Le dernier ouvrage de Claude Ribbe, Le Diable Noir, s’ouvre sur une photographie de couverture qui mérite qu’on s’y attarde. Il faut poser le livre un instant, respirer, et regarder vraiment ce visage : celui d’un général en uniforme de la République française dont peu de gens, aujourd’hui encore, connaissent véritablement l’histoire.
Arrêtons-nous là. Précisons les choses, comme on redresse un tableau de travers dans une galerie que trop de visiteurs ont traversée sans lever les yeux. Thomas-Alexandre Dumas est né à Jérémie, dans la colonie française de Saint-Domingue, sur le territoire de l’actuelle Haïti, le 25 mars 1762. Non pas dans un château, non pas dans un berceau doré, mais au cœur même de la plus grande machine à broyer les hommes que l’Occident colonial ait jamais construite : la plantation esclavagiste.
Saint-Domingue était alors ce paradoxe obscène que l’Histoire produit parfois : un enfer de beauté. Une île où la canne à sucre poussait comme une promesse dorée, où le café embaumait les collines, où la nature était généreuse à couper le souffle, mais où l’être humain, s’il naissait avec la mauvaise couleur de peau, n’était rien de plus qu’un outil à user jusqu’à l’os. La métropole française s’engraissait de ces richesses comme un rentier vautré dans ses dividendes, sans jamais vouloir regarder le prix humain de sa prospérité. Versailles brillait. Saint-Domingue saignait.
Son père, Alexandre Antoine Davy de La Pailleterie, noble normand du pays de Caux, était venu chercher fortune aux Antilles avec l’appétit du prédateur et la conscience tranquille du privilégié. Il eut pour compagne une esclave nommée Marie-Cessette Dumas, femme dont la beauté, dit-on, était saisissante. De cette union naquit un enfant déjà traversé, dès son premier souffle, par une contradiction vivante : sang français et sang africain mêlés, comme deux rivières de couleurs différentes qui se rejoignent et créent un troisième cours d’eau que les cartographes de l’époque ne savaient pas nommer.
Fils reconnu par le sang, nié par l’État
Dans les contingences rigides et cruelles de la ségrégation raciale imposée à Saint-Domingue par le Code noir, le futur général n’avait pas d’existence pleine et entière. Il était une ombre juridique, un fantôme administratif, présent dans la chair, absent sur le papier. Fils reconnu par le sang, nié par l’État.
Puis vint le moment de la rupture. Le père, après avoir fait fortune dans la colonie, décida de regagner la métropole. Il repartit vers la France sans son fils, cet enfant que l’on pouvait aimer en secret et nier en public, comme une vérité qu’on garde dans sa poche sans jamais la montrer. Pourtant, miracle des miracles — ou simple réveil tardif d’une conscience —, il revint le chercher. Nous sommes en 1775. Le jeune Thomas-Alexandre a treize ans. Il pose pour la première fois le pied sur le sol de France, ce sol qui le portera vers la gloire, mais qui commencera par lui frotter le visage contre ses contradictions les plus profondes.
Cette France qu’il découvre n’est pas encore celle des Droits de l’homme. Ces droits ne seront proclamés que quatorze ans plus tard, et encore, avec mille astérisques et exceptions silencieuses pour les Noirs et les métis. C’est une France où être mulâtre, c’est être assigné à une frontière permanente : ni tout à fait blanc pour être accepté, ni tout à fait noir pour être renvoyé. Un no man’s land identitaire, miné de félonies racistes, où chaque pas en avant peut devenir une embuscade.
Et pourtant, cet enfant-là marchera. Il marchera si fort, si loin, si haut, qu’il finira général de division de la République française : le premier officier général noir de l’histoire de l’armée européenne moderne. Celui que ses soldats appelaient le Diable Noir, non par peur, mais par admiration stupéfaite. Celui qui chargeait à cheval comme une tempête incarnée. Celui que Napoléon lui-même, jaloux, mesquin et profondément raciste, cherchera méthodiquement à effacer de la mémoire collective.
Un titre qui accroche, mais qui dérange
Il est toujours délicat de s’en prendre au titre d’un ouvrage. C’est un peu comme critiquer la devanture d’une boulangerie avant d’avoir goûté le pain : on risque de confondre l’emballage avec le contenu, la séduction avec la substance. Dès l’instant où l’on pointe un titre du doigt, on glisse presque malgré soi vers le territoire de la communication pure, ce terrain glissant où les mots ne servent plus seulement à dire, mais à attirer, comme on tend un filet ou comme on pose un appât.
Les maisons d’édition le savent mieux que quiconque. Un titre n’est pas un résumé. Un titre n’est pas toujours un hommage. Un titre est souvent un hameçon jeté dans l’océan des librairies, conçu pour ferrer le lecteur distrait qui passe, hésite, puis finit par glisser la main vers l’étagère.
Le Diable Noir est un titre accrocheur. Il claque. Il percute. Il possède cette brutalité sonore qui fait tourner la tête dans un couloir de librairie, comme un coup de cymbale dans un orchestre de chambre. Mais il est aussi, reconnaissons-le sans détour, un titre chargé de clichés. Ces deux mots, pris ensemble ou séparément, ont une longue et peu glorieuse histoire dans l’imaginaire occidental appliqué aux hommes de couleur.
Le mot « diable » séduit parce qu’il évoque la puissance, la ruse, l’indomptable : cet homme qui chargeait l’ennemi comme une force de la nature, dont l’intelligence tactique éblouissait ses contemporains. Mais le diable, dans la tradition chrétienne et occidentale, c’est aussi l’être des ténèbres, la figure de l’altérité radicale, le repoussoir moral sur lequel des siècles de théologie ont bâti leur architecture du Bien et du Mal. Appeler un homme noir « le Diable », même par admiration, c’est marcher en somnambule sur un sol miné par des siècles de représentations racistes.
Quant au mot « Noir », accolé à « Diable », il ne qualifie plus seulement une couleur de peau. Il la charge, l’alourdit, la transforme presque en attribut ontologique, comme si la noirceur devenait la source du diabolisme, et le diabolisme la conséquence naturelle de la noirceur.
Il faut néanmoins rendre à Fayard ce qui appartient à Fayard. L’éditeur n’a pas choisi ce titre par inadvertance ni par paresse intellectuelle. Il l’a choisi avec la précision froide d’un archer qui vise non pas la cible, mais l’espace entre les yeux du passant. Le Diable Noir tape dans l’œil. Il provoque. Il dérange un peu, intrigue beaucoup, et conduit tout droit vers la caisse de la librairie, ce qui reste, rappelons-le, l’une des fonctions d’un titre commercial. Fayard joue ici la carte de la provocation calculée : un titre qui choque assez pour attirer, mais pas assez pour repousser.
Car le paradoxe fondamental est là, et il mérite d’être dit clairement : Thomas-Alexandre Dumas ne fut jamais un diable. Il fut quelque chose de bien plus dérangeant pour son époque : un homme complet, dans toute la plénitude terrifiante du terme. Un homme d’une intelligence stratégique rare, capable de lire un champ de bataille comme d’autres lisent une partition musicale. Un homme d’une loyauté à toute épreuve envers une République qui ne le lui rendit pas toujours. Un homme dont la force physique légendaire n’avait d’égale que la finesse du commandement. Un homme que Napoléon Bonaparte, génie militaire mais aussi homme de grande jalousie, chercha à effacer des mémoires, précisément parce qu’un général noir brillant ne correspondait pas à la cartographie raciale de son empire.
Dumas ne fut pas un diable. Il fut une lumière que son siècle préféra appeler ombre.
Une mémoire haïtienne à reconquérir
C’est ce parcours fulgurant et douloureux que Claude Ribbe retrace avec la précision de l’historien et la chaleur de l’écrivain engagé. Son travail est celui d’un réparateur de mémoire, semblable à ces artisans japonais du kintsugi qui recollent les poteries brisées avec de l’or, faisant des cicatrices les parties les plus précieuses de l’œuvre.
Et pourtant, il faut bien dire ce qui doit être dit, avec la franchise de celui qui aime suffisamment son histoire pour refuser de la voir travestie par l’ignorance ou abandonnée par la négligence. Nos responsables diplomatiques n’ont jamais jugé utile de revendiquer pleinement l’héritage de l’un des nôtres. Jamais une initiative officielle d’envergure, jamais un geste symbolique fort, jamais cette volonté politique de planter un drapeau mémoriel là où l’Histoire nous donne pourtant tous les droits de le faire.
Thomas-Alexandre Dumas est né sur une terre haïtienne. Son sang coule dans les veines d’une lignée exceptionnelle : celle des trois Dumas — le général, l’écrivain et le dramaturge — qui ont irrigué l’histoire militaire et littéraire française comme trois fleuves issus d’une même source caribéenne.
Et quand on ose le dire, quand on pose cette vérité sur la table comme une évidence, on vous regarde parfois avec de grands yeux ronds : ces yeux de l’étonnement poli qui sont la forme la plus douce de l’incrédulité.
La scène la plus révélatrice, et la plus douloureuse aussi dans sa candeur désarmante, est celle que j’ai vécue lors d’une séance de dédicaces. Une jeune Martiniquaise s’est avancée, souriante, confiante, et a déclaré tout de go, avec la certitude tranquille de quelqu’un qui récite une vérité apprise : « Le grand écrivain Alexandre Dumas, l’auteur des Trois Mousquetaires, avait du sang haïtien dans les veines. Qu’on se le dise, aux racistes de tout poil, en France et ailleurs ! »
Il n’y avait pas de malice dans ce regard. Pas de mauvaise foi. Seulement un vide immense, ce vide que nous avons nous-mêmes creusé en n’enseignant rien, en ne commémorant rien, en ne réclamant rien. Nous sommes responsables de ces erreurs historiques. Pleinement, collectivement, douloureusement responsables. Car l’ignorance n’est jamais un accident pur : elle est toujours, quelque part, le résultat d’un silence organisé, d’une mémoire qu’on a laissée s’éteindre faute de l’avoir alimentée.
On n’honore pas Thomas-Alexandre Dumas en Haïti comme on honore Toussaint Louverture. On ne prononce pas son nom dans les écoles avec la fierté qu’il mérite. On ne réclame pas, dans les enceintes diplomatiques, la reconnaissance de cette filiation glorieuse qui relie une île caribéenne à l’un des généraux les plus extraordinaires de l’histoire militaire européenne — et, à travers lui, à l’une des familles littéraires les plus fécondes que la France ait jamais produites.
Alexandre Dumas père, auteur du Comte de Monte-Cristo et des Trois Mousquetaires, est le fils du général. Alexandre Dumas fils, auteur de La Dame aux camélias, est son petit-fils. Trois générations. Trois destins. Trois hommes dont la source première nous ramène à Jérémie, sur l’île de Saint-Domingue, dans les bras d’une femme esclave dont l’histoire mérite, elle aussi, d’être arrachée à l’oubli.
Claude Ribbe a fait son travail d’historien. Le livre est là, il attend sur les étagères. Mais un livre seul ne suffit pas à réparer trois siècles d’oubli délibéré. Il faut des voix. Il faut des actes. Il faut que ceux qui ont la charge de porter la mémoire collective cessent de regarder ailleurs quand l’Histoire leur tend la main.
Car laisser une jeune femme des Antilles ignorer que les Dumas sont de chez elle, de chez nous, c’est lui voler quelque chose d’infiniment précieux : la fierté simple et légitime de se reconnaître dans la grandeur.
Le Diable Noir est donc un livre à mettre entre les mains de nos jeunes afin qu’ils méditent sur l’Histoire, sur ses silences, sur ses injustices, mais aussi sur ses lumières. Surtout par les temps qui courent.
Maguet Delva
Paris (France)
