui respire en moi, qui nourrit mon imaginaire et qui me rappelle chaque jour que survivre ne peut être une finalité. Il existe toujours quelque chose de plus grand à bâtir.
Grandir en Haïti m'a appris que créer ne suffit pas. Il faut aussi développer une conscience profonde du monde qui nous entoure, porter un regard lucide sur notre histoire et semer des graines qui, un jour, contribueront à nourrir cette terre qui m'a tant donné.
Malgré les défis constants, malgré les blessures et les épreuves que nous traversons comme peuple haïtien, notre humanité nous la protégeons. Notre capacité d'aimer, notre solidarité, notre créativité et notre passion continuent de rayonner avec une force remarquable. Cette résilience est au cœur de ma démarche artistique.
Mon environnement culturel, social et historique est la matière première de mon regard sur le monde. Il m'a appris à reconnaître la valeur des gestes les plus simples, des héritages invisibles et des mémoires qui traversent les générations. C'est à travers lui que j'ai appris à comprendre le monde et à trouver ma place en son sein.
Chaque œuvre que je crée porte cette empreinte. Où que j'aille, Haïti voyage avec moi. Elle habite ma manière de voir, de ressentir, d'écrire et de créer. Elle est une présence vivante, une mémoire qui m'accompagne et une signature que je porte en moi, et que je transmets à travers mon art.
Selon vous, quelle place occupent aujourd'hui les femmes dans la littérature haïtienne, et quels sont les principaux défis qui demeurent ?
À mes yeux, les femmes occupent une place essentielle dans la littérature haïtienne, non pas parce qu'elles sont des femmes, mais parce qu'elles sont des êtres humains porteurs d'expériences, de visions et de récits qui méritent d'être entendus. La littérature est avant tout un acte profondément humain : elle crée des ponts entre les êtres et permet à chacun de se reconnaître dans l'histoire de l'autre.
Des autrices comme Yanick Lahens, Évelyne Trouillot ou Kettly Mars ont profondément marqué notre littérature. Leurs œuvres ont transformé notre manière de penser, de ressentir et de comprendre le monde. Leur reconnaissance est pleinement méritée, non seulement pour leur excellence littéraire, mais aussi pour la persévérance dont elles ont fait preuve face aux obstacles qu'elles ont rencontrés.
Cependant, l'exception ne devrait jamais être la mesure de la place des femmes dans la littérature. Les prix et les distinctions sont précieux, mais ils ne confèrent pas la légitimité d'une écrivaine. Ils reconnaissent une œuvre; ils ne définissent ni la valeur d'une personne ni la nécessité de sa voix. Écrire, chercher, créer, interroger le monde et transformer son expérience en langage constitue déjà un accomplissement remarquable.
Ces femmes n'ont pas seulement publié des livres ou remporté des récompenses. Elles ont utilisé la littérature pour questionner, réparer, transmettre et élargir notre compréhension collective. Elles nous rappellent que l'écriture n'est pas uniquement un geste individuel, mais aussi une responsabilité envers la communauté.
Les défis qui demeurent dépassent donc la seule question de la littérature. Ils concernent la manière dont nous construisons notre société. Une société qui ne cultive ni l'équité, ni le soin, ni le bien-être collectif finit par limiter ses propres possibilités. En empêchant certaines voix d'émerger, elle s'appauvrit elle-même.
Si nous sommes fiers de notre littérature et de notre pays, cette fierté doit se traduire par des actions. Soutenir les femmes écrivaines, non seulement comme autrices mais comme penseuses, créatrices et citoyennes qui ont quelque chose d'essentiel à offrir au monde, est une responsabilité collective. Car lorsque l'une d'entre elles ouvre un chemin, c'est toute la société qui bénéficie de ce qu'elle transmet.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes femmes qui souhaitent se lancer dans l'écriture mais qui hésitent encore à franchir le pas ?
Le premier conseil que je donnerais serait de ne pas commencer par se demander « Est-ce que je suis capable d'écrire ? », mais plutôt : « Quel monde ai-je envie de voir naître ? Qu'aurais-je eu besoin d'entendre ? Quelles blessures, quelles injustices ou quelles peurs me traversent encore ? »
Nous ne résoudrons peut-être pas toutes ces questions au cours de notre vie, mais l'écriture nous permet de les habiter, de les comprendre et parfois même de les transformer. Écrire, c'est déconstruire le monde tel qu'il nous est présenté afin d'imaginer celui que nous souhaitons construire. C'est traverser les résistances que nous rencontrons pour mieux discerner ce qui doit disparaître, ce qui mérite d'être préservé et tout ce qui reste encore possible.
Si l'on écrit uniquement pour la reconnaissance, la célébrité ou les récompenses, l'écriture risque de devenir un poids. En revanche, si l'on écrit pour rester fidèle à soi-même, pour se souvenir, pour comprendre, pour transmettre et pour trouver sa propre voix, alors l'écriture devient une nécessité. Le reste viendra en son temps. Plus nous sommes honnêtes avec les raisons qui nous poussent à créer, plus notre regard s'éclaircit et plus le monde devient cohérent avec ce que nous sommes.
J'ajouterais qu'il faut accepter les saisons de l'écriture. Il y aura des périodes de doute, de peur, de culpabilité, de silence, d'inspiration, d'élan et de création. Rien de tout cela n'est un échec. L'écriture n'est pas un geste que l'on maîtrise en un jour; c'est une pratique qui évolue par vagues, tout au long d'une vie.
Elle demande le courage d'aller au-delà de la surface des choses. Elle nous invite à plonger dans les profondeurs de notre propre océan intérieur. C'est là, souvent, que naissent les mots les plus justes et les histoires qui ont le pouvoir de toucher les autres.
Mes inspirations ne se limitent pas à la littérature. En tant qu'artiste interdisciplinaire, je lis les peintures, les photographies, les sculptures et même la nature autant que je lis les livres. J'essaie toujours de comprendre ce qui se cache derrière une œuvre : son langage symbolique, sa charge spirituelle, ses cycles, ce qu'elle révèle autant que ce qu'elle tait. Toutes ces formes nourrissent ma manière d'écrire.
Parmi les artistes qui ont profondément marqué mon parcours, Frida Kahlo occupe une place essentielle. Son œuvre m'a appris qu'il est possible de transformer la vulnérabilité en puissance tout en ayant un regard fort et habité sur le monde. Ses peintures sont à la fois d'une grande délicatesse et d'une violence bouleversante, oniriques tout en restant profondément ancrées dans le réel. Elles m'ont appris à lire les symboles, à écouter l'indicible et à construire un récit qui ne cherche pas à masquer les blessures, mais à les accueillir.
Le photographe Sebastião Salgado en est un autre. Bien au-delà de la force de ses images, c'est son engagement qui me touche. Son regard sur l'humanité, son désir de justice, son profond respect pour la nature, ainsi que son travail de reforestation, me rappellent que l'art peut être un acte de réparation et de responsabilité. Il montre qu'une œuvre ne s'arrête pas à ce qu'elle représente : elle peut aussi transformer concrètement le monde à travers les choix que l'on fait.
Ce que je retiens de ces artistes, c'est leur capacité à faire de la souffrance, de l'histoire et de la mémoire une expérience collective. Ils ne créent pas seulement pour témoigner; ils créent pour relier, pour éveiller les consciences et pour ouvrir des possibilités nouvelles. C'est cette ambition qui nourrit aussi mon travail. J'espère que chacune de mes œuvres, qu'elle prenne la forme d'un texte, d'une peinture, d'un film ou d'une photographie, puisse devenir un espace où les autres se reconnaissent, réfléchissent et retrouvent une part d'eux-mêmes.
Feguerson THERMIDOR
