Haïti n’a pas besoin d’un pouvoir qui observe, calcule et diffère. Elle a besoin d’un État qui agit, protège et assume. Or, aujourd’hui, ce que le peuple voit, ce n’est pas un gouvernement en action, mais une autorité figée, distante, et tragiquement indifférente.
Après près de cinq années de gouvernance provisoire sans transition véritable, la question n’est plus de savoir si le pays est engagé sur la voie du renouveau démocratique. Elle est de comprendre pourquoi il en est toujours empêché. Et la réponse, de plus en plus évidente, dérange : le système actuel fonctionne pour ceux qui en tirent profit, et précisément contre les plus vulnérables. La précarité n’est pas corrigée, elle est entretenue ; la souffrance sociale n’est pas un accident, elle devient un instrument.
Dans cette architecture de l’abandon, le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé incarne une dérive inquiétante : celle d’un pouvoir sans ancrage populaire, sans responsabilité effective et sans obligation de rendre compte. Une gouvernance hors-sol, qui accumule retards, incohérences et décisions déconnectées. Les autorités provisoires, loin de stabiliser le pays, prolongent et aggravent la crise. Elles substituent à l’urgence d’agir une logique d’attente permanente, où chaque décision essentielle est différée, diluée ou simplement ignorée.
La problématique est limpide : un refus d’agir face à l’urgence sociale. Depuis mai 2025, le rapport du Conseil supérieur des salaires relatif à la revalorisation du salaire minimum est entre les mains de l’Exécutif. En avril 2026, aucune suite. Près d’une année d’attente, sans publication, sans arrêté, sans justification. Ce silence n’est pas neutre. Il consacre une rupture du contrat social. Car refuser d’ajuster les salaires dans un contexte d’inflation élevée revient à organiser la paupérisation. Le salaire minimum, 685 gourdes par jour dans le textile, moins encore ailleurs, demeure dramatiquement en deçà des besoins vitaux.
Les résultats de cette inaction sont déjà visibles, mesurables, accablants. L’inflation continue d’éroder le pouvoir d’achat, avec un panier de consommation en hausse de 23,5 % en janvier 2026 par rapport à l’année précédente. Le taux de change, oscillant entre 132,5 et 138 gourdes pour un dollar, accentue encore la cherté des produits importés. Concrètement, cela signifie que les ménages mangent moins, se déplacent moins, renoncent davantage. La vie quotidienne devient une équation impossible.
À cette dégradation s’ajoutent des décisions publiques qui aggravent la situation au lieu de la corriger. Le prix du gallon de gazoline, passé de 201 gourdes à 725 gourdes, enregistre une hausse de 260,7 %. Cette explosion ne relève pas seulement d’une contrainte économique : elle traduit une absence totale de politique énergétique. Aucun plan de transition, aucune stratégie pour exploiter les ressources nationales: solaire, éolien, hydraulique. Le pouvoir se contente d’entériner la hausse, sans amortisseur social, sans vision structurelle. Il officialise la crise sans jamais la combattre.
Les retombées sur la population sont dévastatrices et multiformes. Le coût du transport explose, entraînant dans son sillage celui des denrées alimentaires et des services de base. À cela s’ajoute une pression informelle devenue systémique : sur plusieurs axes routiers, les postes de « péage » illégaux se multiplient, parfois jusqu’à six ou sept sur un même trajet. Chaque arrêt est une taxe imposée, chaque passage une ponction arbitraire. Le transporteur répercute, le commerçant ajuste, et le consommateur, déjà fragilisé, supporte l’intégralité du choc. L’économie réelle est ainsi prise en étau entre inflation, insécurité et prédation.
Dans ce contexte, le refus d’appliquer les recommandations du Conseil supérieur des salaires apparaît pour ce qu’il est : une décision politique délibérée. Maintenir des salaires bas dans une économie en crise, c’est maintenir une population sous contrainte, dépendante, vulnérable. Pourtant, ces recommandations avaient été validées dans un cadre tripartite, incluant même des représentants du secteur privé. Le blocage ne peut donc être justifié par un désaccord technique. Il révèle une volonté de retarder, voire d’empêcher toute amélioration des conditions de vie.
Le constat est sans appel : loin de corriger les déséquilibres, le pouvoir les entérine et les amplifie. Il ne protège pas, il expose. Il ne régule pas, il laisse faire. Il ne réforme pas, il subit ou feint de subir. Gouverner, dans ces conditions, ne consiste plus à administrer l’intérêt général, mais à gérer la survie collective dans l’indifférence la plus froide. Et c’est précisément là que réside la faillite : quand un État cesse d’être un rempart pour devenir un spectateur, il abandonne sa raison d’être.
Rubson BRUMAIRE
