C’est toujours un voyage fascinant, à bien des égards, que de se plonger dans un recueil de poésie signé Syto Cavé. Lire ses vers, c’est ouvrir une fenêtre sur un monde où les mots s’envolent comme des hirondelles posées sur des branches, prêtes à reprendre leur danse céleste au moindre souffle d’émotion. Les métaphores, aux saveurs du jour, s’épanouissent comme un parfum rare, tandis que les images, fines comme des fils de soie, enveloppent doucement l’esprit de celles et ceux qui savent s’extasier devant une poésie façonnée dans les chaudrons sociaux de nos existences.
Poète, dramaturge, parolier inépuisable au service des chanteurs et des multiples voix du pays, auteur de plus d’une dizaine de pièces de théâtre en créole comme en français et de quatre recueils de poésie, Syto Cave n’a plus besoin de présentation. Son œuvre, vaste constellation de scènes, de rythmes et de visions, parle d’elle-même. Et ce dernier ballet de métaphores prouve, si besoin était, que le poète est au mieux de sa forme, marchant d’un pas souple sur la ligne ténue où la mémoire rejoint l’imaginaire.
C’est dans cette maîtrise affirmée que Legs Édition publie aujourd’hui un nouveau bijou poétique : Le livre d’avant-hier soir, suivi de Quelque part en décembre. Un régal d’anaphores et de parallèles, où les images phosphorescentes scintillent comme des lucioles guidant le lecteur dans les méandres de rétrospectives intimes. Chaque page brille comme une braise vive, refusant de s’éteindre, ravivant en nous des fragments de vie que l’on croyait enfouis.
Toute la magie de Syto Cave s’y déploie en ondes successives : ses souvenirs oniriques se reconstituent tels des vitraux de sensations, chaque éclat retrouvant sa place dans une mosaïque d’émotions. Écrire, chez lui, c’est poser des métaphores sur nos bribes de vie, c’est transformer l’ordinaire en paysage intérieur ; c’est offrir à l’instant la grâce d’un envol — un envol qui nous rappelle que la poésie, lorsqu’elle est habitée d’une telle densité humaine, restitue au monde ses couleurs les plus secrètes.
Temps flou, ville inconnue
Il est des poèmes qui ne se contentent pas de dire : ils se déposent, comme une buée d’âme sur un miroir intérieur. Le livre d’avant-hier soir appartient à ces textes où la mémoire et l’imaginaire marchent côte à côte, où chaque vers avance avec une lampe discrète au bout des doigts. Syto Cave y invente un espace d’entre-deux, un territoire où le passé se confond avec un présent encore frémissant. Les métaphores, portées en bandoulière comme des éclaireuses fidèles, tracent pour le lecteur un sentier délicat : celui de la naissance d’une conscience qui se découvre en marchant, qui émerge d’une cachette intime pour s’aventurer vers un monde encore inconnu.
Lire ce poème, c’est entrer dans l’aube silencieuse d’un être qui recommence.
« D’avant-hier soir/Je me tenais encore caché/Dans un nulle part/De lune intime/Comme descendant d’une rue/Vers une ville inconnue »
Le « d’avant-hier soir » place le lecteur dans un temps flou, trouble, un moment passé mais encore suffisamment proche pour vibrer. Ce temps incertain ouvre un espace poétique où les frontières du souvenir sont poreuses. Il ne s’agit pas d’un passé précis, mais d’un passé-sensation, un point suspend.
Le « comme descendant d’une rue / vers une ville inconnue » met en scène une sortie du soi, un mouvement du dedans vers le monde. La « rue » symbolise un passage, une transition, une voie étroite mais directionnelle.
Quant à la « ville inconnue », elle figure l’avenir, l’identité à venir, ou même la poésie elle-même — territoire neuf, vivant, foisonnant.
Ainsi, le poème raconte une émergence, un glissement du caché vers le visible, du silence vers la présence.
Nulle part
Le « nulle part » se précise aussitôt en « lune intime ». Cette image est forte : elle convertit l’absence de lieu en présence de lumière intérieure. La lune — symbole de sensibilité, de subconscient, d’émotions nocturnes — devient ici une demeure invisible, secrète, personnelle. C’est un espace poétique où l’on se tient avant d’être, une chambre de résonance intérieure.
Ce court poème est une scène d’aube intérieure, un moment de bascule où le narrateur quitte un lieu intime, lunaire, pour se diriger vers une réalité nouvelle et encore mystérieuse.
Syto Cave y travaille une poésie du passage, où chaque image devient un seuil.
C’est l’esquisse d’un être en mouvement, d’une conscience qui naît à elle-même avec la lenteur d’une marche nocturne.
Ainsi, D’avant-hier soir se révèle comme une écluse secrète entre l’ombre et la lumière, un passage où l’être vacille encore dans sa lune intime avant d’oser franchir la frontière du monde. Syto Cave y sculpte une poésie du seuil, habitée par ces métaphores qu’il porte en bandoulière comme autant de talismans contre l’oubli.
Dans ce mouvement lent — presque une naissance — le poète nous rappelle que toute avancée vers l’inconnu commence par un murmure intérieur, une chambre cachée où se forme la première étincelle. Et lorsque le vers s’achève, lorsque la rue s’ouvre sur la ville encore voilée, c’est finalement nous, lecteurs, qui reprenons la marche : marchant à notre tour vers ce territoire mystérieux où la poésie devient le chemin, la lampe et le souffle.
Maguet Delva
