Port-au-Prince, 29 mars 2026 — Une fois de plus, Haïti commémore sa Constitution. Une fois de plus, les micros s’ouvrent, les discours s’élèvent, les mots se parent de gravité. On parlera de « texte fondateur », de « socle démocratique », de « pacte sacré ». Mais derrière cette liturgie officielle se cache une vérité plus brutale: ceux qui célèbrent aujourd’hui la Constitution sont, pour beaucoup, ceux qui l’ont méthodiquement vidée de sa substance. Ce n’est pas une dérive. C’est un système.
La Constitution de 1987 n’est pas un texte ordinaire. Elle est née d’un cri. Celui d’un peuple qui sortait de la nuit duvaliériste, marqué par la peur, les disparitions, l’arbitraire. Elle portait une ambition claire : empêcher le retour de la tyrannie. Séparation des pouvoirs, limitation des mandats, indépendance judiciaire, libertés publiques — tout y était. Le peuple y a cru massivement et presque unanimement. Mais cette espérance s’est heurtée à une réalité implacable: les institutions n’ont jamais été plus fortes que ceux qui les manipulent.
La Constitution comme décor, le pouvoir comme réalité
Depuis près de quatre décennies, la Constitution est invoquée mais rarement respectée. Elle sert de référence dans les discours et de contrainte à contourner dans la pratique. Les présidents ont appris à jouer avec le temps, avec les mandats, avec les silences du texte. Quand les élections ne viennent pas, on gouverne quand même. Quand le Parlement disparaît, on décrète. Quand la légitimité vacille, on interprète. Ce n’est plus une exception. C’est devenu une méthode de gouvernement. Et nous avons laissé faire.
Le Parlement: d’institution à illusion
Conçu comme rempart, le Parlement s’est trop souvent transformé en spectateur, parfois en complice. Incapable d’imposer un contrôle réel, enclin aux compromis opaques, il a progressivement perdu sa fonction essentielle : limiter l’exécutif. Pire encore, dans les moments décisifs, il a souvent été absent. Absent face aux abus. Absent face aux scandales. Absent face à l’histoire. Un contre-pouvoir qui ne contre rien cesse d’exister.
La justice: une indépendance fictive
Sur le papier, la justice est indépendante. Dans les faits, elle est vulnérable. Pressions politiques, nominations orientées, absence de protection réelle des magistrats : tout concourt à fragiliser son autorité. Quand la justice hésite, se tait ou recule, ce n’est pas seulement une institution qui faiblit. C’est l’État de droit qui s’effondre. Et nous avons fini par nous habituer à cette faiblesse.
La corruption comme norme
La Constitution prévoit des mécanismes de transparence. Ils existent. Ils sont connus. Mais ils sont rarement appliqués. Les scandales se succèdent, les rapports s’accumulent, les responsabilités se diluent. Rien ne change vraiment. Ou si peu. Ce n’est pas l’absence de règles qui pose problème. C’est l’absence de conséquences. Dans un système où personne ne paie le prix de ses actes, la corruption cesse d’être un écart. Elle devient une règle implicite.
Une Constitution encore vivante… en apparence
La Constitution n’a pas été officiellement abolie. Elle est toujours là, dans les textes, dans les références, dans les cérémonies. Mais une Constitution ne vit pas par son existence juridique. Elle vit par son application. Et aujourd’hui, il faut avoir le courage de le dire: elle est affaiblie, contournée, parfois ignorée. Non pas détruite d’un coup. Mais érodée, lentement, systématiquement.
La comédie du 29 mars
Chaque année, la même scène se répète. Des voix solennelles parlent de respect. Des figures publiques appellent au retour à l’ordre constitutionnel. Des déclarations bien construites tentent de masquer des décennies de pratiques contraires. Ce décalage entre discours et réalité n’est plus simplement troublant. Il est indécent. Célébrer ce que l’on n’applique pas, défendre ce que l’on contourne, invoquer ce que l’on viole — cela a un nom: une hypocrisie politique installée, assumée, presque banalisée.
Notre responsabilité collective
Il serait trop simple de désigner uniquement les dirigeants. La vérité est plus inconfortable. Nous avons toléré. Nous avons accepté. Par fatigue, par peur, par résignation. À force de répétition, l’exception est devenue norme, et l’inacceptable, presque ordinaire. Mais une Constitution ne tient pas seulement par ses articles. Elle tient par la vigilance d’un peuple. Quand cette vigilance disparaît, le texte devient fragile, puis symbolique, puis inutile.
Refuser l’amnésie
Ce 29 mars ne devrait pas être une célébration automatique. Cela devrait être un moment de lucidité. Regarder en face ce que nous avons fait — ou laissé faire. Nommer les dérives. Refuser les illusions. La Constitution de 1987 n’appartient ni aux gouvernants ni aux institutions. Elle appartient au peuple qui l’a voulue. Et ce peuple a le droit d’exiger mieux que des discours.
Conclusion
Une Constitution ne meurt pas seule. Elle meurt lorsque ceux qui doivent la défendre cessent d’y croire — ou choisissent de s’en affranchir. Trente-neuf ans après, la question n’est plus de savoir si nous devons la célébrer. La question est plus exigeante, plus dérangeante : Sommes-nous encore capables de la respecter ?
Professeur Pierre-Richard Raymond
