Première partie
Résumé
Entre 1986 et 2026, Haïti a pataugé entre espoirs démocratisants et toutes formes de violences politiques et socio-économiques, où l'usage de la violence systématique a fini par instaurer la peur comme forme de vie sociale. Alors que le départ de Jean-Claude Duvalier avait ouvert un horizon de libération tacite, mais le pouvoir fut rapidement repris par une junte militaire. Les promesses de démocratie furent proclamées, mais non instituées, tandis que d’anciennes figures duvalieristes conservaient leur influence.
Alors que la ratification de la Constitution du 29 mars 1987 symbolisait la volonté populaire de recamper l’État, elle demeura largement lettre morte face à l’absence d’une véritable politique sociale, fédératrice des revendications populaires. Le 29 novembre 1987, la population haïtienne tente d’exercer sa souveraineté à travers les élections. Toutefois, la répression transforma les bureaux de vote en scènes de massacre, et la dynamique démocratique fut aussitôt avortée, sinon durablement entravée dans son processus de consolidation.
L’impunité, la corruption et le clientélisme ont favorisé la récurrence de violences, tandis que l’instrumentalisation de la peur — par les massacres et les pratiques coercitives — s’est progressivement imposée comme un levier politique monnayable. Ce climat a contribué à la paralysie du corps social, limitant la participation citoyenne, les mobilisations collectives et les mécanismes de représentation. Dès lors, les scrutins ultérieurs, souvent formels et excluants, ont accentué la marginalisation de la population et fragilisé durablement le système politique.
Quarante ans après, la question ronfle davantage dans mes poitrines. Puisque l’on se demande pertinemment dans un contexte d’instabilité politique persistante, de violence et de crise institutionnelle, comment Haïti pourra-t-elle enfin concrétiser ses promesses démocratiques ? La réponse semble dépendre d’une transformation profonde de la justice, de la participation citoyenne, de la répartition équitable de richesses et de la mémoire collective d’une conscience citoyenne révoltée afin de rompre le cycle historique de trahison et de violence systématique à l’encontre des opprimés socioéconomiques.
Introduction
Quarante années après la chute de Jean-Claude Duvalier, Haïti demeure prise dans une tension persistante entre aspiration démocratique et reproduction de logiques autoritaires. L’expérience inaugurale de 1986, loin d’avoir fondé un ordre politique stable, a plutôt révélé une incapacité structurelle à instituer durablement l’État et faire respecter le droit de tous et de toutes. Je convoque Daniel Roussière, Jenane Rocher et Gilles Danroc, qui, eu égard à notre préoccupation, trahissent l’idée selon laquelle « la dictature n’a fait que se prolonger en soubresauts », confirmant la fragilité ontologique du processus démocratique haïtien (La démocratie où la mort ?, 1998, p.6).
En cela, le problème historique fondal-natal réside dans la disjonction entre l’énonciation normative de la démocratie et son effectivité concrète des actes démocratisants (la non acceptation de l’autre en tant que quelqu’un qui peut tailler sa place comme acteur sans pression ni écoulements). En d’autres termes, comment expliquer que la transition annoncée en 1986, consolidée symboliquement par la Constitution du 29 mars 1987, ait été immédiatement compromise par le massacre électoral du 29 novembre 1987 ?
Cette rupture violente et fragile révèle une contradiction interne au processus de la démocratisation : l’irruption du citoyen comme sujet politique se heurte à la persistance d’un appareil coercitif héritier du duvaliérisme, déterminé à préserver ses privilèges par la force et la brutalité sous toutes ses formes. Cela peut s’expliquer en une double stase :
D’une part, la corruption, le clientélisme et l’impunité constituent le principe organisateur de cette continuité historique fragile. Je retourne chez mes amis auteurs avec l’idée selon laquelle « l’hypothèse d’une continuité entre novembre 1987 et septembre 1991 se vérifie » (p.5), établissant un lien direct entre les massacres électoraux et le coup d’État de Raoul Cédras. Cette permanence de contrefaçon, rapport de force et l’impunité empêchent toute rupture réelle avec l’ordre autoritaire démocratisante que nous gobons entre 1986 et 2026.
D’autre part, la confiscation de la souveraineté populaire s’inscrit dans une logique de domination structurante des partis politiques figurant sur la scène de prise de décision où « empêcher des mouvements de revendication, d’élection populaire revient à permettre une élection non participative » (Roussière et al., 1998, p.6). Ainsi, la démocratie est vidée de sa substance et réduite à une formalité institutionnelle sans portée transformative.
Dès lors, ma préoccupation s’impose en cela : comment penser la démocratie en Haïti à partir de ses propres échecs fondateurs ? Cette question en appelle à deux corollaires essentiels. Premièrement, dans quelle mesure la mémoire des 29 mars et 29 novembre 1987 peut-elle constituer un levier de transformation démocratique ? Deuxièmement, l’absence persistante de justice sociale ou de la répartition de richesses n’entretient-elle pas une reproduction cyclique de la violence politique sur les classes défavorisées, rendant toute transition à la démocratie illusoire ? Cette interrogation génère une réflexion sur la temporalité longue de l’histoire en Haïti, marquée par la répétition de ruptures inachevées.
Ce qui engendre un enjeu doublement considérable : il s’agit, d’un point de vue historique (nécessitant le comment) rompre avec une mémoire fragmentée et sélective du pouvoir économique, et, du point de vue politique, (nécessitant le comment) instaurer les conditions effectives à la réalisation de l’égalité de chance, ou d’une souveraineté populaire réelle. Sans une telle transformation, la démocratie en Haïti risque de demeurer une promesse indéfiniment différée.
I – DERRIÈRE L’HISTOIRE LONGUE
1.1. La chute de Jean-Claude Duvalier et l’illusion de la transition
La nuit du 6 au 7 février 1986 constitue un moment matriciel dans l’histoire politique d’Haïti. Le départ de Jean-Claude Duvalier, après près de trois décennies de dictature duvaliériste, ouvre un horizon d’espérance. En effet, j’appuie ma réflexion sur le texte de Daniel Roussière, Jenane Rocher et Gilles Danroc La démocratie où la mort ? Les élections du 29 novembre 1987 (1998), et le point de devant se résume ainsi « la dictature n’a fait que se prolonger en soubresauts » (p.6). L’événement, célébré comme une libération, se révèle rapidement une transition contrôlée. Le pouvoir est transféré non pas au peuple, mais à une junte militaire, incarnée par le Conseil National de Gouvernement. Cette configuration initiale introduit une ambiguïté fondale-natale : la démocratie est proclamée, mais non instituée et les formes d’exercice de la démocratisation portent les marques du néo-duvaliériste.
Une lecture rétrospective, appuyée sur la synthèse de l’ouvrage, permet de dégager une véritable « grammaire de l’échec » politique haïtien, structurée par la succession de régimes incapables d’opérer la rupture décisive avec l’autoritarisme. Dès le 7 février 1986, le général Henri Namphy (1986-1988) inaugure cette transition ambiguë. Son gouvernement, censé organiser le passage à un régime civil, maintient en réalité les structures coercitives héritées du duvaliérisme, donc de la dictature. Sa politique oscille entre promesse démocratique et contrôle militaire, culminant dans le massacre électoral du 29 novembre 1987. L’échec est manifeste : car la souveraineté populaire est dès lors violemment réprimée.
L’élection de Leslie Manigat (février-juin 1988), issue d’un scrutin contesté et non participatif, croyant certains observateurs, constitue une tentative avortée de normalisation institutionnelle. Son gouvernement, marqué par une volonté de restauration civile, est rapidement renversé par un nouveau coup d’État de Namphy. Cet épisode illustre l’impossibilité, à ce stade, de subordonner l’armée au pouvoir civil.
Le retour de Namphy (juin-septembre 1988), suivi du régime du général Prosper Avril (1988-1990), confirme cette dynamique de « dictature sous la voile de la démocratie à masques successives » (Roussière et al., 1998, p.6). Malgré un discours de réforme, ces gouvernements perpétuent la répression et l’instabilité. L’échec réside ici dans l’incapacité à instaurer un ordre juridique stable et une confiance citoyenne.
La parenthèse ouverte par l’élection de Jean-Bertrand Aristide (1991), première élection véritablement participative selon les auteurs (p.7), semble marquer une rupture. Toutefois, le coup d’État de Raoul Cédras (1991-1994) réactive brutalement la logique de confiscation du pouvoir. La politique de terreur instaurée durant cette période illustre, une fois encore, la primauté de la force, de la dictature maquillée en démocratie libérale sur le droit.
Le retour au prétendu ordre constitutionnel en 1994 ne parvient pas à corriger les déséquilibres structurels fragiles de la démocratisation. Les gouvernements successifs, bien que civils, restent fragilisés par des institutions faibles, béquillées en brutalités politiques, une justice défaillante orientée vers le règlement de compte et la persécution politique ou du moins une culture politique marquée par la méfiance. L’échec de la démocratisation devient alors systémique : il ne relève plus seulement d’acteurs, mais d’un mode de fonctionnement profondément enraciné dans la violence, le chaos sur tous les fronts ou le désordre.
Ainsi, de 1986 à nos jours, la trajectoire politique haïtienne apparaît comme une succession de tentatives inabouties de démocratisation lamentable, reprenant les mots de Pierre Raymond Dumas. La lecture proposée par Roussière, Rocher et Danroc met en évidence une continuité fondale-natale. C’est pourquoi ma considération jusque-là s’explique par l’absence de rupture aboutie avec comme sceau ou marque fabrique la corruption, l’impunité et la domination militaire, sous d’autres formes. Cette « prolongation en soubresauts » de la dictature ne se limite pas à une répétition historique ; elle constitue une structure, une nomenclature non visible par de simples regards mais une analyse sémantico-historique longue en lien avec la matrice de la question informant encore le présent.
Eu égard à cela, la transition inaboutie de 1986 ne peut être comprise que comme un point d’origine du processus de démocratisation, mais aussi un moment paradoxal où s’articulent simultanément rupture maquillée et continuité de militarisme par d’autres formes de violence (inégalités socio-économiques chroniques, la gangstérisation, l’économie de la violence ou la violence économique, l’économie flibustière, la banalisation de la vie de la classe dépouillée de tout droit sociopolitique, etc.). Je fais l’assomption que l’histoire politique haïtienne contemporaine s’inscrit dans cet entre-deux : un espace où la démocratie est sans cesse annoncée, mais toujours différée, où le citoyen et la citoyenne est convoqué.e, mais rarement reconnu.e comme véritable sujet souverain.
1.2. Le Conseil National de Gouvernement et la continuité du duvaliérisme
Sous la direction du général Henri Namphy, le Conseil National de Gouvernement (1986-1988) se présente comme une instance transitoire chargée d’accompagner le passage vers un ordre démocratique (le primat des institutions sur les autres structures socio-politiques). Cette prétention à la validité démocratisante et à la neutralité politique s’inscrit dans une rhétorique de pacification et de stabilisation en s’exerçant les mêmes anatomies mais voilées du militarisme du système duvaliériste. En cela, mon analyse historico-critique, appuyée notamment sur Daniel Roussière et al. (La démocratie où la mort ?, 1998), me permet de révéler une tout autre dynamique : « on n’accepterait […] qu’une démocratie de façade qui garantit la continuité des privilèges » (p.7) et les mêmes acteurs avec les mêmes tendances de pouvoir, ce que Delorme appellerait, à son tour, la politique d'hôte-toi que je m’y mette pendant qu’à la seule différence les acteurs s’entendent sur le partage du pouvoir. En outre, cette politique de façade, regroupant les néo-duvalieristes et les opportunistes de la prétendue rupture de la démocratisation.
Cette affirmation met en exergue une contradiction fondale-natale entre discours, prétention à la validité de rupture inaboutie et pratique : les acteurs post-duvalieristes qui ont accédé au pouvoir, seraient issus de ces deux embranchements ou tendances politiques et auraient laissé influencé par les soubresauts du militarisme du duvaliérisme. En effet, loin de constituer une rupture avec l’ordre duvaliériste, le Conseil National de Gouvernement en prolonge les structures profondes que l’on peut voir dans les structures de pouvoir en Haïti et jusque-là. La présence de figures emblématiques de l’ancien régime, telles que le colonel Williams Régala, entre autres aujourd’hui, et ses constituants et constituants illustre cette continuité de la colère du pouvoir et accentue les inégalités socio-économiques. Investi de fonctions stratégiques, notamment au ministère de l’Intérieur, celui-ci incarne la permanence d’un appareil répressif orienté vers le contrôle social plutôt que vers la garantie des libertés publiques.
Dans cette perspective, la transition post-1986 apparaît moins comme un processus de démocratisation que comme une reconfiguration du pouvoir autoritaire ou militariste. La logique duvaliériste, fondée sur la centralisation du pouvoir, le cynisme stabilisateur, la coercition et l’exclusion de la masse, sous une forme maquillée, se maintient sous des formes renouvelées. Les événements de post-1987, notamment les tentatives de mise sous tutelle du Conseil Électoral Provisoire et la répression des mobilisations populaires, la violence armée et le désordre administrative de l’administration publique (la tradition de délivrance de services publics, la corruption, l’impunité, le favoritisme, le népotisme etc.) confirment l’hypothèse d’une continuité structurelle du pouvoir néo-duvaliériste.
Par ailleurs, la politique gouvernementale du Conseil National de Gouvernement se caractérise par une stratégie ambivalente : d’un côté, la production d’un discours démocratique destiné à satisfaire les attentes nationales et internationales ; de l’autre, la mise en œuvre de pratiques autoritaires visant à préserver les intérêts d’une élite politico-militaire. Cette dualité engendre ce que l’on pourrait qualifier, dans une perspective philosophique, de « dissociation du politique » : le langage de la démocratie est mobilisé comme instrument de légitimation, tandis que son contenu normatif et structurel est systématiquement vidé de sa substance.
L’échec du Conseil National de Gouvernement, comme a priori de la transition à la démocratie, réside précisément dans cette incapacité — ou ce refus — d’opérer une rupture épistémologique avec le passé. En maintenant l’impunité des acteurs du régime précédent et en entravant les mécanismes de participation populaire, il compromet les fondements mêmes de la souveraineté démocratique. La suggestion des auteurs (1998, pp.6-7), est que cette période inaugure une série de « soubresauts » où la dictature, loin de disparaître, se transforme et se perpétue en d’autres formes. Ainsi, le Conseil National de Gouvernement doit être compris non comme une parenthèse transitoire, mais comme un moment charnière de reproduction du pouvoir autoritaire et des maux de tête du système. Il constitue le point d’ancrage d’une dynamique historique où la démocratie, réduite à une façade institutionnelle, peine à s’incarner dans les pratiques effectives de gouvernance. Dès lors, la transition de 1986 apparaît rétrospectivement comme un simulacre du pouvoir : une mise en scène politique où l’énonciation démocratique masque la persistance d’un ordre profondément inégalitaire et coercitif.
1.3. 29 mars 1987 : Constitution et promesse démocratique
Le 29 mars 1987 constitue, dans l’histoire contemporaine d’Haïti, un moment d’intensité politique et symbolique exceptionnelle : celui de la ratification populaire de la Constitution. Dans un contexte encore marqué par la chute de Jean-Claude Duvalier et les incertitudes de la transition, cet acte référendaire apparaît comme une réappropriation souveraine du destin national. Ce qui pourrait être justifié par l’acte magistral où « le peuple ratifie en masse la Constitution “libérale” » (p.9), manifestant ainsi une volonté claire de rupture avec l’ordre autoritaire antérieur.
Cette Constitution se veut fondatrice alors. Parce qu’elle consacre les principes de séparation des pouvoirs, de souveraineté populaire et d’exclusion des duvalieristes ou des Tontons Makout notoires de la vie politique. Elle institue également des mécanismes essentiels à la démocratie, notamment un Conseil Électoral Provisoire indépendant, chargé d’organiser des élections libres, honnêtes et participatives. À cet égard, elle incarne une véritable promesse démocratique, au sens fort du terme : non seulement un projet juridique, mais aussi un horizon éthique et politique.
Cependant, cette promesse se heurte rapidement à une réalité structurelle défavorable à l’exercice de la démocratie comme système politique. L’analyse des événements de 1987, telle que proposée dans mes frères, met en évidence une contradiction profonde entre l’élan constituant du citoyen et de la citoyenne et les pratiques du pouvoir en place. En effet, les tentatives du Conseil National de Gouvernement de placer le Conseil électoral sous tutelle (p.8), ainsi que la multiplication des actes de violence — du massacre de Jean-Rabel aux attaques contre les institutions électorales — traduisent une volonté manifeste de neutraliser les avancées constitutionnelles du nouveau système.
Dans cette perspective, la Constitution de 1987 apparaît comme un texte paradoxal : à la fois pleinement légitime dans son origine populaire et profondément fragilisé dans son application par rapport à la force militaire et politique des néo-duvalieristes contre les institutions ou l’administration publique. Elle devient ce que l’on pourrait qualifier, dans une approche sémantique, de « signifiant sans effectivité » : un ensemble de principes affirmés mais non réalisés, ou courbées sous la force des forces effectives. Je rejoins implicitement mes amis auteurs, en ce sens que la norme juridique ne suffit pas à transformer la réalité politique lorsqu’elle n’est pas soutenue par une volonté institutionnelle forte et efficiente et une culture démocratique partagée, contrôlée et régulée.
Alors, je subsume que l’échec réside donc moins dans le contenu de la Constitution que dans les conditions de sa mise en œuvre. L’absence de rupture avec les structures de pouvoir héritées du duvaliérisme, ce que j’appellerais les néo-duvalieristes conjuguée à la persistance de la corruption, du clientélisme, du népotisme, du favoritisme et de l’impunité, empêche toute appropriation effective du texte par les institutions; ce qui affecte grandement l’application stricte des lois de l’administration publique. La souveraineté populaire, pourtant affirmée avec force le 29 mars 1987, se trouve ainsi rapidement confisquée et continue de banaliser la force populaire.
Dès lors, la Constitution de 1987 s’inscrit dans une temporalité suspendue, entre fondation des schèmes démocratiques et inachèvement. Elle demeure un référent normatif incontournable, mais aussi le témoignage d’une promesse trahie. En ce sens, elle révèle une tension constitutive de l’histoire politique en Haïti : celle d'une citoyenneté capable de produire des moments de haute intensité démocratique, mais confrontée à des structures de pouvoir démocratisant qui en entravent systématiquement la réalisation.
II – LE 29 NOVEMBRE 1987 : SÉMANTIQUE D’UN MASSACRE ÉLECTORAL
2.1. Le « peuple » comme sujet politique émergent
Le 29 novembre 1987 devait consacrer, dans l’histoire politique en Haïti, l’irruption décisive du peuple comme sujet souverain. Après des décennies de marginalisation et de dépossession politique, les masses populaires, « cartes électorales à la main », entendent exercer concrètement leur droit de cité. De l’ailleurs, mes amis auteurs l’ont souligné en marqueur rouge que « les masses haïtiennes veulent enfin […] faire irruption pleinement comme acteurs sur la scène politique »(1998, p.5). Cette formulation est essentielle car elle indique une mutation profonde du statut du peuple, qui cesse apparemment d’être un simple objet de gouvernement pour devenir un agent de l’histoire, dont il ne jouira pas les fruits à travers l’exercice du pouvoir.
Dans une perspective historico-philosophique, cette émergence constitue ce que l’on pourrait qualifier de rupture anthropologique. Le passage du « sujet soumis » au « citoyen » implique une redéfinition du rapport au pouvoir : l’autorité ne procède plus d’une transcendance imposée, mais de l’expression immanente de la volonté générale. Cette dynamique rejoint les analyses que j’ai faites dans mon travail sur Haïti : École, inégalités, reproductions sociales ou la politique implicite des rues. « Le Nouvelliste », (2025, en ligne) auquel j'ai tenté de montrer que la construction du sujet politique issu de la masse défavorisée en Haïti passe nécessairement par une réappropriation symbolique et concrète de l’espace public par la politique de grippage des masses historiquement exclues. Le terme « peuple », longtemps maintenu « andeyò » de ce canevas de la manipulation, en dehors du champ décisionnel, tente ici de franchir le seuil de la visibilité politique, même quand manipulé ou trahi par l’exercice des politiques publiques de l’État.
Cependant, cette émergence, porteuse d’une promesse de transformation démocratique, se heurte immédiatement à une violence structurée. L’irruption du terme « peuple » comme sujet politique constitue, en elle-même, une menace pour les détenteurs traditionnels, néo-duvalieristes non déclarés du pouvoir. Dès lors, la répression du processus électoral ne doit pas être interprétée comme un dérapage circonstanciel, mais comme une réaction systémique visant à contenir cette transformation. Le massacre du 29 novembre 1987 apparaît ainsi comme un acte de négation politique à la transition du nouveau système : il s’agirait d’empêcher que le peuple ne soit devenu effectivement sujet et détenteur de la souveraineté du pouvoir.
Eu égard à cela, la violence déployée acquiert une dimension sémantique particulière. Elle signifie, au-delà de la destruction physique, le refus de reconnaître la légitimité du peuple comme source du pouvoir. Mes amis auteurs avaient failli aller dans le même sens que moi, par le fait d'empêcher l’élection revient à nier l’existence même du citoyen (1998, p.6) mais aussi à réduire en singleton négligeable la puissance et la responsabilité des institutions en tant catalyseur de l’application de normes. Le vote, en tant qu’acte fondateur de la démocratie, est alors vidé de sa portée symbolique laissant place au militarisme et des schèmes du macoutisme.
Ainsi, le 29 novembre 1987 révèle une contradiction fondamentale de la trajectoire de la politique contemporaine en Haïti : au moment précis où la population dès lors tenté d’accéder à la pleine subjectivité politique, les structures de domination en lien avec les perroquets du duvaliérisme se recomposent pour en empêcher l’accomplissement. Cette tension entre émergence de l’exercice démocratique et la répression de l’expression des urnes constitue, a priori, l’un des nœuds essentiels de la crise démocratique en Haïti, et éclaire, dans la durée, les difficultés à instituer une souveraineté réellement populaire et effective.
2.2. Violence d’État et confiscation du suffrage
Le 29 novembre 1987 illustre de manière tragique la capacité de l’État néo-duvaliériste à instrumentaliser la violence pour neutraliser l’expression de la souveraineté populaire. Les commandos armés, protégés par l’armée et les structures résiduelles du duvaliérisme, transforment les bureaux de vote en « stands de tirs » (Roussière et al., 1998, p.5). Ce n’est pas un incident isolé, mais une stratégie systématique visant à dissuader la participation massive et à rétablir la prééminence d’un pouvoir minoritaire, peu importe les détails en termes de dispositifs relatifs au déroulement de cette expression populaire, participative et représentative.
Cette violence d’État à schèmes duvalieristes ne se limite pas non seulement à l’élimination physique des corps des électeurs, mais elle s’inscrit dans une logique politique et symbolique. C’est peut-être là que mes amis auteurs n’ont pas tort en ce sens qu'« empêcher une élection populaire revient à permettre une élection non participante » (1998, p.6). Le massacre sert donc à confisquer le suffrage et à réaffirmer que le pouvoir reste l’apanage de quelques-uns, tandis que le peuple est maintenu en marge de décisions du pouvoir. La coercition devient alors un outil de régulation politique des militaristes épousant les mêmes pratiques de distorsion du régime boutdi de Duvalier, remplaçant la légitimité électorale par la force brute des armes.
L’analyse historico-philosophique montre que cette stratégie traduit une volonté de maintenir la continuité du duvaliérisme sous couvert d’une transition démocratique. La violence s’inscrit alors dans un continuum historico-pratique du pouvoir post-1986 : elle reproduit les méthodes de domination et de contrôle développées sous la dictature, mais en les adaptant au contexte électoral, et des massacres à couvert voilé de la population, car en Haïti, hormis la montée du contrôle des gangs, la population se perd toujours dans son sang et ses biens meubles et immeubles. Elle illustre également la fragilité des institutions naissantes et érigées en garant de l’exercice du public politique et administratif, et le vide laissé par l’incapacité du Conseil National de Gouvernement entre autres structures de l’État, à protéger les droits fondamentaux du citoyen, de la citoyenne jusqu’alors.
C’est pourquoi le massacre du 29 novembre dépasse le simple fait divers : il constitue un acte politique signifiant et significatif, révélateur de la structure même du pouvoir post-Duvalier en Haïti. La démocratie, proclamée par la Constitution et par les institutions électorales, se heurte à une réalité où la violence, intériorisée grandement par les politiques publiques de l’État demeure l’ultime arbitre de la maintenance du système. Alors, je présume que cette confiscation du suffrage populaire n’est pas seulement matérielle dans son essence a priori, mais symbolique dans ses degrés d’accomplissement en termes de pratiques démocratisables : elle négationne la légitimité populaire du citoyenne et de la citoyenne comme sujet politique, empêchant toute maturation de la citoyenneté en termes de liberté d’expression volontaire et participation, représentation délibérative.
L’événement de novembre 1987 met au sommet le lien étroit entre violence et politique en Haïti et qui se perpétue sur d’autres formes dans les pratiques de pouvoir : la force des armes ou politique, ou encore administrative devient instrument de gouvernement, de brutalité, de perpétuation des inégalités socio-économiques et le droit de la population à s’exprimer est systématiquement subordonné aux intérêts de l’élite militaro-politique qui jusque-là met pye sou kou du système et de l’exercice du pouvoir en Haïti. La compréhension de cette violence qui accumule d’autres formes de violence comme stratégie de contrôle du pouvoir en Haïti, permet de saisir l’ampleur du défi démocratique dans lequel le pays reste engagé, près de quarante ans après les événements du massacre de 29 novembre, comme a priori des entraves de l’exercice de la démocratie.
2.3. « Démocratie avortée » : analyse d’un lexique tragique
Les termes employés par la presse internationale à l’issue de la date du 29 novembre 1987, tels que « démocratie avortée » ou « liberté mort-née » cités par mes amis auteurs constituent une expression tragique de l’expérience d’Haïti de la transition démocratique (Roussière et al., 1998, p.5). Ces formulations ne relèvent pas simplement d’une hyperbole journalistique agrégée en mots de réconforts ou de critiques farfelues mais elles traduisent une contradiction structurelle entre la proclamation formelle des droits démocratiques et leur impossibilité pratique. D’où la démocratie est affirmée sur le papier, mais systématiquement empêchée sur le terrain dans la réalité.
Cette sémantique tragique révèle également la dimension symbolique de l’événement car l’échec de cette journée électorale devient un marqueur identitaire et politique pour le peuple haïtien dans toutes ses sphères. Comme le notent mes amis auteurs, la violence et l’impunité qui ont accompagné les élections font du 29 novembre un « dimanche noir » (p.5). Ces mots fixent une mémoire collective où l’aspiration populaire à la souveraineté est mise en échec par des forces étatiques et militaro-politiques. Le lexique utilisé dépasse donc la simple description factuelle de l'événement ou des fils d’évènement : il participe au contraire à la construction d’une conscience historique et politique, nourrie de frustration, de désillusion et d’une prise de conscience aiguë des limites de la transition.
Pierre Raymond Dumas souligne que cette dramatisation lexicale de la démocratisation d’une transition qui n’en finit pas, n’est pas anodine : elle constitue un outil de lecture critique des rapports de force en Haïti. En nommant la démocratie « avortée », l’on explicite l’écart entre le projet constitutionnel de mars 1987 et la réalité électorale de novembre et jusqu’alors. De même, l’expression « liberté mort-née » traduit le paradoxe d’une population qui se voit reconnaître ses droits tout en étant physiquement et politiquement empêchée de les exercer (Roussière et al., 1998, pp.5-6).
Par degré d’appréhension du schéma historique, le lexique tragique opéré par les auteurs et repris par la presse internationale cristallise l’expérience haïtienne de la violence politique et de l’impunité. De ce me semble cela fonctionne à la fois comme mémoire historique longue et avertissement d’une rupture systémique ou structurelle inaboutie dans toutes ses os : mémoire des massacres électoraux des violences liées aux inégalités socio-économiques et avertissement sur l’imminente fragilité des institutions démocratiques en Haïti. La répétition de ces expressions dans l’historiographie contemporaine contribue, à mon humble avis, à la fixation d’un récit où la démocratie, bien qu'annoncée, demeure fragile ou démocratisante, suspendue en fil d’araignée et constamment menacée par des structures de pouvoir héritées du duvaliérisme et de l’armée détenant les forces réelles du pouvoir (p.6).
En réalité, je soutiens que ce lexique dit « tragique » n’est pas seulement descriptif, mais significatif. Parce qu’il rend intelligible le décalage entre promesse de promiscuité et réalité jonglant la misère et l’appauvrissement entre légitimité populaire et contrôle autoritaire, et éclaire les raisons profondes de la désillusion et de la défiance durable vis-à-vis du processus démocratisant en Haïti.
III – L’IMPUNITÉ COMME MATRICE DU SYSTÈME POLITIQUE
3.1. De la continuité des logiques de force et de la violence systématique de l’État
Je fais l’assomption de l’argument selon lequel toute analyse des événements post-1987 suggère que la violence, la corruption, le népotisme, le favoritisme et l’impunité constituent non pas des accidents mais le fil conducteur du système politique démocratisant (le néo-duvaliériste) d’Haïti. À tel point que « l’hypothèse d’une continuité entre novembre 1987 et septembre 1991 se vérifie » (1998, p.5) et le cas échéant, jusqu’alors (1986-2026). Cette continuité se matérialise à travers les différents chefs d’État et régimes politiques militaires ou néo-militaires : Henri Namphy (1986-1988), Prosper Avril (1988-1990) et Raoul Cédras (1991-1994), etc.
L’élément central de cette continuité de la violence systématique des néo-duvaliéristes est la primauté de la force militaire, politique et administrative sur le droit. Car chaque régime, qu’il se réclame de la transition démocratique ou qu’il impose une dictature ouverte, repose sur des structures héritées du duvaliérisme et sur la capacité de l’armée, de la violence systématique à contrôler le champ politique et la vie des citoyens et des citoyennes. De l’ailleurs la succession rapide des gouvernements civils et militaires après 1986 – de Namphy à Leslie Manigat, puis Prosper Avril, Ertha Pascal Trouillot et Raoul Cédras, etc. – démontre que les institutions démocratisantes restent fragiles face à l’usage de la force (Roussière et al., 1998, p.6).
Partant de là, dois-je attirer l’attention sur ce que cette continuité de la violence systématique et systématisante peut traduire également une forme de permanence de corruption et de l’impunité comme violence exagérée du système démocratisante issue de la transition systématique qui n’en finit pas, dans le sens de Dumas ou de ce que j’appelle la rupture des schèmes socio politiques inaboutie. Les accusés des massacres du 29 novembre 1987, comme les généraux Namphy et Régala, n’avaient pas pu poursuivre par la justice de manière significative.
C’est ce que j’appellerais « La justice à juste-titre ». Le clientélisme, la corruption, l’impunité, qui ne datent pas d’aujourd’hui, n’est pas seulement un défaut du système judiciaire sous le couvert de la protocole administrative; mais aussi elle constitue un instrument continuel de reproduction sociale et politique du système démocratisant en Haïti. Les structures de répression, civiles et militaires, demeurent intouchables et servent de levier pour contrôler la société et dissuader toute contestation, toute mobilisation contraire au système.
Cette logique de force s’accompagne d’un langage et d’un symbolisme visant à légitimer l’illégitimité. L’usage récurrent de la rhétorique démocratique plutôt démocratisante dans les faits, notamment par le Conseil National de Gouvernement et ses successeurs jusqu’alors, masque une réalité où le peuple haïtien reste marginalisé et la souveraineté populaire est systématiquement contournée. En Haïti, j’ose le dire, la force s’impose toujours sur le droit. Car le citoyen ou la citoyenne est maintenu.e dans une position subordonnée, et la démocratie demeure un idéal moderniste non réalisé jusque-là.
En cela, entre 1987 et 1994, Haïti montre que la consolidation démocratique est systématiquement entravée par la continuité des logiques de violence, la médiocratie et non l’alternance des compétences spécialisées ou par l’absence de reddition de comptes. La force politique, administrative ou armée devient le véritable moteur du clientélisme de régulation de pouvoir, et la corruption, l’impunité leur corollaire indispensable, formant la matrice structurelle du système politique démocratisante d’Haïti.
3.2. Justice absente et reproduction des violences
L’un des enseignements fondamentaux de mon analyse est archétypiquement jonché sur le roc solide selon lequel la corruption et l’impunité, la force du clientélisme et la violence constituent le moteur central du système politique de la transition politique démocratisante en Haïti. Les événements post-1986 démontrent que les acteurs en position de contrôle – militaires, toutes formes de violence socio-politiques, anciens généraux et élites politiques néo-duvalieristes – ne se contentent pas de monopoliser le pouvoir ; mais ils génèrent également un climat permanent de clientélisme enragé, de violence systématique et systématisante et d’insécurité qui devient structurel dans la vie quotidienne des citoyens.nes. J’embrasse à nouveau l’idée de mes amis auteurs car « avec l’impunité, la force gagne toujours sur le droit » (p.6). La répétition cyclique des massacres et des intimidations électorales transforme la criminalité en un outil politique systématique du système.
La continuité entre les régimes de Henri Namphy, Prosper Avril, Raoul Cédras et même jusque-là certaines institutions civiles éphémères illustre cette dynamique. La population haïtienne n’a jamais été protégée par un État garant de ses droits, même des moindres « le droits d’avoir des droits». Au contraire, les mêmes structures qui devraient assurer la sécurité, la vie, notamment l’armée, la police et des structures paramilitaires sont mobilisées pour maintenir un ordre social basé sur la peur, la violence et la banalisation de la vie. Cette instrumentalisation de la violence institutionnelle fait de la criminalité, tout comme aujourd’hui un élément constitutif du fonctionnement politique, où chaque abus, chaque cas de violence est pratiquement exempt de sanctions ou de poursuites judiciaires efficaces. Les massacres de novembre 1987 et suivants en Haïti, les assassinats politiques (Louis Eugène Athis, Yves Volel, etc.) et les violences rurales à Jean Rabel etc. montrent que la répression est systématiquement systématisante, prévisible et intégrée dans la stratégie du pouvoir (Roussière et al., 1998, p.6).
La justice en Haïti, lorsqu’elle existe, apparaît comme marginale et incapable de contrer ces pratiques. Les procès comme celui de Raboteau (1991-1994) sont révélateurs en cela qu’ils surviennent des années après les faits, avec des résultats limités, et qui n’inversent pas la logique de la corruption, de l’impunité ou de la violence régissant la société jusque-là. Ce retard, déficit ou cette inefficacité montrent que la violence ou la criminalité n’est pas un phénomène accidentel, mais, a priori, une conséquence directe d’un système systématisant où ceux qui contrôlent les pouvoirs (monopole économique, monopole politique) structurent les conditions de sa reproduction. La violence, quelque soit sa forme ou ses stases, devient quotidienne, normalisée, et la société se trouve dans un état de traumatisme prolongé, où la peur influence la vie politique, économique et sociale.
Par ailleurs, cette forme de violence ou de criminalité institutionnelle fonctionne comme un outil de contrôle politique. L’usage de la force ou de la violence permet non seulement d’éliminer physiquement l’opposition, ou l’expression des contradictions mais également d’instaurer une culture de soumission, de peur et d’autocensure au sein de la population. Les institutions de l’État, qui devraient protéger les citoyens, les citoyennes, deviennent elles-mêmes vecteurs de violences. Dès lors, les bureaux de vote sont mitraillés, les radios indépendantes menacées, les syndicats et coopératives paysannes matés, tandis que l’Église et les organisations de la société civile subissent pressions et intimidations (Roussière et al., 1998, p.6).
Cette dynamique a un effet profondément corrosif sur la démocratie naissante ou démocratisante. Les droits civils et politiques sont proclamés mais systématiquement frustrés, la citoyenneté devient un statut fragile et conditionnel, et la souveraineté populaire est systématiquement contournée. La criminalité générée par le pouvoir ne se limite pas aux actes ponctuels. Alors qu’elle se reproduit et se diffuse, structurant le quotidien des ayitiens et modelant leurs comportements, leurs aspirations et leur rapport à l’État.
L’absence de justice et la permanence de l’impunité sont à la fois causes et conséquences de la violence politique. Les élites qui contrôlent le système créent un environnement où la criminalité devient un mécanisme ordinaire de gouvernance. L’État haïtien, loin de protéger la société dans sa mission régalienne, reproduit la violence et les inégalités socio-économiques comme structure de pouvoir, et ce cycle se maintient sur plusieurs fronts en plusieurs décennies, de 1987 aux années 1990 et au-delà, transformant la peur et l’insécurité en piliers du contrôle politique.
3.3. La peur comme langage politique
L’une des conséquences les plus durables de l’usage systématique de la violence systématisante en Haïti est l’instauration d’une « peur cyclique ». La violence linguistique, et celle armée etc. soutenue par les inégalités socio-économiques » sont visibles. Cette peur dépasse le simple traumatisme individuel mais devient un véritable langage politique, un instrument de contrôle utilisé par ceux qui détiennent le pouvoir pour dissuader toute contestation ou mobilisation populaire. La répétition des massacres et des assassinats transforme la violence, quelque soit sa forme, en norme sociale et politique, façonnant le comportement collectif et limitant la participation démocratique.
Le 29 novembre 1987, comme toute date marquant des événements de massacres de la population en Ayiti illustre déjà ce phénomène : les commandos armés transforment les bureaux de vote, les plantations, des espaces de loisirs ou d’échanges financiers ou alimentaires en « stands de tirs », envoyant un message clair au peuple alors que l’État à travers ses structures formelles de contrôle est là. Alors le droit à la vie tout comme l’expression politique se paie au prix de la vie en Ayiti. La peur devient ainsi un outil structurant l’ordre politique de l’État, un code partagé par les élites économiques et politiques pour maintenir leur contrôle sur la société. La mémoire de ces événements se cristallise dans le lexique tragique : « démocratie avortée », ou du moins une transition qui n’en finit pas ou encore « liberté mort-née » (p.5), et dans la conscience collective des Haytiens, qui comprennent que tout engagement politique comporte un risque réel et immédiat.
Cette logique de terreur se poursuit au fil des années à travers une série d’assassinats ciblés qui marquent l’histoire politique du pays. Louis Eugène Athis (2 août 1987) et Yves Volel (13 octobre 1987) sont tués pour leur engagement politique (p.6). Par la suite, Jean Dominique, journaliste et défenseur des droits humains, est assassiné en 2000, suivi de Gérard Dorval, militant syndical, et de plusieurs acteurs de la société civile. Dans un contexte plus récent, des figures telles que Jovenel Moïse et Éric Jean-Baptiste, Me Monferrier Dorval entre autres figures, ont été éliminées dans des conditions violentes, démontrant que l’usage de la violence comme instrument politique ne connaît ni interruption ni limite temporelle.
La peur par l’usage de la violence ainsi structurée produit une société paralysée, où la participation politique devient une entreprise risquée et les citoyens hésitent à s’impliquer pleinement. Le contrôle social ne repose plus seulement sur la loi ou les institutions, mais sur l’intimidation, la violence ou la menace constante. Mes amis auteurs le reprennent sans cesse, alors paraphrase « la répétition des massacres installe une sorte de peur cyclique : C’était hier, ce peut être demain ; donc aujourd’hui, je ne me mets pas en première ligne » (p.6). Cette règle tacite régule le comportement individuel et collectif, empêchant le développement d’une véritable culture démocratique.
La peur par l’usage de la violence devient un langage politique, un mécanisme de gouvernance invisible mais omniprésent, une reconfiguration du contrôle du pouvoir (politique et économique). Elle transforme la violence ponctuelle en stratégie durable, et la criminalité orchestrée par les élites politiques et néo-militaires s’inscrit dans le quotidien des Haïtien.ne.s. Chaque assassinat, chaque attaque, chaque menace renforce ce cycle, consolidant un système où le droit est subordonné à la force, et l’expression populaire reste systématiquement encadrée et menacée.
Conclusion
Entre 1986 et 2026, Haïti a connu une trajectoire grouillante entre espoir démocratique et retour de la violence, illustrant la fragilité d’un système politique en transition jamais aboutie. Le départ de Jean-Claude Duvalier, le 7 février 1986, a marqué un moment évocateur dans l’histoire nationale, ouvrant un horizon d’espérance pour un peuple longtemps soumis à la terreur du duvaliérisme. En revanche, cette libération apparente fut immédiatement tempérée par la mise en place du Conseil National de Gouvernement, dirigé par Henri Namphy, où les promesses de neutralité politique et de transfert pacifique du pouvoir se révélèrent rapidement être des artifices de façade et de manipulation. Les travaux de Roussière, Rocher et Danroc, nous montrent que l’«â€¯on n’accepterait […] qu’une démocratie de façade qui garantit la continuité des privilèges » (p.7), révélant la permanence des structures de domination et la reproduction de violence des figures duvalieristes au sommet de l’État.
La ratification de la Constitution du 29 mars 1987 a symbolisé une rupture normative, marquant la volonté populaire de refonder l’État sur des bases démocratiques (pp.6-9). Cependant, ce texte reste lettre morte face à l’absence de volonté politique réelle, transformant l’idéal démocratique en un signifiant suspendu entre aspiration et trahison de la lutte populaire. Cette contradiction s’est illustrée de manière tragique lors d'élections du 29 novembre 1987. La population haïtienne, émergent comme sujet politique, affirme sa souveraineté et son droit à participer pleinement au processus électoral ou à la chose publique. En cela, l’irruption des commandos armés transforma les bureaux de vote en «â€¯stands de tirs », illustrant que la violence n’était pas accidentelle mais constitutive de la régulation politique et de la confiscation du suffrage. Les expressions «â€¯démocratie avortée » et «â€¯liberté mort-née » synthétisent cette sémantique de l’échec et la construction d’une mémoire collective marquée par la frustration et la désillusion.
La corruption, l’impunité, la violence et les inégalités socio-économiques au cœur du système politique Haïti, a permis aux logiques de force de se perpétuer. Entre Henri Namphy et Raoul Cédras ou ses alliés néo-duvaliéristes qui détiennent le contrôle de la corne aujourd’hui, le pouvoir s’est maintenu par la violence et la peur cyclique, où chaque assassinat – de J. Dominique à Dorval, Jovenel Moïse ou Éric Jean-Baptiste, entre autres cas – renforce la paralysie sociale et dissuade l’engagement politique. Les mobilisations populaires et l’action de l’Église, bien que fondamentales, ont dû composer avec une ambivalence institutionnelle et des structures de contrôle qui limitent la portée de la participation citoyenne.
Les élections postérieures – 2006, 2011 et 2015 – montrent que les conditions essentielles d’une démocratie réelle, libre, honnête et participative, sont rarement réunies. La démocratie en Haïti demeure alors une forme sans contenu valable, un langage politique marqué par la promesse et la trahison des lois, où le peuple «â€¯andeyò » continue d’être exclu du système et des décisions qui affectent son quotidien.
Revivre les précédents de 1987, c’est comprendre que la démocratie ne se décrète pas comme le font les néo-duvalieristes, mais se construit dans la mémoire, le respect des principes et des institutions, la justice et la participation réelle des citoyens.nes. La sanction des crimes passés, la fin de l’impunité et l’appropriation civique de l’État sont les conditions sine qua non pour que les cycles de violence et de trahison ne se répètent plus. Quarante ans après, la leçon reste claire : seule une articulation entre mémoire, justice et engagement citoyen peut transformer l’espoir démocratique en réalité tangible, permettant à la population de devenir acteur de son destin et de dépasser les héritages autoritaires du passé.
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Formation : Fondements philosophiques et sociologiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Sciences Juridiques/FDSE, Communication sociale/Faculté des Sciences Humaines (FASCH/UEH
