Avant d’aller aux matchs, je vous fais une confidence. Ce que je vous dirai est très personnel. Je le mijote dans ma tête depuis la qualification d’Haïti à la Coupe du monde, la plus haute et la plus grande tribune mondiale. C’est une histoire, une culture, un sentiment, un état d’être : une sensation transcendante. Ne me demandez pas de l’expliquer. Impossible. C’est un véritable vécu national. Ne devinez pas où je vais en venir. Je vous dis pourquoi.
Oui, notre participation à la Coupe du monde est une sensation à vivre. Pour mieux la vivre, il faut qu’elle vous monte à la tête. C’est une drogue existentielle. Cette sensation, quand vous l’avez, vous fermez les yeux pour contempler l’invisible, l’indicible, l’incompréhensible. Elle est nôtre, un énigme pour les autres, ces étrangers qui nous voient et ne nous connaissent pas, notre parole secrète : yo wè nou ; yo pa konnen nou. C’est une sensation de fierté vertigineuse. C’est aussi un esprit errant à travers un pays maltraité et une diaspora attachée à sa terre ancestrale – un loa sans domicile fixe qui trouve enfin une demeure pour se faire chair, s’exprimer, s’exhiber. C’est l’essence de notre être, de ce que nous sommes, partout où nous sommes : Haïtiens, armés de notre Révolution haïtienne, notre Première République Noire du Monde, notre insolence impardonnable et impardonnée par certains, notre audace admirable et admirée par d’autres.
Pardonnez-moi d’avoir tenté de percer le mystère de la sensation d’être Haïtien et de la participation des fils de nos ancêtres – les grenadiers-combattants de la liberté, de l’égalité et de la fraternité des nations – à la grande célébration du football. L’esprit ancestral de notre sélection nationale est exactement ce que ce tournoi mondial symbolise.
Mais la réalité – par-delà les fêtes, les chants et les danses de la nation – est ce qu’elle est : les profondeurs de notre haïtianité et de notre attachement à l’histoire ne garantissent pas la victoire. Ce monde où règne la brutalité de la concurrence politique, technologique, économique, culturelle et sportive entre les nations n’a pas d’état d’âme.
Voilà le terrain sur lequel se jouera mon analyse tout en nous exhortant à prendre conscience de notre devoir national.
Prenons : (1) la réalité de notre football à la Coupe du monde, (2) la réalité du football dans le monde et (3) quelques leçons à apprendre du football, du monde et de nous-mêmes.
La réalité de notre football à la Coupe du monde
D’abord, deux questions : En quoi ma lecture du football haïtien tient-elle à notre allégresse nationale ? Quel rapport a-t-elle avec la fluidité et l’esthétique du jogo bonito de Pelé, le beau jeu pacificateur, unificateur et générateur d’argent qu’est le football mondial ?
Ma réponse à ces questions est claire : nous sommes une nation dont l’histoire, la révolution et la sélection nationale de football – n’en déplaise aux porte-étendards du carnaval et du rara en pleine perdition – constituent le seul trait-d’union national, le seul consensus socio-politique et le seul stimulant patriotique face aux adversités. Cette trilogie histoire-révolution-football est insaisissable à la FIFA. Celle-ci est incapable de prendre le poids des Grenadiers dans notre âme nationale.
Emportés par l’euphorie grenadière, nous avons oublié nos malheurs : nos injustices insupportables, nos inégalités sociales, notre déficit patriotique, notre pauvreté inhumaine, notre mauvaise gouvernance, notre ignorance noiriste et mulâtriste... qui gangrènent notre ‘’Haïti-Chérie’’ en chute libre avec la société et l’économie. Face à la tragédie, notre bourgeoisie marchande fait le choix du courtermisme. L’avenir, quand elle y pense, se limite à quelques mois. Les yeux rivés aux murs de la prison du court-terme, elle ne pense qu’au profit rapide et empoisonné de la corruption et au simple calcul du prix de revient. Elle importe tout, des abats de volaille (des tonnes de pieds, cous, ailes, gésiers...) aux voitures de luxe pour nos dirigeants corrompus. La production nationale est abandonnée.
Sous cet angle, notre sélection de football – nationale, diasporique, multinationale ou internationale – est notre seule volonté nationale de réussir ensemble. Cette rage de gagner est introuvable dans les autres domaines et chez nos dirigeants politiques. Insensibles au déclin national, ils sont ineptes à leur responsabilité. La mémoire, la curiosité, l’analyse et le sens critique de nos commentateurs de football sont respectivement plus vaste, plus scrutatrice, plus pertinente et plus affuté que ceux de nos spécialistes dans les autres disciplines. Si vous en doutez, prêtez l’oreille à un Patrice Dumont, à un Michel Soukar, à un Philippe Vorbe ou à un commun des mortels dans un bidonville dont le cœur bat au rythme d’un match de notre sélection nationale.
Pour mieux poursuivre notre raisonnement, regardons – par-delà nos émotions, nos affects, notre fanatisme et notre croyance – les faits du passé et du présent de notre football. Le passé et le présent sont l’aune à laquelle nous pouvons le mesurer. Les faits, contrairement à nos rêves, sont les seuls outils auxquels nous pouvons faire confiance dans le monde réel. Considérons Haïti avec sa seule dictature dynastique, de 29 ans, celle de Francois et Jean-Claude Duvalier, et le Zaïre (République du Congo/RDC) de Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu Wa Za Banga, un nom aussi long que son régime tyrannique de 32 ans.
Le football haïtien et le football congolais ont le même profil socio-politique. Ces deux pays ont connu le même échec humiliant à la Coupe du monde de 1974 en Allemagne. Aujourd’hui ils se trouvent dans les mêmes misères, la même difficile transition démocratique, la même kleptocratie et le même chaos – la terreur des gangs criminels en Haïti et la violence de la guerre civile en RDC. Les voici présents à la Coupe du monde de 2026.
La sélection nationale d’Haïti et celle du Zaïre, la pire, étaient les plus mauvaises du Mondial 1974, leur catastrophe partagée. Pourtant, les résultats de notre équipe nationale de 2026, Les Grenadiers, sont décevants et ceux des Léopards de la RDC sont incroyablement satisfaisants aux yeux du monde entier. Avec zéro point au compteur, aucune grenade n’a été lancée par les Grenadiers. Et la RDC vient de défier la pauvreté et l’instabilité nationales, s’imposer parmi les meilleurs troisièmes et franchir la porte des 16es de finale. La satisfaction s’arrête là ; les Congolais l’ont dit eux-mêmes : mission accomplie !
La comparaison entre Haïti et la RDC est une vérité indéniable et parlante : le football professionnel, pour bien se développer, a besoin de la stabilité, de la sécurité, de la liberté et d’un minimum de prospérité. Celles-ci émanent de la bonne gouvernance politique, économique et sociale d’une nation. Les résultats de notre sélection nationale font couler beaucoup d’encre et de salives, nonobstant les difficultés qu’elle avait connues pour se mettre en place, s’entrainer, s’ajuster, s’harmoniser et s’armer d’une volonté commune de gagner.
Sachons aussi que la sélection nationale a toujours eu besoin de la nation , qu’elle a toujours eu son soutien et que cela n’a jamais pu empêcher les débâcles (Tableau 1).
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TABLEAU 1 |
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HAÏTI ET LA RDC : COUPE DU MONDE 1974 (Phase des poules) |
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PAYS ET SITUATION POLITIQUE |
MATCHS |
RÉSULTATS |
POINTS |
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HAÏTI Régime : dictature kleptocratique
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Italie contre Haïti |
Italie : 3 Haïti : 1 |
Italie: 3 Haïti : 0 |
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Pologne contre Haïti |
Pologne : 7 Haïti : 0 |
Pologne : 3 Haïti : 0 |
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Argentine contre Haïti |
Argentine : 4 Haïti : 1 |
Argentine : 3 Haïti : 0 |
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Différence de buts et nombre de points → BUTS : -12 POINT : 0 |
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ZAÏRE (RDC) Dictature kleptocratique |
Écosse contre Zaïre |
Écosse : 2 Zaïre : 0 |
Écosse : 3 Zaïre : 0 |
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Yougoslavie contre Zaïre |
Yougoslavie: 9 Zaïre : 0 |
Yougoslavie : 3 Zaïre: 0 |
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Brésil contre Zaïre |
Brésil : 3 Zaïre : 0 |
Brésil : 3 Zaïre : 0 |
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Différence de buts et nombre de points → BUTS : -14 POINT : 0 |
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HAÏTI ET LA RDC : COUPE DU MONDE 2026 (Phase des poules) |
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PAYS ET RÉGIME POLITIQUE |
MATCHS |
RÉSULTATS |
POINTS |
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HAÏTI Pseudodémocratie ou kleptocratie prise en otage par des gangs |
Écosse contre Haïti |
Écosse : 1 Haïti : 0 |
Écosse : 3 Haïti : 0 |
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Brésil contre Haïti |
Brésil : 3 Haïti : 0 |
Brésil : 3 Haïti : 0 |
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Maroc contre Haïti |
Maroc : 4 Haïti : 2 |
Maroc : 3 Haïti : 0 |
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Différence de buts et nombre de points → BUTS : -6 POINTS : 0 |
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RDC Pseudodémocratie ou kleptocratie dans la guerre civile |
RDC contre Portugal |
Portugal : 1 RDC : 1 |
Portugal : 1 RDC : 1 |
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RDC contre Colombie |
Colombie : 1 RDC : 0 |
Colombie : 3 RDC : 0 |
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RDC contre Ouzbékistan |
Ouzbékistan :1 RDC : 3 |
Ouzbékistan 0: RDC : 3 |
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Différence de buts et nombre de points → Buts : 1 Points : 4 |
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*En 16es de finale |
Angleterre contre RDC : Angleterre :2 RDC : 1 Angleterre : 3 0 |
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Haïti en 1974 : 75 % de la population dans la pauvreté abjecte et espérance de vie = 48,5 ans Haïti en 2026 : 60 % de la population dans la pauvreté abjecte et espérance de vie = 65,5 ans |
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Zaïre en 1974 : environ 80% de la population dans la pauvreté abjecte et espérance de vie = 44,3 ans Zaïre en 2026 : 68 % de la population dans la pauvreté abjecte et espérance de vie = 62,4 ans |
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Sources : World Bank Group et Council of Foreign Relations of the United States, 1969-1976 (pour le Zaïre) |
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De ces deux coupes du monde, nous garderons pour toujours les mêmes souvenirs : (1) la finesse, la justesse, l’élégance et le dosage de la passe de Philippe Vorbe à Emmanuel Sanon lors de notre match contre l’Italie, (2) le but d’Emmanuel Sanon savouré comme une victoire face à l’Italie gagnante, (3) la déculottée de la sélection nationale face à la Pologne (en 1974) et (4) la défaite de notre premier match très mal arbitré face à l’Écosse, (5) notre vantardise pour avoir joué sans complexe et perdu face au Brésil, (6) nos premiers deux buts dans un match de coupe du monde et la frappe puissante, tranchante et ahurissante de Wilson Isidor, l’un des plus beaux buts du tournoi, face à l’équipe triomphante du Maroc et (7), pas le moindre, le patriotisme du douzième joueur, l’Honorable Public Haïtien de la diaspora qui a accueilli, accompagné, applaudi et soutenu fièrement la sélection nationale jusqu’à sa dernière défaite (en 2026).
La sélection nationale a joué en 1974 pour un pays tyrannisé par la dictature la plus féroce de son histoire, la pauvreté abjecte ou le manque de tout – le manque d’infrastructures, d’accès à l’éducation, à la santé, à latrine, à l’eau potable (la vie), à la nourriture, à l’électricité, etc.
Aujourd’hui, cinquante-deux ans plus tard, Haïti et sa sélection sont dans le même malheur, alourdi par une longue liste de catastrophes connues pour l’effondrement de toute nation ou civilisation dans l’histoire de l’humanité : le déclin ou l’explosion démographique dans la dégradation économique (la catastrophe économico-démographique) ; la dégradation ou l’érosion de la crème de la terre vers la mer et l’épuisement des ressources en eau (la catastrophe écologique) ; la méfiance nationale – méfiance entre les citoyens eux-mêmes, entre les dirigeants et les citoyens et entre les dirigeant eux-mêmes (la catastrophe politico-institutionnelle) ; l’effondrement de l’éducation et la perte de valeurs nationales (la catastrophe socio-culturelle) ; la faillite de l’État, l’insécurité nationale, publique et alimentaire (la catastrophe politique) ; la fuite des capitaux financiers et humains (la catastrophe socio-économique) ; l’irresponsabilité face à la tragédie (la catastrophe morale) ; le refus d’apprendre des autres pays, le blâme de l’autre pour tous les problèmes, la soumission aux étrangers et la convergence simultanée de tous les problèmes (la somme des catastrophes existentielles).
Pire : personne n’a aucune idée, avec statistiques à l’appui, de la santé mentale dégradée de la nation.
Devant ce tableau, la faiblesse du football national n’est qu’un détail douloureux. La Fédération Haïtienne de Football (FHF) s’égare dans sa mission « de réguler, d’encadrer et de promouvoir le développement du football ». Elle doit répondre à une question dont la réponse est introuvable : comment développer le football dans une nation, une société, une politique et une économie fantomatiques ? Nous ne pouvons pas faire des miracles à la Coupe du monde.
On parle de l’augmentation du budget de la FHF. On sort la carte budgétaire du football français, brésilien et canadien sur les réseaux sociaux pour, paraît-il, illustrer la faiblesse financière du football haïtien. Malheureusement, on le fait sans penser : (1) à la taille de notre économie rachitique – un PIB nominal par habitant de $2,630, soit 4,5 fois moins de celui de la République Dominicaine, $11,750 (Macrotrends, 2025), (2) aux problèmes inhérents à la fiscalité dans le pays – la maigreur des recettes par rapport aux besoins d’investissements infrastructurels (des infrastructures sportives aux infrastructures routières, technologiques...), (3) au manque de respect du devoir fiscal des citoyens, (4) à la corruption effrénée et l’irrationalité de la politique fiscale, et (5) à la mauvaise politique de nos dirigeants.
Le désir populaire d’augmenter le budget du Ministère de la Jeunesse et des Sports pour sauver notre football ne résiste pas à la complexité des réalités macroéconomiques. Le moteur de l’économie nationale se grippe alors que tous les ministères sont sous-budgétisés par rapports à leurs besoins. L’histoire m’apprend qu’il n’y a pas d’État fort sans Impôt fort, que celui-ci a besoin d’une Économie forte et que sans ces trois forces il n’y a pas de Nation forte : Économie forte ↔ Impôt fort ↔ État fort → Nation forte. Notre pays n’est pas dans cette logique.
Nous comprenons maintenant le rôle d’armée de réserve humaine, footballistique, économique et financière qu’est devenue la Diaspora haïtienne, le centre de gravité de notre sélection nationale. La tragédie, c’est que la Diaspora est constitutionnellement mise hors-jeu sur le terrain miné de la politique traditionnelle par des politiciens qui jouent contre leur propre pays. La nation n’a plus rien de fiable et de viable à quoi s’accrocher. Mais elle veut son football, injouable dans une Haïti sans leadership prise en étau entre les criminels de l’État, d’une partie du secteur des affaires, et des gangs-tueurs-kidnappeurs lourdement armés.
La sélection – nationale, diasporique, internationale ou multinationale est le seul miroir national dans lequel nous nous regardons et reconnaissons. Notre présence à la Coupe du monde est le beau rêve qui nous aide à oublier le cauchemar de notre vie nationale, notre défi à relever face à la mondialisation de tout, du football à l’économie.
La réalité du football dans le monde
Moins d’une décennie après notre participation à la Coupe du monde de 1974, le monde entrait dans la troisième révolution industrielle, ou la quatrième pour certains chercheurs : l’accélération du développement de l’énergie de différentes sources, de l’électronique, des télécommunications et de l’ordinateur – renforcée aujourd’hui par l’Intelligence Artificielle (l’IA).
Les dirigeants avisés, particulièrement en Asie, se préparaient pour l’interconnexion du monde, la liberté commerciale, la délocalisation, l’augmentation de la production et l’accélération de la circulation de l’argent, des marchands, des marchandises, des services, des technologies, des richesses, des réfugiés, des joueurs de foot, etc. C’est la plus grande vague de mondialisation, heureuse ou malheureuse, depuis la conquête du genre humain de la planète et la colonisation.
Le maître de cette nouvelle mondialisation s’appelle capitalisme, le plus puissant moteur de création des richesses.
C’est la prise en main de l’avenir du football professionnel par le capitalisme. L’interconnexion du monde facilitera la diffusion des matchs. La liberté commerciale développera le marché pour l’achat, la vente, le prêt, la location et la revente des joueurs. Les télécommunications garantiront la diffusion planétaire des matchs, la publicité et la conquête des fanatiques. L’Intelligence Artificielle (l’IA) améliorera l’évaluation de la rentabilité du recrutement des joueurs, l’analyse des statistiques, la technicité et la productivité des joueurs, les examens complémentaires de la santé des joueurs, le savoir-faire et la stratégie de l’entraineur, l’arbitrage humain et électronique des matchs, etc.
L’argent coule à flots grâce aux droits de diffusion, à la vente de produits, à la publicité, au mécénat (la sponsorisation), aux billetteries électroniques, aux paris en ligne sur les matchs. Et la division du travail du football se mondialise.
Le football professionnel est aujourd’hui le plus puissant secteur de l’économie du sport. Il obéit, dans le jargon économique, à la même fonction de production, c’est-à-dire la corrélation entre la production (Q), le capital (K) et le travail (L) : Q = f (K L). Voici, pour faire simple, la traduction dans le langage du football : la production de matchs (Q) = le facteur Capital, K (les stades, les équipements et accessoires sportifs) et le facteur Travail, L (le travail des travailleurs du foot, principalement les footballeurs de métier). Le modèle économique de la FIFA est basée sur ces fondamentaux de toute économie.
Une petite remarque : la fonction de production ne nous dit rien de la valeur-travail, la quantité de travail humain nécessaire à la production, du prix du travail et du surplus de travail des travailleurs, la plus-value/le profit. Cette omission rend Karl Marx, malgré les avanies endurées, indépassable dans sa lecture du capitalisme. À ceux qui, pour nous divertir un peu, s’aviseraient de me référer à la fameuse citation de l’économiste Léon Walras, « Le profit est nul à long terme », je leur souhaiterais bonne chance. En attendant cette fin du monde, les profits du football s’accumulent et les footballeurs s’amusent à la Coupe du monde en travaillant sans se soucier de la malice de leur employeur, la FIFA (Tableau 2).
La FIFA, une association à but non lucratif, accumule du capital comme n’importe quelle société multinationale. Jouant sur le ressort du profit, elle a élargi la Coupe du monde, passant d’une bande de16 en 1974 à 48 nations en 2026. Les revenus collectés sont distribués par la FIFA à la FIFA – la charité bien ordonnée commence par soi-même – aux fédérations nationales et autres organisations régionales. Gianni Infantino, le président de la FIFA se donne un chèque de 2,6 millions de dollars comme salaire de base. Ses revenus annuels, salaire et frais, s’élèvent à 4,8 millions de dollars (FootMercato, FIFA : le salaire de Gianini Infantino dévoilé, 11/06/2026).
Le mode de gestion de la FIFA, le pape du football, est, selon Transparency International, tout sauf catholique. Rien n’y est vraiment transparent. Sur 209 associations de football, seulement 31 ont un code d’éthique et un rapport financier annuel (Transparency International, The Transparency International Football Governance League Table, 2015). Malheureusement, les grands journalistes d’investigation ne sont pas trop intéressés par la cuisine des affaires sérieusement questionnables de la FIFA. Le ballon rond continue de rouler et de tourner avec le monde du football.
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TABLEAU 2 : REVENUS GÉNÉRÉS PAR LES DEUX COUPES DU MONDE |
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COUPE DU MONDE 1974 (en Allemagne de l’Ouest) avec 16 nations |
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REVENUS |
PARTAGE DES REVENUS |
COMMENTAIRES |
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Entre 150 et 250 millions ou environ $200 millions Principales sources : - Billetterie pour les 1,9 millions de spectateurs (54%) - Droits de retransmission |
En gros : la part de la FIFA + les petits frais de préparation et déplacement des nations participantes + les petites primes pour les résultats distribuées aux sélections |
- Le profit, ce qui reste après le paiement de toutes les dépenses, n’a jamais été vraiment clair ; - C’est le début de la prise en charge capitaliste du football. |
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COUPE DU MONDE 2026 (au Mexique, au Canada et aux États-Unis) avec 48 nations |
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REVENUS |
PARTAGE DES REVENUS |
COMMENTAIRES |
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Entre $14 et $19 milliards Principales sources : - Droits de diffusion, très couteux (40%), - Sponsorisation et partenariats (très coûteux) - Billetterie pour les 5,05 millions de spectateurs |
Le partage sur papier (en gros) : la part de la FIFA + $871 millions pour les fédérations participantes (dans le cadre de la promotion du football) + $50 millions pour le vainqueur + environ $12 millions pour les 16 nations éliminées à la phase des poules (à vérifier, dans la pratique et les détails, par les journalistes sportifs) |
- La FIFA enregistre un double record de revenus et de profit ; - Deux joueurs milliardaires, le Portugais Cristiano Ronaldo ($1,2 milliards) et Lionel Messi ($1,1 milliards), sont à la coupe du monde. |
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Sources: Forbes, The Numbers Behind The 2026 World Cup, July 01, 2026, L’Équipe, Le cap des cinq millions de spectateurs franchi lors de la coupe du monde 2026, 1/72026 ; Ouest-France Sports, La Coupe du monde 2026 : jackpot ou gouffre financier, 10/6/2026 ; OpenEdition Journals, 26 nov. 2025 (pour les revenus de 1974). |
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Le football, aujourd’hui coté en bourse, est le secteur de l’économie du sport qui connaît la plus forte croissance. Un an après notre échec en Allemagne, le plus gros contrat est signé par Edson Arantes do Nascimento, Pelé. Âgé de 34 ans, il a eu un contrat de $2,8 millions par année (pour trois ans) avec le New York Cosmos (ESPN, ESPN Stats & Information, 2 juin, 2015). Il devait aider à populariser le football, relativement inconnu aux États-Unis. Presqu’un demi-siècle plus tard, le 2 octobre 2023, le FC Barcelone a annoncé la signature d’un contrat de plus de $18 millions par année avec l’attaquant Lamine Yamal, un adolescent de 16 ans, soutenu par une clause libératoire de plus de $1,1 milliard (L’EQUIPE, 2 octobre 2023). Le plus jeune joueur de la coupe du monde, le Mexicain Gilberto Mora, 17 ans, un autre adolescent – avec une valeur marchande inestimable – a obtenu un contrat d’environ $10 millions par année avec le Club Tijuana.
Au bout du compte, la joie que nous procure le football n’a pas de prix. Notre passion pour ce sport ne se mesure pas à l’aune du dollar. Mais je suis obligé de vous dire la vérité : tout ce que je viens d’expliquer sur le foot est de l’histoire ancienne, du passé qui ne reviendra plus jamais.
Ce n’est pas de la science-fiction ; nous entrons dans un autre monde de football. L’Intelligence Artificielle, pour le meilleur et pour le pire, aidera la Nanotechnologie, la Biotechnologie, la Technologie de l’information et la Science cognitive – le quatuor Nanotechnoloy-Biotechnoloy-Information technology-Cognitive science (NBIC) – à transformer la vie des joueurs de football et des humains en général au niveau : (a) du renforcement des joueurs (par le support de la Nanoscience à la génétique), (b) de la prolongation de la durée de vie et de la jeunesse des joueurs (par la biotechnologie), (c) de l’analyse des données pour la préparation des équipes (par la Technologie de l’information), (d) de la lecture, l’analyse et l’amélioration du fonctionnement du cerveau des joueurs (par les percées de la science cognitive), etc.
Pour l’instant, les ballons officiels de la FIFA – comme celui de la Coupe du monde, Trionda, sont équipés d’un capteur électronique collecteur et émetteur de données. Personne ne sait où va ce nouveau football de l’Intelligence Artificielle. Se jouera-t-il avec l’IA liée à l’Interface Cerveau-Ordinateur (ICO) pour les actions des joueurs guidées par la transmission de la pensée ? Comment la FIFA pourra-t-elle le réguler sans la régulation mondiale de l’Intelligence Artificielle ? Nous, Haïtiens, entant que nation – une gouttelette d’eau dans l’océan qu’est cette nouvelle humanité – nous avons beaucoup à apprendre.
Quelques leçons à apprendre du football, du monde et de nous-mêmes
La meilleure façon d’apprendre, c’est de prendre du recul et de la hauteur pour réfléchir sur notre rapport à l’histoire dans ce monde en perpétuel devenir. Alors, faisons notre introspection.
Admettons que le passé est notre vertu et notre vice, notre chaîne et notre liberté, notre maladie et notre remède : notre pharmakon national à gérer. Pour que la glorieuse histoire de notre pays ne soit plus notre seule source de bonheur à vivre et notre lourd fardeau à porter, nous avons un fait tragique à accepter : nos ancêtres nous avaient laissé la porte grande ouverte du bonheur avant notre grand gaspillage de la liberté dans l’humiliation et la pauvreté.
Pourtant, la liberté, le plus précieux des instruments de travail, n’a jamais été et n’est pas notre malédiction. Nous avons notre devoir national à mettre au propre. Alors, nous devons :
- Apprendre à conjuguer le verbe vivre au présent et au futur tout en sachant que la vie ne va pas en arrière ;
- Savoir que le passé – nous rappelant l’esclavage, la souffrance de nos ancêtres, et la Révolution, leur prouesse – est à la fois notre joie et notre frustration, nos ailes et le plomb dans nos ailes ;
- Apprendre à comprendre nos forces et nos faiblesses et faire du passé notre école nationale où nous apprenons à déployer nos ailes pour survoler le paysage du monde des nations et nous poser sur la cime du progrès de l’humanité ;
- Avoir le même devoir de mémoire envers nos ancêtres, le devoir de prendre soin de l’idéal de la Révolution Haïtienne, la poursuite du bien-être national comme seul guide national ;
- Comprendre que si l’Intelligence Artificielle – sans vie, sans conscience, sans émotions et sans morale – est incapable de nous donner l’amour du pays, le sens de responsabilité, la volonté, l’intégrité et le courage indispensables au redressement national, elle est capable, grâce à la puissance de calcul des ordinateur, d’accélérer la résolution d’un grand nombre de nos problèmes de manière exponentielle ;
- Être conscients que l’Intelligence Artificielle sera mieux exploitée par ceux qui sont plus intelligents, éduqués, organisés, disciplinés, rigoureux, laborieux..., et que l’IA n’est pas la fin de l’imbécilité en Haïti et dans le monde ;
- Savoir que l’Intelligence Artificielle, comme toutes les autres technologies, peut aggraver les disparités socioéconomiques dans une nation et entre les nations.
Notre nation souffre. La souffrance n’épargne que les morts. Elle apporte toujours des opportunités à ceux qui souffrent, les vivants. Nous sommes dans le même bateau national. Le naufrage nous affecte tous – paysans, citadins et bidonvillois, lettrés et illettrés, riches et pauvres, Noirs, Blancs, Mulâtres et Haïtiens de terrain et Haïtiens de la Diaspora. Nous devons et pouvons faire notre devoir national. Une nation ne peut se relever qu’avec tout son corps national.
Pour tout dire, nous aimons tous le football, le plus astreignant et collectif des sports. Mais la façon dont nous vivons, les uns au-dessus des autres – ce que nous appelons abusivement le vivre-ensemble – est notre sport individuel, conflictuel, cruel, mortel. Nous échouons parce que la minorité gagne toujours au détriment de la majorité. Nous avons une seule alternative : prendre ensemble la route de la victoire ou aller ensemble à l’abattoir comme des cabris et des moutons, en continuant d’appliquer notre proverbe : « Zafè kabrit pa zafè mouton »/« Les affaires du cabri ne sont pas celles du mouton », notre condamnation à mort.
Le monde nous regarde avec pitié. Nous lui tendons notre corbeille, notre kwoui. Ne soyons pas satisfaits de son empathie, de sa sympathie et de sa compassion à notre égard. Nous l’avons vécu dans cette Coupe du monde, cet amour miséricordieux pour les faibles, cette protection de la corbeille du pauvre, ce pa kraze kwoui pòv la. Nos ancêtres valent plus que cette bienpensance, cette bienfaisance, cette charité aigre-douce. Une telle attitude peut nous conduire à la glorification de l’échec, au développement du sentiment de fierté dans la déroute, à notre éloignement de ce que nous sommes : filles et fils d’une grande Révolution.
Que la force de notre volonté de sauver Haïti soit aussi puissante que notre passion d’être Haïtien. Nous avons une deuxième Révolution à mener pour que la justice, le respect, la paix, l’égalité, la solidarité, la fraternité et la prospérité solidifient les relations entre nous tous, Haïtiennes et Haïtiens, de toutes idéologies, classes et couleurs confondues. C’est notre meilleure façon de crier ensemble : Grenadiers, à l’assaut !
Rose Nesmy Saint-Louis exclusivelyrose1@yahoo.com
