Douze jours pour un prélèvement, quinze ans pour un vote qui reste à construire.
Fixé au 13 décembre 2026, le premier tour des élections, s'il est organisé, interviendra plus de quatre mois après que plus de 350 000 Haïtiens vivant aux États-Unis ont perdu, le 27 juillet, la protection que leur conférait le statut de protection temporaire (TPS), à la suite d'un arrêt rendu le 25 juin par la Cour suprême américaine.
Cet hasard des calendriers ravive une question ancienne : l'État haïtien a-t-il jamais traité sa diaspora comme une composante de la souveraineté nationale, ou seulement comme un réservoir de devises ? Pour rappel, le 20 mai 2011, la Banque de la République d'Haïti (BRH) publiait sa circulaire 98, imposant 1,50 $ par transfert, applicable douze jours plus tard. Six ans s'écoulèrent avant qu'une loi de 2017 ne crée formellement le Fonds national de l'Éducation (FNE).
Or ce prélèvement, qualifié par la BRH de « frais de test, de certification, d'utilisation et d'inspection », que d’aucuns considèrent comme une taxe, fait encore l'objet d'un contentieux devant la justice new-yorkaise quant à sa nature exacte.
Cet écart entre l'exécution administrative immédiate et la lenteur de son encadrement légal est révélateur : l'État s’active lorsqu'il faut capter la ressource financière de la diaspora, beaucoup moins lorsqu'il s'agit d’en organiser l'usage vertueux ou la reddition de comptes.
Entre-temps, l'école haïtienne s'effondre. « Plus de 1 600 établissements ont fermé en 2024-2025, privant environ 240 000 élèves de l'accès à l'enseignement », selon l'UNICEF, alors que « les transferts de la diaspora représentaient environ 20 % du PIB national en 2025-2026 », selon la BRH.
L'État a donc su construire, en quelques jours, l'ingénierie bancaire et administrative nécessaire pour prélever 1,50 $ des transferts, sans parvenir, en plus d'une décennie, à empêcher l'effondrement du système que ces retenues étaient censées soutenir.
Relativement au vote des Haïtiens vivant à l'étranger, le décret électoral du 2 juin 2026, actualisé le 2 juillet, prévoit leur inscription au registre électoral. Une avancée théorique majeure, qui reste toutefois à traduire dans les faits faute, à ce stade, d’une infrastructure électorale opérationnelle permettant à la diaspora de voter effectivement le 13 décembre.
D'où la question persistante : pourquoi l'État a-t-il trouvé, en quelques jours, l'ingénierie nécessaire pour prélever 1,50 dollar sur chaque transfert, quand il peine, quinze ans plus tard, à rendre effectif le droit de vote de ceux qu'il sollicite financièrement ?
Tant que cette dissymétrie ne sera pas corrigée, la diaspora aura toutes les raisons de croire, voire de conclure, qu'elle compte pour l'État haïtien comme source de devises, et non comme détentrice à part entière des droits attachés à la citoyenneté.
Mickelson Thomas
