Après le départ des Duvalier en 1986, Haïti est entrée dans une nouvelle ère politique en adoptant une Constitution qui, malgré ses imperfections, consacre les grands principes de la modernité démocratique : État de droit, droits humains, pluralisme idéologique et politique et égalité des droits.
Cependant, une véritable démocratie ne peut exister sans un cadre institutionnel solide. L’un des meilleurs moyens d’y parvenir consiste à organiser régulièrement des élections dans le respect du calendrier constitutionnel, afin d’assurer la continuité et la vitalité des institutions républicaines. Selon la philosophe Hannah Arendt, les institutions constituent notre espace commun, celui dans lequel la parole, confrontée au débat public, peut se transformer en action. Préserver les institutions politiques est donc l’une des conditions essentielles de la vie démocratique.
Rappelons toutefois qu’avant même les événements tragiques ayant conduit à l’assassinat du président Jovenel Moïse, certaines de nos institutions, notamment le Parlement, organe fondamental de l’État de droit, étaient déjà devenues dysfonctionnelles. Or, aux termes de l’article 136 de la Constitution, l’une des fonctions essentielles du chef de l’État est précisément de veiller au respect de la Constitution ainsi qu’à la stabilité et à la continuité des institutions.
Cette disposition, qui confère au président de la République une responsabilité centrale dans le fonctionnement du régime politique haïtien, lui impose l’une des missions politiques les plus importantes : garantir la continuité démocratique.
Il est toujours possible de réformer sans rompre avec l’ordre institutionnel. La rupture démocratique, en revanche, ouvre la voie à l’instabilité et à la violence. L’assassinat de Jovenel Moïse s’est produit dans un contexte de profonde dégradation institutionnelle auquel plusieurs acteurs ont contribué. L’abandon progressif de la ligne de conduite définie par l’article 136 de notre loi fondamentale a participé à l’affaiblissement de l’État et au chaos actuel, que l’on ne saurait toutefois imputer au seul président Moïse. L’opposition qui le combattait n’a pas davantage mesuré combien le maintien en vie des institutions relevait de la prudence politique et de la responsabilité démocratique.
Protéger le processus démocratique ?
La crise actuelle résulte ainsi, en grande partie, de l’effondrement de notre monde commun, dont les institutions constituent la base et à l’intérieur duquel doit pouvoir s’organiser le débat citoyen.
Dès lors, la question que soulèvent les élections annoncées pour la fin de l’année est la suivante : comment reconstruire cet espace commun et, surtout, comment protéger le processus démocratique contre l’emprise des réseaux criminels ?
Depuis plusieurs années, l’État haïtien subit une forte pression de réseaux criminels dont l’influence sur les institutions semble s’être considérablement accrue. La transition politique, souhaitée par de nombreux acteurs, a été détournée de sa vocation initiale et a contribué à créer les conditions d’une captation progressive de l’État et de ses institutions par des intérêts particuliers, parfois liés à des réseaux criminels.
L’un des principaux enjeux des prochaines consultations électorales consiste donc à empêcher que l’argent issu de la corruption ou du crime organisé ne vienne fausser la représentation démocratique. Les acteurs internationaux qui affirment soutenir la démocratisation d’Haïti, notamment certains États occidentaux exerçant une influence considérable sur la vie politique du pays, ne peuvent sous-estimer le risque que ces élections favorisent l’émergence ou le renouvellement d’une classe politique étroitement liée à des intérêts criminels.
Haïti doit affronter ce problème avec détermination. Cela suppose notamment l’application rigoureuse des règles d’inéligibilité à l’encontre de tout candidat dont l’implication dans des faits de corruption ou ses liens avec des réseaux criminels auraient été établis conformément au droit.
Lorsqu’un parti politique prend le contrôle d’un ministère et le détourne de la mission fondamentale de l’État, qui consiste à protéger et à défendre l’intérêt général, pour le mettre au service d’intérêts partisans, il contribue à un mécanisme de corruption institutionnalisée ou systémique. Lorsqu’un tel phénomène atteint une ampleur considérable, on parle également de « grande corruption ».
Le favoritisme, le clientélisme et le népotisme constituent certaines des manifestations de cette corruption systémique. Des partis politiques peuvent ainsi être tentés d’utiliser les ressources de l’État pour favoriser certaines communautés, attribuer des fonctions publiques à des sympathisants ou à de potentiels candidats appelés à porter leur bannière, ou encore obtenir en retour un soutien politique et électoral.
Dans ce contexte, le gouvernement actuel dirigé par Alix Didier Fils-Aimé soulève, aux yeux de ses détracteurs, la question plus large de la captation de l’État par des élites politiques susceptibles d’entretenir des relations avec des intérêts économiques ou criminels. Le risque est alors que des fonds provenant de la corruption ou de trafics illicites soient réinjectés dans le jeu politique et électoral, au point de dénaturer le pacte démocratique.
Assainir l’environnement politique
Il ne suffit donc pas d’exiger abstraitement la transparence financière des élections. Dans les conditions actuelles, la démocratie ne pourra réellement se consolider en Haïti sans un assainissement profond de l’environnement politique. L’argent provenant de sources opaques risque en effet de compromettre la liberté et le caractère éclairé du vote, particulièrement dans un contexte où la traçabilité du financement des campagnes électorales est extrêmement difficile.
Si les acteurs nationaux et internationaux qui entendent être crédibles ne peuvent sous-estimer cette réalité ni refuser de la prendre pleinement en compte. Faute de quoi, le risque de voir le prochain pouvoir politique haïtien inféodé à des intérêts criminels ne pourra que s’accroître. La démocratie pourrait alors se trouver placée sous l’influence d’une véritable mafia d’État, dans laquelle les décisions publiques ne refléteraient plus la volonté populaire, mais les intérêts de groupes liés au crime organisé.
De tels acteurs pourraient, une fois leur influence politique consolidée, chercher à garantir leur impunité en affaiblissant durablement la justice et l’État de droit. Cette question ne peut donc être traitée comme une difficulté politique ordinaire. Toute tentative visant à assurer la prédominance de secteurs liés au crime organisé dans le prochain processus politique doit être combattue dans le cadre de la loi, afin de démanteler les mécanismes de corruption qui ont fini par s’imposer comme une composante presque structurelle de la vie nationale.
Les choses doivent changer, mais les comportements politiques doivent également évoluer. Haïti traverse aujourd’hui une période de profonde déchéance institutionnelle, conséquence notamment de l’échec d’une classe politique trop souvent socialisée aux pratiques de corruption et qui s’est révélée incapable d’apporter des réponses durables aux problèmes fondamentaux du pays.
Mettre en place un processus électoral crédible
Le régime de facto actuel paraît incapable de maîtriser une conjoncture qui compte parmi les plus délicates de l’histoire nationale, à un moment où l’avenir même du pays semble suspendu à l’issue de la transition. Il devient donc impératif d’inverser la tendance et de mettre en place un processus électoral crédible, susceptible de favoriser l’émergence de nouveaux acteurs et de permettre un retour aux principes fondamentaux de l’État de droit.
En dernière analyse, la question essentielle est celle-ci : comment appliquer effectivement la loi ainsi que les conventions internationales relatives à la lutte contre la corruption aux partis politiques et à leurs dirigeants lorsqu’ils détournent l’État de sa mission fondamentale et utilisent le processus électoral comme un instrument de conquête ou de préservation du pouvoir, voire comme un écran permettant de détourner les ressources publiques en toute impunité ?
La reconstruction démocratique d’Haïti ne pourra se limiter à l’organisation matérielle d’élections. Elle suppose d’abord la restauration des institutions, l’assainissement du financement politique, l’application effective de la loi et la rupture avec les mécanismes de corruption qui ont progressivement miné l’État. Sans cela, les élections risquent de ne produire qu’une apparence de démocratie, là où l’enjeu véritable est de rendre aux citoyens la maîtrise de leur destin politique.
Sonet Saint-Louis avocat Philosophe
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la Faculté de droit et des sciences économiques de l'université d' État d'Haiti
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal
Canada, 10 septembre 2026
sonet.saintlouis@gmail.com
Tel 2635580083/50944073580
Texte transmis :
- aux missions diplomatiques accréditées en Haïti, notamment aux ambassades des États-Unis, du Canada et de la France ;
- à l’Union européenne ;
- au Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) ;
- à l’Organisation des États américains (OEA) ;
- à la CARICOM
- au gouvernement haïtien ;
- au Conseil électoral provisoire (CEP) ;
- aux organisations de défense des droits humains en Haïti
