Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, Kenscoff a été le théâtre d’une attaque armée meurtrière. Plusieurs dizaines de personnes ont été tuées, dont de nombreux jeunes.
Face au carnage, l’Office de la protection du citoyen (OPC) est sorti de son silence pour condamner la tragédie et réclamer une intervention urgente du Conseil supérieur de la police nationale (CSPN).
Moins de vingt-quatre heures plus tard, le Directeur général de la Police nationale d’Haïti (PNH), Vladimir Paraison, s’est rendu sur les lieux. Constat des dégâts. Promesses de fermeté. Engagement à ne pas « baisser les bras ».
Quel geste !
L’art séculaire d’arriver après le générique
Dans le cinéma hollywoodien classique, la sirène de police retentit au moment où le méchant est neutralisé. C’est le signal du soulagement.
À Kenscoff, le scénario est différent.
Les forces de l’ordre n’arrivent pas à interrompre le film. Elles arrivent après le générique. Quand les tirs ont cessé. Quand les assaillants ont disparu. Quand les victimes sont déjà au sol.
Les uniformes apparaissent, visages graves et pas lourds, alors que les cendres sont encore tièdes. Les bandits, eux, ont déjà quitté la scène pour préparer le prochain épisode.
Ce n’est plus seulement du maintien de l’ordre. C’est du tourisme post-catastrophe.
On constate. On photographie. On promet. Puis on repart. Le plateau reste ouvert.
Le pompier qui arrive après l’incendie
La logique semble désormais rodée : arriver après le feu, dresser le bilan et promettre que le prochain incendie sera mieux combattu.
Le déplacement du directeur général de la PNH, Vladimir Paraison, en est l’illustration.
Il vient constater les dégâts après le passage des assaillants. La police devient alors moins le bouclier qui protège que le témoin officiel qui comptabilise.
On ne combat plus seulement les incendiaires. On inventorie les cendres.
La promesse d’une « réponse » vient ensuite, avec le sérieux d’une déclaration officielle. Mais une question demeure : réponse à quoi, et surtout, réponse quand ?
Les tuyaux sont sortis. Le bilan est dressé. Mais l’eau manque toujours.
L’OPC et la litanie des lamentations officielles
Dans ce théâtre d’ombres, l’OPC joue sa partition habituelle.
L’institution se dit « profondément attristée », condamne les violences et appelle le CSPN à agir. Les mots sont justes. Les formules sont solennelles. Les communiqués sont impeccablement rédigés.
Mais que produisent-ils sur le terrain ? Le communiqué ne prévient pas le massacre. Il le commente.
Il ne protège pas les victimes. Il constate leur disparition. Il ne dissuade pas les criminels. Il documente leurs crimes.
À force de déplorer les morts après chaque tragédie, le langage institutionnel finit par ressembler à un rituel. On pleure. On condamne. On appelle à agir. Puis l’histoire recommence.
Le communiqué devient alors le générique du massacre suivant.
« Ne pas baisser les bras » : la promesse sans les actes
« La PNH ne baissera pas les bras », assure le haut commandement.
La formule se veut rassurante. Elle finit pourtant par sonner creux lorsqu’elle revient après chaque drame.
Car la question n’est pas de savoir si la police garde les bras levés.
La question est de savoir où sont les forces de sécurité lorsque les populations ont besoin d’elles.
Après la tuerie, on promet de rester aux côtés des habitants. Mais la présence policière ne peut pas se limiter aux heures qui suivent le départ des assaillants.
La sécurité ne se proclame pas. Elle se mesure à la capacité d’empêcher les attaques, de protéger les habitants et de reprendre durablement le contrôle des territoires.
À Kenscoff, c’est précisément cette efficacité qui est aujourd’hui mise en cause.
Le jeu vicié des chaises musicales
À Kenscoff, le scénario semble suivre une mécanique tragique :
Quand les bandits arrivent, la police manque. Quand les bandits repartent, la police arrive. Le paradoxe est glaçant. Amer même.
La patrouille ne vient plus interrompre la scène. Elle semble parfois en assurer la transition.
La présence policière devient intermittente. L’absence, elle, s’installe dans la durée.
Pour les habitants, ce ballet est tout sauf rassurant. Il crée une impression d’abandon et laisse aux groupes armés l’initiative du calendrier.
Les criminels choisissent le moment de l’attaque. Les autorités choisissent celui du constat. Et entre les deux, la population paie le prix fort.
Kenscoff, de refuge à territoire meurtri
Longtemps perçue comme un espace de fraîcheur et de relative tranquillité, Kenscoff porte désormais les stigmates de la violence.
Moins de vingt-quatre heures après les tirs, les familles pleurent leurs morts. Des habitants ont perdu leurs biens. Des activités sont paralysées. Et les autorités arrivent pour constater les dégâts.
Quel réconfort peut apporter une visite officielle à une famille endeuillée ?
Le képi ne sèche pas les larmes. Le gyrophare ne ressuscite pas les morts. Et une photo officielle ne rend pas la sécurité à une population traumatisée mes chers amis.
La présence des responsables est nécessaire. Mais elle ne peut constituer la réponse elle-même.
Après le constat doit venir l’action.
L’éternelle promesse de « répondre et accompagner »
Dans le vocabulaire de la force publique, les mots « accompagner » et « répondre » reviennent souvent.
Mais accompagner une population ne signifie pas seulement lui tenir la main après le drame. Cela signifie la protéger avant le drame.
Quant à la « réponse » promise aux groupes armés, elle ne peut rester une formule administrative.
Les criminels agissent avec des armes. L’État ne peut répondre uniquement avec des communiqués.
La violence se déploie sur le terrain. La réponse doit donc, elle aussi, se matérialiser sur le terrain.
C’est là que se trouve toute l’asymétrie actuelle : d’un côté, la brutalité des attaques ; de l’autre, la lenteur des réactions.
On promet des jours meilleurs alors que la population vit au rythme des alertes, des déplacements et des deuils.
La police ne peut être un simple témoin de la violence. Elle doit redevenir un rempart contre elle.
Le constat ne suffit plus
À force de transformer la sécurité en tournée d’inspection et la réponse publique en succession de communiqués, l’État risque de devenir le spectateur d’une tragédie qu’il est pourtant censé empêcher.
Kenscoff n’a pas seulement besoin de visites officielles. Kenscoff a besoin de protection. Pas après les tirs. Avant.
Car une police qui arrive après le crime peut constater les dégâts. Une police qui arrive à temps peut encore empêcher le prochain drame.
À Kenscoff, le véritable défi n’est donc plus de promettre une réponse. C’est de démontrer qu’elle existe.
+509 3232-8383
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation / Cesun Universidad, California, Mexico, Sciences Juriste et Communicateur social
