Jacmel n’a jamais cessé d’être un rêve. Un rêve debout, traversé par les couleurs, les masques, la poésie et la mémoire. En choisissant « Jacmel dans nos rêves » comme thème du Carnaval 2026, la ville convoque son imaginaire le plus profond et inscrit la fête dans une démarche de réflexion identitaire et d’hommage, notamment à l’un de ses fils les plus illustres : René Depestre.
Plus qu’un slogan festif, « Jacmel dans nos rêves » s’impose comme un manifeste culturel. À travers le carnaval et l’hommage rendu à René Depestre à l’occasion du centenaire de sa naissance, la ville réactive son imaginaire, revendique son héritage historique et affirme, selon l’intellectuel jacmélien Jean-Élie Gilles, que rêver Jacmel aujourd’hui revient à rêver Haïti autrement.
Plus qu’un simple thème carnavalesque, « Jacmel dans nos rêves », choisi pour le Carnaval de Jacmel 2026, se présente comme une véritable prise de position culturelle et citoyenne. À travers l’art, la fête et l’hommage rendu au poète René Depestre, la ville entend rappeler son rôle historique, affirmer son identité et réactiver une mémoire collective mise à rude épreuve par les crises successives.
Pour l’intellectuel et historien jacmélien Jean-Élie Gilles, ce thème agit comme un signal fort.
« Jacmel dans nos rêves est un cri de ralliement, mais aussi un cri d’amour et de colère. C’est une invitation à regarder ce que nous avons été pour mieux comprendre ce que nous devons redevenir », souligne-t-il.
Selon lui, rêver Jacmel aujourd’hui dépasse largement le cadre local. Dans un pays marqué par une centralisation étouffante et l’effritement du vivre-ensemble, la ville devient un symbole.
« Quand on dit “Jacmel dans nos rêves”, on dit en réalité “Haïti dans tous nos rêves”. Jacmel a toujours été une référence pour penser l’autonomie, la créativité et la dignité des communautés », affirme Jean-Élie Gilles.
Ville pionnière sur les plans économique, technologique et culturel, Jacmel a longtemps incarné une autre manière de faire société, fondée sur l’autonomie communale, des infrastructures modernes dès le XIXᵉ siècle et un rayonnement international. Autant d’éléments qui nourrissent aujourd’hui un imaginaire collectif en quête de repères.
À Jacmel, le carnaval n’est pas une parenthèse. Il est un langage. Masques, papier mâché, musiques et meringues carnavalesques constituent une véritable archive vivante.
« Le carnaval jacmélien est un tissu de mémoire. À travers les masques, on raconte des époques disparues, mais on rappelle surtout que devenir jacmélien est une responsabilité citoyenne », explique Jean-Élie Gilles.
La fête devient ainsi un espace de communion où l’art permet à la population de se reconnaître, de s’affirmer et de résister à l’effacement culturel. Peinture, musique, poésie et danse — les arts fondateurs — continuent de structurer l’âme jacmélienne.
L’édition 2026 du carnaval prend une dimension particulière avec l’hommage rendu à René Depestre, à l’occasion du centenaire de sa naissance.
« Depestre est le poète-phare du Jacmel du XXᵉ siècle, et il continue de l’être aujourd’hui. Lui rendre hommage, c’est rappeler que Jacmel est une terre de pensée, de poésie et d’ouverture sur le monde », déclare Jean-Élie Gilles.
Face aux discours réducteurs qui décrivent parfois Jacmel à travers ses difficultés actuelles, cet hommage agit comme un contre-récit : celui d’une ville qui a produit des poètes, des intellectuels et une culture d’envergure internationale.
Pour Jean-Élie Gilles, le devoir de la génération actuelle est clair : transformer la mémoire en moteur d’avenir.
« Le devoir de mémoire n’a de sens que s’il engendre de la richesse, au sens culturel, humain et économique. Le carnaval et le tourisme culturel sont aujourd’hui des voies essentielles pour permettre à Jacmel de renaître », insiste-t-il.
Avec « Jacmel dans nos rêves », le Carnaval 2026 se présente ainsi comme un acte de transmission et de projection. Une manière de dire que, malgré les épreuves, Jacmel continue de se penser, de se rêver et de se créer — dans la collision féconde du réel et de l’imaginaire.
Emerson Vilbrun
Journaliste – écrivain
01/03/2026
