Le pays, en février 2026, se tient à l’heure des bilans et des serments. Le mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) touche à son terme, laissant derrière lui une gouvernance de transition marquée par la prudence, les atermoiements et, parfois, l’impuissance. Dans le même souffle, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire comptes et du contentieux administratif (CSPJ) a ouvert son grand livre vérification de responsabilité et de contrôle — la fameuse VAR — concernant les juges et l’affrontements politiques du vide présidentiel. Et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, s’en fait sienne la procédure qui, sans constituer en soi une condamnation, instille un parfum d’examen minutieux à l’instant même où il consolide son ascension politique.
Or voici qu’en ce climat d’expectative, un Pacte pour la stabilité et l’organisation des élections est solennellement signé. Le texte, paraphé par une majorité impressionnante d’acteurs politiques, d’organisations de la société civile et de représentants du secteur privé, confère au chef du gouvernement un mandat large, extensif, presque plénipotentiaire : conduire la transition, préparer les élections, et même engager une révision constitutionnelle. Rien de moins. Le processus de signature demeure ouvert. La file s’allonge. On se presse au portillon. Les signataires veulent en être. Les non-signataires, eux, En toile de fond, l’insécurité persiste comme un refrain tragique. Les quartiers demeurent sous tension, les déplacements restent périlleux, l’économie vacille. Le pays n’est pas pacifié mais plutôt suspendu. Le Premier ministre, entre deux réunions, s’envole pour participer, entre 24 et 27 février 2026, à la 50e réunion des chefs de gouvernement de la Communauté des Caraïbes (Caricom), quête d’appuis régionaux et de légitimité diplomatique. Pendant ce temps, la population attend des actes, pas des promesses.
Quel avenir s’esquisse ? Celui d’une transition réussie, balisée par des élections crédibles ? Ou celui, déjà vu, d’un pouvoir qui s’installe, se conforte et diffère l’échéance ? Entre les signataires enthousiastes et les réfractaires prudents, une ligne brisée se dessine. L’histoire récente du pays enseigne que les pactes abondent, les accords ne s'accordent pas toujours entre les acteurs, mais que la constance manque. Cette fois sera-t-elle différente ? Voilà la question. La vraie.
L’épreuve du pouvoir
Il faut parfois savoir nommer les choses sans détour messieurs-dames. Alors, le PM Alix Didier Fils-Aimé va devoir soit exposer ses fesses à la débauche soit s’en énorgueillir ou s’agénouller aux pieds du Nègre marron soit emboiter ses pas pour un nouveau départ. Rien de moins. Le défi qui s’ouvre devant lui relève moins de l’administration ordinaire que de l’acrobatie politique. C’est un fil tendu au-dessus du vide politique. Et en bas, il n’y a pas de filet.
En un peu plus de dix jours, l’homme déjoue les pronostics les plus sombres. Là où certains prophétisaient l’implosion, il a construit une coalition. Là où l’on annonçait son isolement, il a rassemblé. Au sein de la classe politique ayitienne, dans des segments influents de la société civile, jusque dans les chancelleries étrangères, des appuis solides se sont agrégés autour de sa personne. Le 7 février 2026, il a survécu à l’épreuve du CPT. Beaucoup n’y croyaient pas. Lui, si.
Deux semaines plus tard, le pays a traversé la période carnavalesque sans s'engouffrer dans le chaos annoncé. Performance modeste en apparence, mais significative dans un contexte où la moindre étincelle peut embraser la plaine. Puis vint le Pacte. Signé le 21 et présenté le 23 février 2026 avec le décorum républicain, il s’est imposé moins par son texte que par son effet d’entraînement. Des dizaines d’acteurs politiques ont fait la queue pour apposer leur signature. Samedi, dimanche, lundi. Ou on ne sait plus… On aurait dit une ruée vers l’or. Chacun voulait sa part de l’histoire. Ou sa part du gâteau. Disons-le. Clairement.
Car il ne faut pas être naïf. Si tant est que nombre de plumes se soient levées, c’est aussi que des perspectives s’ouvrent : des postes à pourvoir, de pourvoir en chanje lavi, des responsabilités à distribuer, des élections à préparer — et les financements afférents. Le secteur privé y voit un horizon de stabilité propice aux affaires ; les partis politiques, eux-mêmes, y perçoivent l’opportunité de se repositionner ; certaines organisations de la société civile espèrent enfin peser le pour et le contre sur l’architecture institutionnelle. Bref, tout semble aller pour le mieux, vers le mal.
Là commence la vraie pièce.
Le Pacte octroie au Premier ministre un mandat sans date d’expiration clairement balisée. Pouvoir large. Droit de conduire une modification constitutionnelle. Latitude d’action étendue. Un tel arsenal peut être l’instrument d’un redressement historique — ou le prélude à une transition indéfinie. L’histoire du pays, depuis 1986, est jalonnée de moments charnières où l’on a cru tenir le bon bout. À chaque fois, l’occasion s’est dissipée. Les hommes au pouvoir, ou ceux qui gravitent à sa périphérie, ont préféré la tiédeur du confort aux rigueurs de la régression. On s’installe. On temporise. On repousse. Et le train passe.
Avant lui, le rwa Ariel Henry disposait d’un mandat comparable. Il n’a ni réalisé les élections ni restauré la sécurité de manière décisive. Était-ce incapacité ? Manque de volonté ? Calcul politique ? Le débat demeure. Jusque-là. Ce qui est certain, c’est que l’absence de résultats a prolongé l’agonie institutionnelle. Le PM Fils-Aimé connaît ce précédent. Il sait que l’histoire est une juge sévère.
S’il veut rompre le cycle, il devra accomplir des prodiges. Marcher sur l’eau comme Jésus l’avait fait croire aux disciples, oui. Multiplier les pains aux partis politiques et aux acteurs de la société civile, peut-être. Transformer l’eau en vin dans les camps des déplacés, ou l’avenir du pays en vain. Pourquoi pas? Mais surtout — et c’est moins spectaculaire — restaurer l’autorité de l’État sur le territoire, c’est bobo avec les gangs. Sans sécurité minimale, point d’élections crédibles. Comment faire messieurs-dames ? Sans élections crédibles, point de légitimité durable. C’est simple. Brutalement simple.
Le piège le plus insidieux ne réside pas dans l’opposition frontale, mais dans la douceur du pouvoir confortable. Celui qui incite à ménager les alliances, à éviter les décisions impopulaires, à composer indéfiniment avec les forces d’inertie. Or gouverner une transition exige l’inverse : trancher, déranger, parfois déplaire. Surgit la CNDDR en réduction ou l’arrivée de nouveaux membres, passe de 7 membres à 3 membres pour aller vite. Très vite. Le temps, en politique ayitienne, n’est pas un allié ; il est un dissolvant.
La composition du gouvernement constitue le premier test. Les curriculum vitae parleront. Des techniciens compétents et intègres ? Ou des équilibristes choisis pour satisfaire des factions de paternalistes américains ? Après la nomination du ministre de l’Économie et des Finances, le grand remodelage est annoncé pour le retour de voyage du Premier ministre. Ce casting dira la vérité que les discours masquent.
Les signataires du Pacte devront, eux aussi, assumer leur part. On ne peut réclamer la stabilité et saboter les réformes. On ne peut signer le matin et conspirer le soir. Les non-signataires, de leur côté, auront à choisir entre la critique constructive et l’obstruction stérile. Dans un pays manipulé, l’unité ne se décrète pas ; elle se cultive. Patience et fermeté. Les deux. Ou rien du tout.
Alors, quel avenir ? Deux scénarios se dessinent.
Dans le premier, le Premier ministre utilise l’ampleur de son mandat pour imposer un agenda clair : sécurité prioritaire, calendrier électoral précis, transparence budgétaire, dialogue inclusif. Les partenaires internationaux soutiennent sans diriger. Les élections se tiennent. La transition s’achève. Le pays, sans être sauvé, respire.
Dans le second, les urgences s’empilent. Les décisions se diluent. Les alliances s’érodent. L’insécurité persiste. Les élections sont repoussées au nom de circonstances exceptionnelles. Le mandat s’étire comme l’on astique l’asticot. La miette confiance s’effrite. Et l’on recommence. Encore. Et encore…
Le PM Alix Didier Fils-Aimé se trouve à un carrefour que la nation a déjà emprunté, maintes et maintes fois. La route est connue ; ses embûches aussi. Saura-t-il bifurquer là où ses prédécesseurs ont hésité ? Ou du moins aura-t-il la témérité d’affronter les intérêts établis, la constance de tenir le cap, l’humilité d’écouter sans se dissoudre ?
L’histoire ne réclame pas des thaumaturges. Elle exige des hommes d’État. Le pays, lui, n’attend plus des promesses grandiloquentes. Il veut des actes. Du concret. Du solide.
Tenir le cap ? Peut-être. Mais surtout, ne pas s’enliser en-deçà du nihilisme politique.
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/CESUN Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
