Depuis la chute du Docteur Jean Marie Théodat, chute orchestrée en raison de son ambition d’implanter le système LMD (Licence-Maîtrise-Doctorat) au Campus Henry Christophe de Limonade, l’institution est plongée dans une dégradation manifeste.
Le projet de Théodat, qui visait à ériger le Campus en un pôle d’excellence capable de délivrer des diplômes de doctorat, a rapidement été perçu comme une menace par certains acteurs soucieux de préserver un statu quo limitant l’émergence de professionnels de haut rang en Haïti. Ce refus catégorique d’élever le niveau d’instruction des élites a cristallisé les oppositions et précipité la chute de Théodat, remplacé par un conseil de gestion provisoire, censé organiser des élections pour renouveler les instances du campus en 2014-2015.
Cependant, ces élections, pourtant cruciales pour la légitimation du pouvoir au sein du Campus, n’ont jamais vu le jour. Ainsi, le conseil de gestion, initialement mis en place de façon temporaire, s'est maintenu de manière indéfinie, au mépris des principes démocratiques les plus élémentaires. Les multiples tentatives de soulèvement des étudiants, visant à dénoncer l’état de déliquescence du campus, ont été systématiquement réprimées, parfois avec une brutalité déconcertante, aboutissant à l’expulsion de ceux qui ont osé braver cette dictature universitaire. Le conseil de gestion, fort de son impunité, gouverne d’une main de fer, rappelant tristement les méthodes totalitaires du régime Duvalier. Ce règne répressif a entraîné une détérioration rapide des infrastructures du Campus, plongeant les étudiants dans des conditions infrahumaines où même l’accès aux commodités de base, telles que les toilettes, leur est refusé.
Cette approche répressive et l'étouffement de l'esprit critique ne sont pas des cas isolés au Campus Henry Christophe de Limonade. En effet, ils reflètent, dans une large mesure, le mode de fonctionnement des universités haïtiennes dans leur ensemble. Les mêmes dynamiques autoritaires, les mêmes mécanismes d'entrave à l'avancement académique par des barrières de toutes sortes, semblent se répéter dans de nombreuses institutions du pays. En place de favoriser le développement intellectuel et personnel des étudiants, ces établissements s'évertuent à les maintenir dans une logique de soumission, où la pensée critique et l’innovation sont systématiquement réprimées.
Dans ce contexte oppressif, un groupe d’étudiants, se désignant sous le nom de Blòk Istorik, a décidé de défier l’ordre établi, au risque de sanctions sévères, y compris l’expulsion. Leur lutte courageuse a rapidement attiré l’attention et le soutien de Gardiens des Patrimoines du CHCL, un collectif formé d’étudiants et de diplômés engagés, qui ont renforcé les mouvements de protestation. Cette mobilisation a insufflé un nouvel élan de résistance parmi les étudiants, jusque-là réticents à s’exprimer, terrés dans la peur. Ensemble, ils ont ouvertement dénoncé les nombreux abus perpétrés par l’administration, notamment le harcèlement, la corruption, la sexetorsion, et ont exigé l’amélioration immédiate des conditions de vie des étudiants, notamment ceux en médecine.
Leur revendication principale est claire : l’organisation d’élections transparentes et légitimes pour renouveler le conseil des doyens et le conseil de gestion, responsables de l’effondrement moral et physique du Campus. Malgré quelques avancées timides, aucune action concrète n’a été entreprise pour assainir le campus, restaurer les infrastructures et garantir des conditions de vie décentes aux étudiants.
Le lundi 14 octobre 2024, une nouvelle manifestation a eu lieu, marquant plus d’un mois et demi de mobilisation continue. Les étudiants, de plus en plus impatients, exigent non seulement la réouverture des classes, mais surtout des réponses du rectorat de l’UEH, qui, jusqu'à présent, observe un silence assourdissant. Un incident récent, particulièrement alarmant, a d’ailleurs ébranlé la communauté universitaire : l’intervention de mercenaires, non identifiés, pour réprimer les manifestations. Certains affirment qu’il s’agit de nouveaux agents de sécurité, mais le chef de la sécurité du campus a formellement nié les avoir reconnus. Ce flou autour de l’identité de ces agresseurs interroge. Pourquoi les véritables agents de sécurité, censés protéger les étudiants, n’ont-ils pas réagi ? Et surtout, pourquoi ce silence persistant de la part du rectorat de l’UEH face à une situation aussi grave ?
Ces événements dramatiques soulèvent des questions légitimes : le rectorat serait-il complice d’un système organisé de pressions criminelles ? Comment expliquer l’inaction prolongée du rectorat face à l’état de délabrement avancé du Campus et aux abus flagrants du conseil de gestion ? Pourquoi maintenir coûte que coûte en place une administration largement décriée et contestée ? La complaisance du rectorat, dans ce contexte, ne fait qu’alimenter les soupçons d’un système corrompu qui écrase toute tentative de libération.
Face à cette impasse, je me demande si l’université haïtienne, telle qu’elle fonctionne actuellement, est véritablement capable de jouer son rôle dans la transformation de la société. À la question courante des conférences : Le rôle de l'Université dans la crise que connaît le pays? Ne devrait-on pas discuter de préférence Pourquoi l'Université ne peut apporter une solution à la crise haïtienne ? Une Université qui adopte une approche répressive et une volonté délibérée d’empêcher les étudiants de progresser au niveau supérieur, maintient un environnement asphyxiant où l’esprit critique est étouffé. Cette répression s’accompagne d’une mentalité sous-développée, qui réduit l’université à une simple institution de reproduction d’élites soumises au statu quo. En adoptant de telles méthodes, cette institution ne peut espérer former des citoyens véritablement libres, responsables, dotés de la capacité d’assumer pleinement leur rôle dans la transformation de la société haïtienne. Elle produit des individus formatés pour maintenir une domination, plutôt que des esprits ouverts, capables de prendre en main le destin du pays. L’université devient alors le symbole d’une aliénation qui freine le développement personnel et collectif, renforçant le cycle de crise don’t elle devrait, en théorie, être une voie de sortie. Elle devient, une institution colonisée, au sens où l’entendait Frantz Fanon, c'est-à-dire une structure qui perpétue la domination et l'aliénation.
In fine, comme l’a si bien affirmé le professeur Ilionor Louis, dans un pays en proie à l’aliénation, l’intellectuel ne peut être que révolutionnaire. Être intellectuel ne se limite pas à la détention de diplômes, mais se mesure à l’impact concret de son action sur sa communauté. Le système éducatif haïtien, tel qu'il est actuellement conçu, produit des intellectuels colonisés, formatés pour perpétuer l’ordre établi. Quelques-uns d'entre eux (très minimes) ont réussi à dépasser leur éducation et ont transcendé. Cependant il est temps d’en finir avec cette approche et d’engager un véritable mouvement de libération nationale. Écrire n'est pas un acte futile ; c'est un acte de résistance. En écrivant, nous nous reconnaissons, nous nous retrouvons, et nous nous organisons. Si suffisamment d’intellectuels prennent la plume, ils formeront inévitablement les noyaux de futurs mouvements de libération.
Jean Rolex Mondestin
Docteur en Médecine
Psychopédagogue
Journaliste
Directeur Central de MhatriX NG
Directeur des ressources humaines de la radio Télévision Idole.
