À moins de quinze jours de la fin de la transition, cinq membres du Conseil présidentiel de transition (CPT) ont pris la décision lourde de conséquences de tenter de révoquer le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Cette initiative, fondée sur un vote majoritaire contesté et marquée par le retrait du coordonnateur du CPT, Laurent Saint-Cyr du processus décisionnel, et soutenu par l’Ambassade des Etats-Unis en Haïti, soulève la profondeur de la crise et les profondes divisions internes de l’organe transitoire. Cette situation soulève des interrogations majeures sur la légitimité, la temporalité et la portée politique d’un tel acte en fin de transition.
Dans un contexte de transition prolongée marqué par l’insécurité, la fragmentation institutionnelle et la pression internationale, la relation conflictuelle entre le Conseil présidentiel de transition (CPT) et le gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé révèle les failles structurelles du dispositif transitoire. La tentative de révocation du Premier ministre, prise par cinq membres du CPT — Fritz Alphonse Jean, Lesly Voltaire, Smith Augustin etc. — à l’issue d’un vote majoritaire controversé, est intervenue dans un climat de fortes tensions internes, accentué par le retrait du coordonnateur du CPT du processus ayant conduit à cet acte.
Les divergences internes au sein du Conseil, conjuguées aux tentatives de recomposition du pouvoir exécutif à l’approche de la fin du mandat présidentiel transitoire, ont rapidement pris une dimension diplomatique. Cette dynamique s’est notamment illustrée à travers la posture de l’Ambassade des États-Unis, perçue comme un acteur d’arbitrage privilégiant la stabilité institutionnelle et la continuité gouvernementale face aux risques d’un vide politique supplémentaire.
Ce croisement entre rivalités politiques internes, fragilité des mécanismes de gouvernance transitoire et positionnements diplomatiques externes illustre toute la complexité de la transition haïtienne, dans laquelle la souveraineté décisionnelle demeure constamment négociée à l’intersection d’intérêts nationaux divergents et de contraintes internationales persistantes.
Alix Didier Fils-Aimé s’inscrit dans une trajectoire sociopolitique atypique au regard de la classe dirigeante haïtienne contemporaine. Issu du monde des affaires et de la société civile organisée, il incarne une figure de médiation plutôt qu’un acteur partisan classique. Son ancrage repose moins sur une machine politique que sur des réseaux économiques, confessionnels et communautaires, qui lui confèrent une légitimité fonctionnelle dans un contexte de désinstitutionnalisation avancée de l’État.
Sémantiquement, son statut se distingue par une rhétorique de la stabilité, de la continuité administrative et de la « responsabilité historique », contrastant avec la logique de rupture radicale souvent mobilisée par les acteurs de transition. Cette posture lui permet de se présenter comme un garant de l’ordre minimal et de la coopération internationale, notamment avec les partenaires techniques et financiers.
Politiquement, Alix Didier Fils-Aimé apparaît comme une figure de compromis, voire de neutralisation des antagonismes, ce qui explique à la fois son acceptabilité externe et les résistances internes qu’il suscite. Son ancrage ne relève pas d’un populisme mobilisateur, mais d’un pragmatisme technocratique, perçu par certains comme une force stabilisatrice et par d’autres comme une menace à des ambitions plus ouvertement hégémoniques.
Enjeux et retombées de la tentative de révocation
À quinze jours de la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition, la tentative de révocation du Premier ministre introduit un facteur majeur d’instabilité institutionnelle. Elle perturbe la continuité administrative, fragilise la coordination sécuritaire et suspend l’exécution des décisions gouvernementales, déjà ralenties par la transition. Ce timing tardif affaiblit la crédibilité du CPT auprès de partenaires nationaux et internationaux, tout en exposant l’administration à une vacance de pouvoir de fait. L’initiative apparaît moins comme un acte de gouvernance que comme un repositionnement politique, risquant de compromettre la clôture ordonnée de la transition et d’aggraver la défiance citoyenne.
Dans un contexte d’extrême fragilité institutionnelle, le maintien du chef du gouvernement s’impose comme une exigence de continuité républicaine. Sa révocation tardive créerait une rupture préjudiciable à la stabilité de l’État, alors que seule la permanence de la deuxième tête de l’Exécutif peut garantir l’ordre administratif et la cohérence de l’action publique.
Les erreurs de certains membres du CPT
Le Conseil présidentiel de transition (CPT) porte en lui les germes de son propre échec, tant sur le plan symbolique que fonctionnel. Sa composition, loin d’incarner une rupture avec les pratiques du passé, a souvent été perçue comme une reconduction des logiques d’entre-soi et de captation du pouvoir.
a. Passées troubles et déficit de crédibilité (affaire BNC)
La présence, au sein du CPT, de personnalités associées — directement ou indirectement — à des dossiers financiers controversés, notamment ceux évoqués dans l’espace public autour de la Banque nationale de crédit (BNC), a lourdement pesé sur la crédibilité morale de l’institution. Même en l’absence de condamnations judiciaires définitives, la charge symbolique de ces affaires a alimenté une sémantique de la suspicion permanente. Dans un contexte de crise de confiance généralisée, le CPT n’a pas su imposer une éthique de transparence susceptible de dissiper ces zones d’ombre.
b. Ambitions de tous gagnés et éclatement stratégique
L’énoncé implicite porté par les cinq conseillers présidentiels favorables à la révocation du Premier ministre repose sur une syntaxe de légitimation majoritaire, mais juridiquement et politiquement fragile. D’un point de vue linguistique, leur position s’articule autour de trois marqueurs clés.
Premièrement par la primauté du nombre : l’argument du « vote majoritaire » est employé comme substitut à une légitimité politique pleine, alors même que la temporalité finissante du mandat affaiblit la portée normative de cette majorité en plus que le Coordonnateur du CPT se décline de cette initiative.
Deuxièmement, il y a lieu de se rendre compte de l’aspect de l’effacement du sujet institutionnel. Parce que tout simplement le CPT, en tant qu’organe collégial, est invoqué comme entité abstraite, alors que l’acte est porté par cinq individus identifiables dont trois éclaboussées dans l’affaire de la BNC, un indexé dans le rapport accusant Magalie Habitant comme médiateur des gangs avec des autorités et un sanctionné par l’Ambassade des USA en Ayiti. Cette dissociation entre l’instance et ses membres traduit une volonté de personnalisation de la décision.
Troisièmement, la neutralisation du dissensus fait l’affaire pompeuse. Par le fait que le retrait du coordonnateur du CPT est syntaxiquement marginalisé (souvent relégué à une incise ou à une note de contexte), alors qu’il constitue un élément central de la contestation de la procédure. Ainsi, la construction énonciative des membres du CPT contre le chef de gouvernement vise moins à démontrer la solidité institutionnelle de la révocation qu’à imposer un fait politique accompli, par saturation argumentative autour de la majorité arithmétique. En cela, des enjeux stratégiques s’imposent d’une part par des ambitions individuelles et l'éclatement stratégique du groupe cinq du CPT.
Le CPT a souffert d’un mal structurel profond, révélé par l’agrégation d’ambitions individuelles irréconciliables. Chaque conseiller s’est progressivement constitué en centre de pouvoir autonome, agissant selon une rationalité de maximisation de son capital politique personnel (visibilité, positionnement électoral futur, reconnaissance internationale).
Cette dynamique a produit ce que je peux qualifier de logique de “tous gagnants” embrassant que « chaque membre du CPT cherche à apparaître comme acteur décisif; chacun refuse de porter le coût politique de l’inaction; chacun anticipe l’après-transition.
Paradoxalement, cette logique a généré un jeu à somme négative qui se trahit par l’affaiblissement de l’autorité du CPT, de la perte de crédibilité du processus transitoire; de la fragmentation de la chaîne décisionnelle.
Alors que la tentative de révocation du Premier ministre, à moins de quinze jours de la fin du mandat du CPT, s’inscrit dans cette stratégie de marquage politique individuel, davantage que dans une logique de stabilisation de l’État et d’instaurer la sécurité. Elle apparaît comme un coup politique, destiné à redistribuer les cartes symboliques plutôt qu’à répondre aux urgences sécuritaires et sociales.
D’autre part, cette tentative accuse des enjeux administratifs qui s’expliquent par la confusion des rôles et paralysie de l’action publique. D’un point de vue administratif, la décision des cinq conseillers a accentué une confusion trop existante entre : la collégialité et la dilution des responsabilités; le contrôle politique et l’ingérence opérationnelle, la transition et la pré-campagne électorale. En s’attaquant à la tête de gouvernement sans mécanisme clair de continuité administrative, le CPT a fragilisé entre autres la coordination gouvernementale; la chaîne de commandement sécuritaire; la relation entre l’exécutif et les partenaires techniques et financiers.
La transition s’est ainsi transformée en arène de rivalités, où la gestion du temps politique (positionnement futur) a supplanté la gestion du temps administratif (continuité de l’État).
La tentative de révocation du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé par les cinq conseillers du CPT n’est ni un simple désaccord institutionnel ni un acte purement juridique. Elle constitue plutôt l’expression d’un éclatement stratégique, né de la coexistence non régulée d’ambitions individuelles au sein d’un organe collégial sans véritable leadership à l’échéance du mandat du CPT dans une quinzaine de jours.
En voulant que tout le monde gagne, le CPT a collectivement perdu, en efficacité, en autorité et en crédibilité. La transition haïtienne illustre ainsi une leçon classique de science politique : sans hiérarchisation claire, la collégialité devient une mécanique d’impuissance. C’est basique.
c. Perte de confiance du Core Group, notamment des États-Unis
La relation entre le CPT et le Core Group, en particulier les États-Unis, s’est progressivement détériorée. Les signaux contradictoires envoyés par le Conseil, l’instabilité des décisions et les tentatives perçues de politisation excessive de la transition ont entamé la confiance des partenaires internationaux. Washington, traditionnellement attentif à la prévisibilité institutionnelle, a vu dans le CPT un organe fragmenté, incapable de garantir les engagements pris en matière de sécurité, de gouvernance et de calendrier électoral.
L’opposition des États-Unis et la stabilité contre recomposition politique. La posture des États-Unis s’inscrit dans une logique de stabilisation institutionnelle, et non dans un soutien personnel au Premier ministre. Il faut le croire mezanmi. L’opposition américaine à la révocation du Chef de gouvernement repose sur trois préoccupations majeures de l'heure. D’abord la prévisibilité de l’exécutif par le fait que à un moment de forte insécurité, toute recomposition mache prese est perçue comme un facteur de chaos compte tenu du timing politique. Ensuite, la crédibilité internationale de la transition ne s’explique pas dans une révocation tardive du Chef de gouvernement par le CPT qui est affaibli la lisibilité du processus haïtien auprès de partenaires nationaux et internationaux. Enfin le risque de précédent est sans précédent parce que valider une telle décision ouvrirait la voie à une instabilité chronique des gouvernements transitoires.
Cette opposition se trahit en un conflit de rationalités : rationalité politique interne (ambitions, repositionnements); rationalité diplomatique externe (stabilité, continuité, gestion des risques).
Échec du CPT et la classe politique face aux défis de la transition
L’échec des cinq membres du CPT ne peut être dissocié de la faillite plus large de la classe politique haïtienne à penser la transition comme un bien public. Du point de vue sécuritaire, l’incapacité à reprendre le contrôle territorial face aux groupes armés a révélé une absence de doctrine claire et une dépendance excessive à des solutions exogènes. Parallèlement du point de vue économique, la transition n’a pas su impulser une dynamique de relance, se limitant à une gestion de pénurie et à des ajustements budgétaires sans vision structurante. La rhétorique de la « relance économique » est restée performative, sans traduction concrète pour les secteurs productifs.
Quant au processus électoral, il a été instrumentalisé comme horizon rhétorique plutôt que comme chantier technique. Le CPT a échoué à créer les conditions minimales — sécurité, cadre juridique, consensus — nécessaires à des élections crédibles. Cette incapacité a renforcé la perception d’une transition perpétuelle, déconnectée des aspirations populaires.
Les manigances internes et l’intervention de l’Ambassade des États-Unis
Les tentatives de quatre membres du CPT de révoquer le chef du gouvernement Alix Didier Fils-Aimé ont cristallisé les tensions internes du Conseil. Ces manœuvres, interprétées par de nombreux observateurs comme une lutte de contrôle de l’appareil exécutif, ont mis en exègue la fragilité institutionnelle du CPT.
Dans ce contexte, l’intervention diplomatique des États-Unis — perçue comme un soutien politique explicite à Alix Didier Fils-Aimé — a joué un rôle d’arbitre de facto ou de catalyseur de la donne. Cette posture, bien que controversée, s’inscrit dans une logique de préservation de la stabilité minimale et de continuité administrative. Elle révèle également l’asymétrie de pouvoir entre acteurs nationaux et partenaires internationaux dans la gestion de la transition haïtienne. Cette séquence a accentué la délégitimation du CPT, désormais perçu comme incapable de résoudre ses différends sans médiation externe.
Nouvelles tendances et perspectives après le 7 février : vers un Exécutif à deux têtes
L’échéance du 7 février marque un tournant symbolique majeur. La fin du mandat du CPT ouvre la voie à une reconfiguration du pouvoir exécutif, potentiellement articulée autour d’un exécutif à deux têtes, avec Alix Didier Fils-Aimé comme pôle central de continuité.
Cette configuration hybride reflète une tentative de concilier légitimité fonctionnelle et exigence de transition politique. Elle traduit également l’émergence d’une nouvelle tendance qui s’exprime par la primauté de l’exécutif opérationnel sur les constructions collégiales fragiles. Dans un contexte d’urgence sécuritaire et humanitaire, l’efficacité tend à supplanter la pure orthodoxie institutionnelle.
En revanche, cette évolution comporte des risques expliquant par la concentration du pouvoir, le déficit de contre-pouvoirs et la dépendance accrue à l’appui international. L’enjeu central réside dans la capacité de ce nouvel équilibre à préparer une véritable sortie de transition, et non à institutionnaliser l’exception.
L’après-7 février pose une question fondale-natale Haïti peut-elle transformer une solution pragmatique en fondation durable pour la refondation de l’État, ou s’agit-il d’un simple réaménagement du provisoire?
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
