Deuxième partie
III – L’IMPUNITÉ COMME MATRICE DU SYSTÈME
3.1. De la continuité des logiques de force et de la violence systématique de l’État
Je fais l’assomption de l’argument selon lequel toute analyse des événements post-1987 suggère que la violence, la corruption, le népotisme, le favoritisme et l’impunité constituent non pas des accidents mais le fil conducteur du système politique démocratisant (le néo-duvaliériste) d’Haïti. À tel point que « l’hypothèse d’une continuité entre novembre 1987 et septembre 1991 se vérifie » (1998, p.5) et le cas échéant, jusqu’alors (1986-2026). Cette continuité se matérialise à travers les différents chefs d’État et régimes politiques militaires ou néo-militaires : Henri Namphy (1986-1988), Prosper Avril (1988-1990) et Raoul Cédras (1991-1994), etc.
L’élément central de cette continuité de la violence systématique des néo-duvalieristes est la primauté de la force des milices armées, politiques et administratives sur le droit. Car chaque régime, qu’il se réclame de la transition démocratique ou qu’il impose une forme de centralisation voilée ou ouverte du pouvoir, repose sur des structures héritées du duvaliérisme et sur la capacité de l’armée ou des armes, de la violence systématique à contrôler le champ politique, la vie des citoyens et des citoyennes. De l’ailleurs la succession rapide des gouvernements civils et militaires après 1986 – de Namphy à Leslie Manigat, puis Prosper Avril, Ertha Pascal Trouillot et Raoul Cédras, etc. – démontre que les institutions démocratisantes restent fragiles face à l’usage de la force (Roussière et al., 1998, p.6).
Partant de là, dois-je attirer l’attention sur ce que cette continuité de la violence systématique et systématisante peut traduire également une forme de permanence de corruption et de l’impunité, soutenue par le clientélisme comme violence exagérée du système démocratisante issue de la transition systématique qui n’en finit pas, dans le sens de Dumas ou de ce que j’appelle la rupture des schèmes socio politiques inaboutie. Les accusés des massacres du 29 novembre 1987, comme les généraux Namphy et Régala, et bien d’autres massacres n’avaient pas pu poursuivre par la justice de manière significative.
C’est ce que j’appellerais « La justice à juste-titre ». Car le clientélisme, la corruption, l’impunité, qui ne datent pas d’aujourd’hui, n’est pas seulement un défaut du système judiciaire sous le couvert de la protocole administrative; mais aussi elle constitue un instrument continuel de reproduction sociale et politique du système démocratisant en Haïti. Les structures de répression, civiles et militaires, demeurent intouchables et servent de levier pour contrôler la société et dissuader toute contestation, toute mobilisation contraire au système.
Cette logique de force s’accompagne d’un langage et d’un symbolisme visant à légitimer l’illégitimité. L’usage récurrent de la rhétorique démocratique plutôt démocratisante dans les faits, notamment par le Conseil National de Gouvernement et ses successeurs jusqu’alors, masque une réalité où la population reste marginalisée et la souveraineté populaire est systématiquement contournée. En Haïti, j’ose le dire, la force s’impose toujours sur le droit, à la suite de mes amis auteurs. Car le citoyen ou la citoyenne est maintenu dans une position subordonnée, et la démocratie demeure un idéal occidental-moderniste non réalisé jusque-là.
En cela, entre 1987 et 1994, Haïti montre que la consolidation démocratique est systématiquement entravée par la continuité des logiques de violence, de la médiocratie et non de l’alternance des compétences spécialisées ou par l’absence de reddition de comptes. La force politique, administrative ou les milices armées deviennent le véritable moteur du clientélisme de régulation de pouvoir, et la corruption, l’impunité leur corollaire indispensable, formant la matrice structurelle du système politique démocratisante d’Haïti.
3.2. Justice absente et reproduction des violences
L’un des enseignements fondamentaux de mon analyse est archétypiquement jonché sur le roc solide selon lequel la corruption et l’impunité, la force du clientélisme et la violence constituent le moteur central du système politique de la transition politique démocratisante en Haïti. Les événements post-1986 démontrent que les acteurs en position de contrôle – militaires, toutes formes de violence socio-politiques, anciens généraux et élites politiques néo-duvalieristes – ne se contentent pas de monopoliser le pouvoir ; mais ils génèrent également un climat permanent de clientélisme enragé, de violence systématique et systématisante et d’insécurité qui devient structurel dans la vie quotidienne des citoyens.nes. J’embrasse à nouveau l’idée paraphrasée de mes amis auteurs car « avec l’impunité, la force gagne toujours sur le droit » (p.6). La répétition cyclique des massacres et des intimidations électorales transforme la criminalité en un outil politique systématique du système.
La continuité entre les régimes de Henri Namphy, Prosper Avril, Raoul Cédras et même jusque-là certaines institutions civiles éphémères illustre cette dynamique. La population haïtienne n’a jamais été protégée par un État garant de ses droits, même des moindres « le droits d’avoir des droits». Au contraire, les mêmes structures qui devraient assurer la sécurité, la vie, notamment l’armée, la police et des structures paramilitaires sont mobilisées pour maintenir un ordre social basé sur la peur, la violence et la banalisation de la vie. Cette instrumentalisation de la violence institutionnelle fait de la criminalité, tout comme aujourd’hui un élément constitutif du fonctionnement politique, où chaque abus, chaque cas de violence est pratiquement exempt de sanctions ou de poursuites judiciaires efficaces. Les massacres de novembre 1987 et suivants en Haïti, les assassinats politiques (Louis Eugène Athis, Yves Volel, etc.) et les violences rurales à Jean Rabel etc. montrent que la répression est systématiquement systématisante, prévisible et intégrée dans la stratégie du pouvoir (Roussière et al., 1998, p.6).
La justice en Haïti, lorsqu’elle existe, apparaît comme marginale et incapable de contrer ces pratiques. Les procès comme celui de Raboteau (1991-1994) sont révélateurs en cela qu’ils surviennent des années après les faits, avec des résultats limités, et qui n’inversent pas la logique de la corruption, de l’impunité ou de la violence régissant la société jusque-là. Ce retard, déficit ou cette inefficacité montrent que la violence ou la criminalité n’est pas un phénomène accidentel, mais, a priori, une conséquence directe d’un système systématisant où ceux qui contrôlent les pouvoirs (monopole économique, monopole politique) structurent les conditions de sa reproduction. La violence, quelque soit sa forme ou ses stases, devient quotidienne, normalisée, et la société se trouve dans un état de traumatisme prolongé, où la peur influence la vie politique, économique et sociale.
Par ailleurs, cette forme de violence ou de criminalité institutionnelle fonctionne comme un outil de contrôle politique. L’usage de la force ou de la violence permet non seulement d’éliminer physiquement l’opposition, ou l’expression des contradictions mais également d’instaurer une culture de soumission, de peur et d’autocensure au sein de la population. Les institutions de l’État, qui devraient protéger les citoyens, les citoyennes, deviennent elles-mêmes vecteurs de violences. Dès lors, les bureaux de vote sont mitraillés, les radios indépendantes menacées, les syndicats et coopératives paysannes matés, tandis que l’Église et les organisations de la société civile subissent pressions et intimidations (Roussière et al., 1998, p.6).
Cette dynamique a un effet profondément corrosif sur la démocratie naissante ou démocratisante. Les droits civils et politiques sont proclamés mais systématiquement frustrés, la citoyenneté devient un statut fragile et conditionnel, et la souveraineté populaire est systématiquement contournée. La criminalité générée par le pouvoir ne se limite pas aux actes ponctuels. Alors qu’elle se reproduit et se diffuse, structurant le quotidien des ayitiens et modelant leurs comportements, leurs aspirations et leur rapport à l’État.
L’absence de justice et la permanence de l’impunité sont à la fois causes et conséquences de la violence politique. Les élites qui contrôlent le système créent un environnement où la criminalité devient un mécanisme ordinaire de gouvernance. L’État haïtien, loin de protéger la société dans sa mission régalienne, reproduit la violence et les inégalités socio-économiques comme structure de pouvoir, et ce cycle se maintient sur plusieurs fronts en plusieurs décennies, de 1987 aux années 1990 et au-delà, transformant la peur et l’insécurité en piliers du contrôle politique.
3.3. La peur comme langage politique
L’une des conséquences les plus durables de l’usage systématique de la violence systématisante en Haïti est l’instauration d’une « peur cyclique ». La violence linguistique, et celle des forces armées etc. soutenue par les inégalités socio-économiques sont visibles. Cette peur dépasse le simple traumatisme individuel mais devient un véritable langage politique, un instrument de contrôle utilisé par ceux qui détiennent le pouvoir pour dissuader toute contestation ou mobilisation populaire. La répétition des massacres et des assassinats transforme la violence, quelque soit sa forme, en norme sociale et politique, façonnant le comportement collectif et limitant la participation démocratique.
Le 29 novembre 1987, comme toute date marquant des événements de massacres de la population en Ayiti illustre déjà ce phénomène : les commandos armés transforment les bureaux de vote, les plantations, des espaces de loisirs ou d’échanges financiers ou alimentaires en « stands de tirs », envoyant un message clair au peuple alors que l’État à travers ses structures formelles de contrôle est là. Alors le droit à la vie tout comme l’expression politique se paie au prix de la vie en Ayiti. La peur devient ainsi un outil structurant l’ordre politique de l’État, un code partagé par les élites économiques et politiques pour maintenir leur contrôle sur la société. La mémoire de ces événements se cristallise dans le lexique tragique : « démocratie avortée », ou du moins une transition qui n’en finit pas ou encore « liberté mort-née » (p.5), et dans la conscience collective des Haytiens, qui comprennent que tout engagement politique comporte un risque réel et immédiat.
Cette logique de terreur se poursuit au fil des années à travers une série d’assassinats ciblés qui marquent l’histoire politique du pays. Louis Eugène Athis (2 août 1987) et Yves Volel (13 octobre 1987) sont tués pour leur engagement politique (p.6). Par la suite, Jean Dominique, journaliste et défenseur des droits humains, est assassiné en 2000, suivi de Gérard Dorval, militant syndical, et de plusieurs acteurs de la société civile. Dans un contexte plus récent, des figures telles que Jovenel Moïse et Éric Jean-Baptiste, Me Monferrier Dorval entre autres figures, ont été éliminées dans des conditions violentes, démontrant que l’usage de la violence comme instrument politique ne connaît ni interruption ni limite temporelle.
La peur par l’usage de la violence ainsi structurée produit une société paralysée, où la participation politique devient une entreprise risquée et les citoyens hésitent à s’impliquer pleinement. Le contrôle social ne repose plus seulement sur la loi ou les institutions, mais sur l’intimidation, la violence ou la menace constante. Mes amis auteurs le reprennent sans cesse, alors paraphrase « la répétition des massacres installe une sorte de peur cyclique : C’était hier, ce peut être demain ; donc aujourd’hui, je ne me mets pas en première ligne » (p.6). Cette règle tacite régule le comportement individuel et collectif, empêchant le développement d’une véritable culture démocratique.
La peur par l’usage de la violence devient un langage politique, un mécanisme de gouvernance invisible mais omniprésent, une reconfiguration du contrôle du pouvoir (politique et économique). Elle transforme la violence ponctuelle en stratégie durable, et la criminalité orchestrée par les élites politiques et néo-militaires s’inscrit dans le quotidien des Haïtien.ne.s. Chaque assassinat, chaque attaque, chaque menace renforce ce cycle, consolidant un système où le droit est subordonné à la force, et l’expression populaire reste systématiquement encadrée et menacée.
IV – LA DÉMOCRATIE EMPÊCHÉE : SOCIÉTÉ CIVILE, ÉGLISE ET LUTTES POPULAIRES
4.1. Résistances populaires et mobilisations citoyennes
Malgré la répression systématique et la violence d’État, la population haïtienne n’a jamais cessé de manifester sa volonté de participer à la vie politique. Les événements de 1987, notamment le 29 mars pour la ratification de la Constitution et le 29 novembre pour le scrutin électoral, prouvent cette détermination populaire. « Les masses haïtiennes veulent enfin […] faire irruption pleinement comme acteurs » (1998, p.5). Cette émergence de la population comme sujet politique constitue une rupture anthropologique où le citoyen remplacerait le sujet soumis, affirmant ses droits et sa souveraineté.
Ces mobilisations prennent des formes diverses comme manifestations, organisation de comités locaux, participation massive aux votes, mais aussi engagement au sein de syndicats et coopératives paysannes. Les auteurs décrivent les groupements locaux de Carrefour-Feuille, où la population prend en charge sa propre sécurité et certains services communautaires, comme un exemple inédit d’autogestion citoyenne (p.9). Cette initiative populaire est perçue comme une menace par les autorités militaires, qui interdisent ces brigades de vigilance, confirmant que toute autonomie sociale ou politique est rapidement réprimée.
L’Église catholique joue un rôle central dans cette dynamique de résistance. Les Communautés Ecclésiales de Base (T.K.L.) accompagnent les pauvres et les mobilisent pour défendre leurs droits, malgré les pressions et menaces de l’armée (p.8). Le clergé, qu’il s’agisse des prêtres du Prado dans l’Artibonite ou des communautés locales, devient un acteur politique et social, participant activement à l’éducation civique, à la sensibilisation et à la documentation des violences (Idem). Cette alliance entre société civile et Église contribue à maintenir vivante la mémoire des injustices et à canaliser la contestation de manière structurée et pacifique.
Les mobilisations citoyennes de cette période révèlent également l’importance du rôle des médias indépendants. Des radios comme Radio Soleil et Radio Haïti Inter assurent une couverture nationale des événements et permettent la circulation d’informations alternatives à celles propagées par le pouvoir (p.7). La presse indépendante devient un vecteur de résistance, dénonçant les massacres, les fraudes électorales et les atteintes à la Constitution.
Les résistances populaires et les mobilisations citoyennes constituent les germes d’une démocratie réelle, fondée non sur la simple proclamation des droits, mais sur l’engagement concret des citoyens et la capacité de la société civile à s’organiser malgré la violence. Comme le rappellent mes amis auteurs, ces efforts, bien qu’entravés par l’armée et les structures autoritaires, révèlent une volonté profonde de transformation politique et sociale, essentielle pour comprendre les défis de la démocratie haïtienne (Roussière et al., 1998, pp.8-9 et passim).
4.2. Rôle ambivalent de l’Église et des institutions
L’Église catholique en Haïti occupe une position à la fois centrale et contradictoire dans le processus démocratisant post-Duvalier. À cela, Daniel Roussière et al. présument que « la Conférence épiscopale d’Haïti fait paraître en place d'une claire condamnation des massacres et des attentats, une déclaration […] contre l’Église populaire » (1998, p.7). Cette ambivalence montre les tensions internes de la société haïtienne, c’est-à-dire entre une Église proche du pouvoir ou de l’ordre établi et une Église enracinée dans la vie des communautés populaires, accompagnant la population dans ses luttes pour les droits et la dignité.
Dans l’Artibonite, par exemple, les prêtres et communautés locales prennent des risques considérables pour soutenir les paysan.ne.s et documenter les violences commises par les forces militaires et paramilitaires (p.8). Leur action dépasse le simple rôle spirituel car ils deviennent médiateurs, éducateurs et garants de la mémoire des événements tragiques. Cette implication témoigne de la capacité de certains segments de l’Église à incarner un contre-pouvoir et à encourager la mobilisation citoyenne, malgré les menaces directes contre leur sécurité.
Cependant, toutes les institutions religieuses ne partagent pas cette même posture. Certaines composantes privilégient la prudence ou la neutralité, adoptant des positions ambiguës face aux violences et aux fraudes électorales. Cette attitude peut être interprétée comme un calcul politique visant à préserver la stabilité institutionnelle ou les relations avec le pouvoir militaire, mais elle contribue également à une perception de complicité implicite, affaiblissant la crédibilité morale de l’institution (p.7).
Au-delà de l’Église, d’autres institutions civiles et administratives jouent un rôle similaire. Le Conseil National de Gouvernement, les forces armées et certaines structures judiciaires reflètent des compromis entre la préservation de l’ordre et la continuité du pouvoir. Ces compromis empêchent la mise en œuvre effective des droits politiques et civiques, renforçant l’impunité et limitant l’autonomie de la société civile. L’ambivalence de ces institutions contribue ainsi à un paysage politique où la démocratie est constamment freinée, malgré les proclamations constitutionnelles et l’engagement citoyen.
En tout, le rôle de l’Église et des institutions en Haïti après 1986 est double : elles peuvent être des soutiens actifs à la démocratisation, mais elles peuvent aussi devenir des instruments de contrôle ou de neutralité ambiguë. Cette tension structurelle reflète les contradictions de la société haïtienne, où aspiration démocratique et continuité autoritaire coexistent, et la transformation politique dépend autant de l’action populaire que de la position stratégique des institutions religieuses et civiles.
4.3. Élections, participation et exclusion : une démocratisation formelle
L’analyse des élections en Haïti post-2000 met en exergue la persistance d’une démocratisation largement formelle. Daniel Roussière, et al. avancent « à part le 29 novembre 1987 et l’élection de Jean-Bertrand Aristide en 1990, toutes les autres élections […] ne réunissent pas les trois caractéristiques essentielles : libres, honnêtes et participatives » (1998, p.6). Ce constat demeure pertinent pour les scrutins récents, notamment ceux de 2006, 2011 et 2015.
Les élections de 2006, organisées après le départ forcé de Jean-Bertrand Aristide en 2004, ont été caractérisées par une participation inégale et un climat d’insécurité généralisé. La présence internationale, notamment celle de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH), a joué un rôle central dans la supervision du processus, limitant l’expression souveraine de la population et renforçant l’idée d’une démocratie contrôlée de l’extérieur.
En 2010-2011, l’élection de Michel Martelly a été entachée par des accusations de fraudes et d’irrégularités. Le faible taux de participation, combiné à la contestation de résultats dans plusieurs départements, montre que le suffrage universel, principe fondal-natal de la démocratie, reste fragile. La violence et l’usage de la peur ou les pressions locales continuent de produire une forme de peur politique qui limite la liberté de choix, rappelant les « stands de tirs » électoraux de 1987.
Les élections de 2015 ont également révélé la fragilité des institutions électorales. Initialement prévues pour novembre, elles ont été reportées à plusieurs reprises, provoquant confusion et scepticisme parmi les citoyens. Les contestations post-électorales ont conduit à l’annulation de certains résultats et au report de l’investiture, soulignant l’incapacité du Conseil Électoral Provisoire à garantir des scrutins réellement participatifs et crédibles. Cette situation montre que, malgré la formalité institutionnelle, la participation populaire demeure entravée par des mécanismes de contrôle, la manipulation politique et la peur persistante.
Les élections en Haïti post-2000 illustrent une démocratisation formelle puisque les structures électorales existent, mais elles ne permettent pas une expression authentique de la population. La régularité des scrutins et le respect théorique de la Constitution ne suffisent pas à instaurer une véritable démocratie, si l’impunité, la violence et l’exclusion continuent de structurer la vie politique.
Le modèle électoral provisoire en Haïti reste marqué par l’exclusion et la manipulation, confirmant que la démocratie se limite trop souvent à un cadre symbolique, dépourvu de contenu réel, où la participation citoyenne est instrumentalisée ou réprimée. Cette forme de démocratisation formelle entretient l’écart entre aspiration populaire et pratique politique, reproduisant les patterns de 1987 et les limites structurelles de l’État haïtien.
V – 1986-2026 : CRISE SÉMANTIQUE ET HORIZON DÉMOCRATISANT
5.1. « Peuple andeyò », la double pigmentocratie : marginalisation et préjugé social
Le concept de «â€¯peuple andeyò », tel que développé par Daniel Roussière, et tant d’autres auteurs, traduisent une réalité socio-politique persistante en Haïti : l’exclusion systématique des populations périphériques du processus démocratique (1998, p.5). Ce terme, littéralement «â€¯le peuple à l’extérieur », renvoie à un double mécanisme de marginalisation socio-économique. Premièrement, il est caractérisé par une dimension géographique : les habitants des zones rurales et des quartiers périphériques restent éloignés des centres décisionnels du pouvoir. Deuxièmement, une dimension socio-culturelle : l’exclusion est renforcée par des préjugés liés à la couleur de peau, au statut social ou à la richesse, instaurant une sorte de pigmentocratie qui hiérarchise les citoyens selon des critères historiques de domination.
Cette double exclusion a des implications profondes sur le fonctionnement démocratique. Les populations marginalisées, privées de ressources, de moyens d’information et de sécurité, voient leur voix systématiquement négligée. La participation politique devient alors conditionnelle, voire illusoire. Eu égard à mes amis auteurs, « le peuple ‘andeyò’, en dehors de… continue de subir la distance imposée par l’impunité et les privilèges » (1998, p.5). L’État démocratique proclamé reste ainsi symbolique en ce sens que la citoyenneté pleine et entière demeure inaccessible pour une large portion de la population.
Historiquement, cette marginalisation se manifeste dès la chute de Jean-Claude Duvalier en 1986. Malgré la ratification de la Constitution du 29 mars 1987 et l’organisation des élections du 29 novembre 1987, le «â€¯peuple andeyò, ou les opprimés des quartiers périphériques…» est tenu à l’écart par l’usage de la violence d’État, la répression militaire, la violence systématique du pouvoir économique et politique, et les structures institutionnelles héritées du duvaliérisme. Les gouvernements successifs, de Henri Namphy en passant par Raoul Cédras, entre autres, puis les administrations civiles et militaires post-1990, n’ont pas modifié ce schéma car l’accès au pouvoir et aux décisions reste contrôlé par une élite restreinte, fortement protégée par la force, le clientélisme, la corruption et l’impunité.
La marginalisation du «â€¯peuple andeyò, ou de la masse défavorisée » n’est pas seulement une exclusion matérielle, elle a aussi une dimension symboliquement systémique en cela qu’elle construit une hiérarchie sociale et politique où la voix des citoyen.ne.s périphériques est considérée comme secondaire, voire négligeable. Cette situation reproduit des formes de domination anciennes, renforçant les inégalités et légitimant un contrôle autoritaire déguisé sous l’apparence de la démocratie.
En conséquence, toute perspective de démocratisation réelle doit intégrer cette dimension structurelle. La fin de l’exclusion du «â€¯peuple andeyò » suppose non seulement l’accès aux droits politiques et économiques, mais aussi la transformation des représentations sociales et des pratiques institutionnelles. Ignorer cette réalité revient à maintenir une démocratie superficielle, où la participation populaire est encadrée, fragmentée et instrumentalisée.
Le concept de «â€¯peuple andeyò » révèle que la démocratisation en Haïti n’est pas seulement une affaire de lois et d’élections : elle est également une question d’inclusion sociale, de reconnaissance culturelle et de justice distributive (Roussière et al., 1998, pp.5-6 et passim).
5.2. Le langage politique entre promesse et trahison
Le langage politique en Haïti, tel dans les pages 12 à 15 de Daniel Roussière, Jenane Rocher et Gilles Danroc (1998), révèle une tension constante entre promesse et trahison, qui structure l’histoire politique depuis le départ de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986. Ce moment matriciel est célébré comme la libération du peuple après près de trente ans de dictature duvaliériste (pp.14-15 et passim). La réalité qui s’ensuit montre cependant que l’inauguration formelle de la démocratie s’accompagne d’un contrôle étroit exercé par l’appareil militaire, incarné par le Conseil National de Gouvernement (CNG).
Dès la nuit du 6 au 7 février 1986, la population est plongée dans un mélange de liesse et d’incertitude. L’annonce officielle du départ de Duvalier et l’intervention de l’armée américaine, permettant à la famille du dictateur de quitter le pays, sont présentées comme un transfert pacifique du pouvoir aux forces civiles. Pourtant, comme le soulignent les auteurs, « la dictature n’a fait que se prolonger en soubresauts » (p.6). Henri Namphy et le CNG prétendent incarner une neutralité politique, mais la persistance des figures duvalieristes dans l’appareil d’État, notamment Williams Régala, révèle que le langage démocratique est d’emblée instrumentalisé pour masquer la permanence autoritaire (p.7).
Cette contradiction entre discours et pratique se poursuit tout au long de 1987. La ratification de la Constitution le 29 mars 1987 est présentée comme un moment de rupture et d’émancipation citoyenne (p.9). Le texte, largement approuvé, établit des fondements démocratiques clairs et promet un État respectueux de la souveraineté populaire. Cependant, la Constitution demeure lettre morte face à l’absence de volonté politique et à l’ingérence de l’armée, qui contrôle le processus électoral et réprime les initiatives populaires (pp.12-13 et passim). Les auteurs décrivent ainsi une « démocratie de façade », où le langage officiel promet la participation et la liberté, tandis que la réalité traduit l’exclusion et la manipulation des citoyens.
Le massacre du 29 novembre 1987 montre tragiquement cette tension. Les bureaux de vote, transformés en « stands de tirs » par les commandos armés, signalent que la violence d’État devient le prolongement concret de la parole politique tronquée (p.5). Le peuple, censé être le sujet politique émergent, est brutalement réduit à l’inaction par la peur et la menace, tandis que le discours officiel continue de proclamer l’importance des élections et de la participation démocratique (p.12). Cette dualité entre promesse et trahison s’inscrit dans une sémantique de l’échec : la « démocratie avortée » et la « liberté mort-née » deviennent les expressions symboliques de l’impossibilité pour les citoyens d’exercer leur souveraineté (pp.12-13 et passim).
L’ambiguïté du langage politique ne se limite pas à la rhétorique militaire. Les institutions civiles et l’Église jouent également un rôle ambivalent. Les composantes populaires de l’Église soutiennent la mobilisation citoyenne et la lutte pour la démocratie, tandis que d’autres factions adoptent des positions prudentes ou ambivalentes, reflétant la complexité du paysage institutionnel haïtien (pp.10-11 et passim). Cette ambivalence institutionnelle renforce la fracture entre les promesses écrites ou verbales et la réalité vécue par les citoyens.
L’expérience des premières années post-Duvalier démontre que le langage politique peut devenir un instrument de contrôle social. La propagande et les discours de légitimation institutionnelle construisent un cadre où l’apparence de démocratie suffit à stabiliser l’ordre établi, sans qu’une véritable participation populaire ne soit garantie (pp.14-15 et passim). Les promesses se succèdent : départ des Duvalier, ratification de la Constitution, création du Conseil Électoral Provisoire, organisation des élections. Mais à chaque étape, les mécanismes de contrôle et la répression militaire sabotent l’effectivité des engagements pris, produisant un peuple écarté du processus de décision.
Cette crise sémantique a des conséquences profondes sur la confiance citoyenne. Les Haïtiens sont confrontés à un langage qui affirme leur souveraineté tout en la déniant concrètement : l’expression politique devient ainsi un champ de tensions où la parole officielle coexiste avec la violence structurelle. La démocratie se fragmente, et la légitimité du discours politique se trouve systématiquement remise en cause.
Le langage politique haïtien entre 1986 et 1987 illustre un modèle durable caractérisé par la promesse constante, mais une trahison systématique. Cette tension perdure dans les années suivantes, installant un schéma où les mots démocratiques servent à légitimer des structures de pouvoir inégalitaires et violentes, préparant le terrain pour la reproduction des crises électorales et la marginalisation continue du «â€¯peuple andeyò » (pp.12-15 et passim).
5.3. Revivre les précédents : mémoire, justice et refondation
Revenir sur 1987 constitue un impératif historique et politique. Ce que Daniel Roussière, Jenane Rocher et Gilles Danroc, nomment un effort qui vise à «â€¯lutter contre l’oubli mortel » (p.5). L’archive de cette année, marquée par les élections avortées du 29 novembre, les assassinats ciblés et la répression des mobilisations populaires, permet de comprendre les dynamiques qui structurent encore la politique haïtienne quarante ans plus tard (pp.5-10 et passim). La mémoire historique devient alors un outil indispensable pour analyser les continuités du pouvoir, la reproduction des violences et les mécanismes de marginalisation du «â€¯peuple andeyò » (p.12).
Le souvenir des massacres et de l’impunité qui a suivi illustre le rôle central de la justice dans la consolidation démocratique. Comme l’indiquent mes amis auteurs, «â€¯avec l’impunité, la force gagne toujours sur le droit » (p.6). Chaque échec judiciaire et chaque omission des autorités légitiment indirectement la répétition de violences et le contrôle des élites sur le système politique. Des exemples récents, tels que les assassinats de figures politiques et sociales comme J. Dominique, Dorval, Jovenel Moïse ou Eric Jean-Baptiste, montrent que le cycle de la violence continue de structurer le quotidien de la population en Haïti (pp.6-7 et passim). La corruption, l’impunité et le clientélisme deviennent ainsi la matrice d’un système où l’usage de la peur par la violence et la menace dictent le comportement collectif et limitent l’action politique.
La mémoire n’est pas seulement rétrospective ; elle est également prospective. Car comprendre les événements de 1987 permet d’identifier les conditions nécessaires à une transformation politique durable. La Constitution du 29 mars 1987, la mobilisation citoyenne et l’engagement de certaines composantes de l’Église représentent autant de points de départ pour reconstruire la démocratie. Néanmoins, ces acquis restent fragiles si la justice ne devient pas le fondement de la vie publique. Comme le rappellent les auteurs, «â€¯empêcher une élection populaire revient à permettre une élection non participative » (p.6). Ainsi, la justice ne se limite pas à sanctionner ; elle conditionne la participation réelle du peuple et la légitimité des institutions.
Revivre ces précédents signifie également interroger la sémantique de la structure du pouvoir politique et économique de l’État ayitien. Les promesses électorales, les discours sur la démocratie et les engagements de réforme sont souvent détournés, transformés en instruments de contrôle social. Cette trahison systématique crée un fossé entre la parole politique bullshéifiée et l’expérience vécue des inégalités socio-économiques, générant désillusion et défiance. Sans la reconnaissance des crimes passés et une rupture claire avec les pratiques autoritaires, une politique administrative de reddition de comptes, chaque nouveau cycle électoral risque de reproduire les mêmes schémas de violence, d’exclusion, de corruption et d’impunité.
La transformation démocratique implique dès lors un travail collectif de mémoire et d’action civique. Il s’agit d’inscrire les leçons de 1987 dans le débat public, de renforcer les institutions, de garantir la liberté de la presse, de soutenir les mobilisations populaires et d’assurer une justice indépendante. Seule cette articulation entre mémoire, justice et engagement citoyen permet d’espérer qu’Haïti ne se condamne plus à revivre les mêmes erreurs du passé d’une transition qui n’en finit pas. Quarante ans après les élections avortées, la question reste donc ouverte comme une plaie béante : la démocratie en Haïti peut-elle se reconstruire sans justice-sociale, sans une répartition équitable de richesses ? La réponse, au phare des événements historiques, semble indéniable car sans rupture avec l’impunité et la reconnaissance des précédents, les cycles de trahison et de violence continueront de se répéter.
Conclusion
Entre 1986 et 2026, Haïti a connu une trajectoire grouillante entre espoir démocratique et retour de la violence, illustrant la fragilité d’un système politique en transition jamais aboutie. Le départ de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, a marqué un moment évocateur dans l’histoire nationale, ouvrant un horizon d’espérance pour un peuple longtemps soumis à la terreur du duvaliérisme. En revanche, cette libération apparente fut immédiatement tempérée par la mise en place du Conseil National de Gouvernement, dirigé par Henri Namphy, où les promesses de neutralité politique et de transfert pacifique du pouvoir se révélèrent rapidement être des artifices de façade et de manipulation. Les travaux de Roussière, Rocher et Danroc, nous montrent que l’«â€¯on n’accepterait […] qu’une démocratie de façade qui garantit la continuité des privilèges » (p.7), révélant la permanence des structures de domination et la reproduction de violence des figures duvalieristes au sommet de l’État.
La ratification de la Constitution du 29 mars 1987 a symbolisé une rupture normative, marquant la volonté populaire de refonder l’État sur des bases démocratiques (pp.6-9). Cependant, ce texte reste lettre morte face à l’absence de volonté politique réelle, transformant l’idéal démocratique en un signifiant suspendu entre aspiration et trahison de la lutte populaire. Cette contradiction s’est illustrée de manière tragique lors d'élections du 29 novembre 1987. La population haïtienne, émergent comme sujet politique, affirme sa souveraineté et son droit à participer pleinement au processus électoral ou à la chose publique. En cela, l’irruption des commandos armés transforma les bureaux de vote en «â€¯stands de tirs », illustrant que la violence n’était pas accidentelle mais constitutive de la régulation politique et de la confiscation du suffrage. Les expressions «â€¯démocratie avortée » et «â€¯liberté mort-née » synthétisent cette sémantique de l’échec et la construction d’une mémoire collective marquée par la frustration et la désillusion.
La corruption, l’impunité, la violence et les inégalités socio-économiques au cœur du système politique Haïti, a permis aux logiques de force de se perpétuer. Entre Henri Namphy et Raoul Cédras ou ses alliés néo-duvaliéristes qui détiennent le contrôle de la corne aujourd’hui, le pouvoir s’est maintenu par la violence et la peur cyclique, où chaque assassinat – de J. Dominique à Dorval, Jovenel Moïse ou Éric Jean-Baptiste, entre autres cas – renforce la paralysie sociale et dissuade l’engagement politique. Les mobilisations populaires et l’action de l’Église, bien que fondamentales, ont dû composer avec une ambivalence institutionnelle et des structures de contrôle qui limitent la portée de la participation citoyenne.
Les élections postérieures – 2006, 2011 et 2015 – montrent que les conditions essentielles d’une démocratie réelle, libre, honnête et participative, sont rarement réunies. La démocratie en Haïti demeure alors une forme sans contenu valable, un langage politique marqué par la promesse et la trahison des lois, où le peuple «â€¯andeyò » continue d’être exclu du système et des décisions qui affectent son quotidien.
Revivre les précédents de 1987, c’est comprendre que la démocratie ne se décrète pas comme le font les néo-duvalieristes, mais se construit dans la mémoire, le respect des principes et des institutions, la justice et la participation réelle des citoyens.nes. La sanction des crimes passés, la fin de l’impunité et l’appropriation civique de l’État sont les conditions sine qua non pour que les cycles de violence et de trahison ne se répètent plus. Quarante ans après, la leçon reste claire : seule une articulation entre mémoire, justice et engagement citoyen peut transformer l’espoir démocratique en réalité tangible, permettant à la population de devenir acteur de son destin et de dépasser les héritages autoritaires du passé.
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Formation : Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH
