L’exploit de Gary Victor !
Presque trente ans après la création du personnage devenu célèbre de Sonson Pipirit, après être passé visiblement sans dommage dans la passoire réfrigérante des éditions françaises avec leur méfiance de l’imaginaire débridé, mais fastueux des écrivains du Sud, Gary Victor nous revient enfin ! dans un texte à la démesure extrême où il semble prendre un plaisir presque orgasmique à renouer avec ses premières écritures. La lodyans, l’auteur précise bien que c’est un recueil de lodyans, lui permet ainsi de promener le lecteur dans les situations les plus loufoques d’où on se rend compte, éberlué, qu’on est bien dans une réalité, la nôtre, vue sous un autre angle, la vraie, celle dépouillée des mensonges et des impostures.
Le personnage de Sonson Pipirit s’y prête bien. C’est un lumpen qui a grimpé la fausse échelle que les politiciens lui ont tendue. Makout, incendiaire de marché public, déchouqueur professionnel, chimé lavalas, bandit légal, déclaré chef de gang, Sonson Pipirit a appris sur le tas, dans la douleur, comment le haut et le bas, comme le serpent avalant sa queue, se donnent la main pour que nourrir le chaos et la violence dans notre pays. Si la vision du personnage s’est aiguisée, si sa conscience s’est réveillée lentement au fil de ses pérégrinations dont les plus étonnantes sont à lire dans la Piste des Sortilèges, Sonson Pipirit est empêtré dans ce qu’on peut appeler les paradoxes de la survie. Il veut se dégager de la merde des politiques, mais son conseiller, le baka Azimbidim Orikal lui rappelle que le bien n’a pas sa place en Haïti comme si nous étions condamnés à végéter sur la branche pourrie jusqu’à ce qu’elle se casse. Le personnage navigue donc entre son désir de lumière : il protège ainsi un quartier Makandal de la violence des gangs. Si les armes que lui ont données ses amis politiciens, comme Albert Buron dans le temps pour protéger les gouvernements en empêchant les manifestations, lui servent maintenant à protéger la population de ce quartier, il est forcément entrainé dans un face-à-face avec tout le système qui veut justement que le chaos s’installe sur le territoire. Face à l’État pris en otage par des voyous, et une communauté internationale au jeu trouble, on ne peut alors que lui mettre le bonnet de chef de gang.
Le lecteur est ainsi entrainé dans un feu d’artifice de lodyans, qui provoque le rire, mais qui donne aussi le haut-le-cœur devant cette photographie sans concession de ces politiques qui profitent maintenant d’un juteux provisoire. La fin apocalyptique d’Albert Buron dans sa villa pendant cette fête où a été convié le gratin du vrai pouvoir en Haïti donne-t-elle une indication sur le chemin à suivre pour nous sortir de ce chaos ? On sort de la lecture de la nouvelle production de Gary Victor avec stupéfaction. Réussir trente ans après la photographie de notre folie avec la même jeunesse, la même fraicheur, le même humour, et toujours avec un flamboyant imaginaire, relève du pur exploit.
Sonson Pipirit Profil d’un homme du Peuple déclaré chef de gang, sorti chez C3 Éditions, est un petit joyau littéraire dont je recommande la consommation sans aucune modération.
Pierre Lestache
