Hafrique : en écrivant ainsi le nom de l’horizon, le poète Fegg remet en cause la configuration ancienne, et forcément datée, de nombreux stéréotypes extravagants. Il fait voler en éclats cet assemblage informe de mythes. Il s’agit de les désassembler, de mettre en pièces ce qui est réitéré sans relâche et qui empêche de se projeter. Pour aller de l’avant, il est nécessaire de disjoindre ce qui n’est accouplé que par l’atonie qui paraît sur le visage de la défaite.
Ça ressemble au chaos, au tohu-bohu primordial. Frankétienne l’avait approchée, cette torsade puissante : c’est en se tenant au plus près du coeur de ces identités mouvantes que le poète peut s’arrêter, se tenir debout, à distance des gesticulations inconsidérées et écouter la parole qui frémit à l’intérieur. Fegg en est rasséréné, mais il offre à ses lecteurs en sous-titre, Œuvres complètes, comme si l’expérience des abysses était si intense qu’elle pourrait ne pas être renouvelée, voire tout simplement retrouvée. Le moment poétique peut devenir aussi celui de sa disparition, c’est là le risque.
Ainsi, les quatre moments qui composent cette quête poétique célèbrent le double mouvement de retrait et d’affirmation du poétique : « Ma main est une phrase », poésie de la véhémence à bout de souffle, comme de la défection du lendemain, dit cet épuisement à la fois du texte et du corps du poète. Mais l’exigence poétique poursuit cette lutte en soi contre l’emprise de la danse macabre généralisée, par laquelle le poète boit littéralement la mort, tout en sachant que ce n’est pas ainsi qu’il parvient à étancher la soif. Il poursuit, sans relâche cette attention au pire : c’est son programme, il doit entendre le chaos, regarder les ténèbres, accepter d’être l’enfant de l’île orpheline, où même la misère devient une personne. Ici, dans ce présent inassouvi où le chant se fait entendre à la limite de l’étouffement et du souffle coupé, le corps du poète est violenté. Il ne trouve pas d’horizon fertile : le présent irradie les êtres, le poète est presque seul. Parfois, le poème s’adresse à un autre moi, devenu à peine un tu, puisque le corps souffrant devient cendres, dévitalisé, exsangue, toujours dans la fin, les derniers mots, les derniers vers. Seule la main poursuit encore l’espoir. Elle écrit l’Afrique arrachée, l’histoire en chute libre, rappelle les temps oubliés d’un rêve de grandeur. Le poème est écartelé entre l’ascension, la chute, la remontée, avant une chute encore plus dramatique. Il rencontre, à peine, l’autre, le féminin dont le corps est perclus de malheurs, abîmé, griffé, tenaillé par la peur de la nuit. De cette rencontre se manifeste une sexualité informe, à peine un jeu auto-érotique, dévitalisé et inquiétant, qui se perd dans l’autodévoration.
Toute la force de ce cycle tient à ce que le poète se tient au plus près du malheur, et qu’il y reçoit des images qui annoncent la défaite du sens, comme l’ossature des mots, de la poésie, à peine leur squelette. Car Dieu Lui-même est retourné en une enfance réduite à une glossolalie inintelligible. Oui, Fegg écrit la poésie de temps d’épouvante. C’est une véritable gageure.
« L’Apologie de Nerva » vient, par un effet de balancement, déplacer le caractère dystopique précédent. La rencontre de la femme aimée fait scintiller la parole poétique, jusqu’à l’illumination solaire : « L’aurore enjolivée je te porte en moi comme un soleil de midi ». Pendant un temps, le malheur reflue. Le corps de Nerva est blasonné. Pourtant, le danger est latent : l’amour semble irréel dans le pays aux enfants sacrifiés. La figure de Nerva soudainement se dissout dans le rêve et dans l’abstraction. Il ne reste presque plus que le désir de ses charmes, un désir qui demeure dans la nuit des temps.
« Le sein gauche de la ville des Gonaïves est une cigarette », poème d’une longue coulée prosodique et graphique est un chant de célébration de la ville de l’Indépendance, comme une longue phrase qui accueille la ville en son sein. Car il s’agit bien de chanter aussi les catastrophes : Les Gonaïves à l’intimité exhibée, ville réduite à pitoyable commerce de son corps à des hommes-diables, ville forcée, ville prostituée, ville violée. L’image étrange du titre rappelle la souffrance, et les silences coupables : en 1985, le massacre des jeunes gens par les sicaires du dictateur, prémices de sa fuite ; en 1994, le massacre de Raboteau ; en 2004, l’ouragan Jeanne et les milliers de laissés pour compte. Gonaïves est une souffrance.
Et puis, à la fin, ce quasi-psaume, « Cantique d’un amour fêlé », poème d’une longue coulée, au phrasé assuré, qui dénonce encore la violence dans le sang empoisonné de l’amour passé. L’érotisme assumé ici appartient au souvenir des corps frémissant en accord avec la géographie marine. Mais le présent dÂ’où naît le souvenir devient alors une blessure, celle de l’absence et de la solitude.
Ces quatre moments poétiques sont quatre étapes de parcours intérieurs dont Feguerson Fegg Thermidor arpente les itinéraires périlleux. Poèmes de la déprise, poèmes qui embrassent le réel et en manifestent les caractères odieux, mais également, les étincelles d’humanité, ils affirment en même temps le caractère fondamental de la poésie : la résistance. Ce poète, même s’il connait le silence, ne se tait pas.
Yves Chemla
