Il existe deux types de racisme. Celui qui hurle dans les ruelles sombres, maladroit, grossier, facilement condamnable. Et celui qui se lisse les cheveux devant un miroir, ajuste sa cravate, s’installe dans un studio climatisé, et parle avec le sourire calme de celui qui sait qu’il ne risque rien. La chaîne francaise CNews, c’est le second.
CNews n’est pas un dérapage. C’est un système. Une architecture idéologique construite pierre par pierre, plateau par plateau, polémiste par polémiste, pour que les idées les plus nauséabondes puissent circuler librement, bénéficiant de la légitimité d’un écran, d’un générique et d’une fréquence TNT attribuée par l’État lui-même. Une fréquence publique transformée en tribune privée de la haine organisée.
Mais avant même de parler de méthode, il faut nommer l’obsession fondatrice, celle qui pulse comme un cœur malade sous chaque émission, chaque débat, chaque plateau : « griller » les musulmans de France d’abord. C’est le premier cercle. L’islam présenté non comme une religion parmi d’autres dans une République laïque, mais comme une invasion, une gangrène, une civilisation ennemie tapie à l’intérieur même du corps national. Chaque fait divers devient prétexte. Chaque nom à consonance arabe, une preuve. Chaque mosquée, une menace. On n’informe pas on instruit un procès permanent dont le verdict est rendu avant même l’ouverture des débats.
Puis vient le deuxième cercle, naturel prolongement du premier : les étrangers. Tous. Indistinctement. L’immigré économique, le réfugié qui fuit les bombes, l’étudiant venu chercher un avenir meilleur tous fondus dans une masse indifférenciée, menaçante, coûteuse, ingrate. On leur reproche de venir, on leur reproche de rester, on leur reproche d’exister dans l’espace public français sans s’y être dissous jusqu’à l’invisibilité totale. La France, dans cette grammaire-là, appartient à ceux qui y sont nés depuis suffisamment longtemps, critère jamais défini, volontairement flottant, ajustable selon les besoins de la polémique du jour.
Et puis le troisième cercle, le plus vaste, celui qui permet d’élargir indéfiniment le filet : les délinquants. Il faut les déporter. Formule magique qui permet de rejoindre les deux obsessions précédentes par une passerelle pseudo-judiciaire. Car dans le lexique CNews, le délinquant a toujours un visage, une couleur, une origine. La délinquance en col blanc n’existe pas dans ce territoire mental. La fraude fiscale des grands groupes n’y est jamais un sujet d’indignation nationale.
Non la violence, la vraie, celle qui mérite l’expulsion et la mise au ban, elle vient d’en bas, elle vient d’ailleurs, elle vient de ceux qui ne ressemblent pas aux éditorialistes du plateau. C’est un créneau extraordinairement large dans lequel la chaîne s’engouffre avec l’appétit d’un prédateur qui a compris que le marché de la peur est inépuisable.
Musulmans, étrangers, délinquants trois catégories suffisamment floues pour y faire entrer, selon les besoins du moment, la quasi-totalité de ceux que l’on souhaite désigner à la vindicte populaire. Un triptyque de la stigmatisation taillé sur mesure pour occuper les esprits, saturer les conversations, et surtout détourner le regard des questions qui fâchent vraiment : les inégalités, la corruption, la faillite des services publics, les scandales financiers qui prospèrent tranquillement dans l’angle mort de ces plateaux si bruyants.
Plusieurs fois condamnée
Un média, dans sa définition la plus noble, est un miroir tendu vers la société imparfait certes, mais orienté vers la vérité, l’équilibre, la pluralité des voix. CNews est tout l’inverse : c’est un entonnoir. On y fait entrer la diversité du réel, et on en ressort une bouillie idéologique monochrome où l’immigré est le problème, l’islam, la menace, et le Blanc “de souche”, l’éternel assiégé dans son propre pays. Ce n’est pas du journalisme. C’est de la politique éditoriale déguisée en information. Comparer CNews à une chaîne d’information, c’est comme comparer un tribunal d’inquisition à un débat philosophique : les deux ont des tables, des chaises et des gens qui parlent fort, mais les conclusions sont écrites d’avance.
Si CNews est une cathédrale du racisme institutionnalisé, alors Pascal Praud en est le pape et quelle papauté. Il officie chaque matin avec la dévotion zélée d’un inquisiteur médiéval, distribuant les anathèmes, validant les amalgames, orchestrant des débats dont l’issue est fixée avant même que le premier invité n’ouvre la bouche.
Pascal Praud, c’est l’art de poser des questions qui ne sont pas des questions. “Est-ce que l’immigration n’est pas en train de détruire la France ?” Notez la formulation ! Ce n’est pas une interrogation, mais une affirmation camouflée en interrogation. Un couteau planté avec le sourire d’un chirurgien. Il a élevé la vulgarité intellectuelle au rang de performance. Couper la parole à ceux qui contredisent, amplifier ceux qui stigmatisent, hausser les épaules face aux chiffres c’est son vocabulaire, sa syntaxe, sa grammaire de la haine douce. On pourrait le qualifier de pompier pyromane : il crie au “débat nécessaire” tout en soufflant méthodiquement sur les braises de la division sociale.
Le génie pervers de CNews réside dans son mode opératoire. Répéter suffisamment une idée nauséabonde jusqu’à la rendre familière. Ce qui choquait en 2010 fait aujourd’hui hausser les épaules, et CNews a réussi à déplacer le curseur de l’acceptable vers des territoires que la République déclarait autrefois interdits. On invite une voix antiraciste, une seule, face à quatre voix hostiles. Elle sera coupée, moquée, regardée comme une anomalie tolérée. Sa présence sert à dire “vous voyez, on débat”. C’est du racisme avec un alibi incorporé. On ne dit plus “les Noirs” ou “les Arabes”, on dit les incivilités, le communautarisme, les zones de non-droit, le grand remplacement glissé doucement comme une épice dans un plat.
Le racisme s’est appris un vocabulaire euphémistique qui lui permet de voyager sans passeport visible. Et le comble de l’art : présenter les dominants comme les dominés. Le vrai racisme, dans la grammaire CNews, c’est qu’on “ne peut plus rien dire”. Les victimes de discriminations systémiques ? Des exagérés. Des victimards. Des ingrats.
En écoutant certains journalistes de cette chaîne, il y a effectivement de quoi écrire une main courante puis déposer plainte. Et c’est peu dire. Des dizaines de plaintes ont été déposées au fil des années. L’ARCOM a multiplié les mises en demeure, les rappels à l’ordre, les avertissements. CNews a été condamnée plusieurs fois pour manquement au pluralisme et à l’honnêteté de l’information. Et pourtant la chaîne continue. Parce que les amendes sont dérisoires face aux profits. Parce que la visibilité politique que la chaîne offre à certains la rend intouchable. Parce qu’en France, paradoxe absolu, on peut être condamné pour racisme le lundi et continuer à émettre le mardi. C’est ça la vraie impunité : non pas l’absence de sanctions, mais leur inefficacité structurelle.
CNews ne se contente pas de refléter une frange de la société française : elle la fabrique. Comme une usine qui assemble des peurs, des préjugés, des certitudes toxiques. Elle prend à l’entrée un citoyen ordinaire, anxieux, en quête d’explications simples à des problèmes complexes, et elle lui fournit un coupable clé en main : l’étranger, le musulman, le “pas d’ici”.
C’est la chaîne de montage du ressentiment. Et le plus inquiétant n’est pas CNews elle-même c’est ce qu’elle a produit en aval : des élus qui parlent son langage, des lois qui épousent ses obsessions, une opinion publique qui a intégré ses cadres de pensée sans même s’en apercevoir. CNews n’est pas la cause du racisme français. Mais elle en est le catalyseur industriel — ce produit chimique qui, sans être lui-même la réaction, la rend dix fois plus rapide, dix fois plus violente.
Jean-Luc Mélenchon et la France Insoumise
Cette chaîne ne travaille pas en vase clos. Tout système de haine a besoin d’un terrain d’atterrissage, d’une cible politique suffisamment incarnée pour que la stigmatisation devienne personnelle, viscérale, quotidienne. Ce terrain, la chaîne l’a trouvé avec une gourmandise non dissimulée en la personne de Jean-Luc Mélenchon et de La France Insoumise. Car attaquer LFI, c’est attaquer simultanément tout ce que CNews exècre : une gauche qui nomme le racisme, un électorat populaire et multiculturel, et surtout un leader qui refuse de plier.
Et c’est là que le masque tombe complètement. Un journaliste maison de la chaîne a déclaré, non sans rire — ce rire qui en dit plus long que n’importe quel discours que Jean-Luc Mélenchon n’est pas vraiment français, parce qu’il n’est pas né en France. Dit comme ça, sur un plateau, avec la désinvolture d’une évidence partagée. Sans gêne. Sans correction. Sans qu’aucune voix autour de la table ne s’élève pour pointer l’absurdité juridique, morale et humaine de la chose.
Voilà donc où nous en sommes. Un homme né au Maroc, naturalisé français, ayant consacré des décennies de sa vie à la politique française, se voit contester sa nationalité par un éditorialiste en cravate, sous les rires complices du plateau. Si cette logique était appliquée universellement, des millions de Français seraient demain priés de rendre leur carte d’identité. Mais bien sûr, cette logique n’est pas universelle elle est sélective, ciblée, orientée. Elle ne s’applique qu’à ceux dont la tête, le nom, ou les idées dérangent.
Et tous les jours c’est comme ça : une nouvelle petite pierre dans l’édifice raciste. Une insinuation par-ci, une question rhétorique par-là, un rire au bon moment. Le racisme de CNews ne se construit pas dans les grandes déclarations fracassantes : il se distille dans l’accumulation patiente des micro-agressions légitimées, des sous-entendus validés, des éclats de rire complices qui signalent à l’auditoire : ici, vous pouvez penser ce que vous n’osez plus dire ailleurs. C’est une permission quotidienne. Une absolution télévisuelle de la haine ordinaire. Et c’est peut-être là le vertige le plus profond, celui qui donne le tournis quand on s’arrête vraiment pour y penser : nous sommes en France. Pas dans une république bananière, pas dans un régime qui n’a jamais connu les Lumières. En France, le pays qui a offert au monde entier la Déclaration des droits de l’homme, ce texte fondateur qui proclamait en 1789, avec la superbe d’un idéal universel, que tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité. Ce texte que l’on enseigne encore dans les écoles, que l’on grave dans les mémoires comme un catéchisme républicain, que l’on brandit fièrement face aux tyrannies étrangères.
Ce même pays accepte aujourd’hui, sans broncher, qu’un média diffusé sur la TNT nationale se dresse chaque matin comme une tribune de tangentes ouvertes contre une partie de sa propre population. Pas une fois. Pas un dérapage isolé vite corrigé. Chaque jour. Avec régularité, avec méthode, avec la ponctualité d’un métronome de la haine douce. Le pays des droits de l’homme est devenu, en silence et en direct, le pays où l’on peut impunément déshumaniser une fraction de ses citoyens entre une publicité pour une voiture et un bulletin météo.
La déclaration des droits de l’homme n’est pas un monument : c’est une exigence qui ne se contemple pas mais qui se défend, plateau après plateau, chaque fois qu’on la regarde mourir en souriant sur un écran. Le racisme qui porte un badge de presse reste du racisme. Changer l’emballage ne change pas le poison.
La France a-t-elle changé, ou simplement révélé ce qu’elle portait en elle depuis longtemps, et que CNews a eu le cynisme d’industrialiser ? Face à ce média haineux, la lumière ne peut venir que de ceux qui, malgré tout, continuent de résister, de nommer, de dénoncer, convaincus que les mots justes finissent toujours, un jour, par peser plus lourd que les poisons les mieux distillés.
Maguet Delva
Paris (France)
