La fuite des cerveaux est souvent associée aux médecins, ingénieurs, avocats ou universitaires. Pourtant, ce phénomène touche également le domaine sportif en Haïti. Depuis plusieurs décennies, de nombreux professionnels du sport formés dans le pays ou à l'étranger, c'est le cas d'entraîneurs, préparateurs physiques, gestionnaires sportifs, professeurs d’éducation physique, arbitres, des kinésiologues, des analystes de performance, des experts en médecine sportive, ou anciens athlètes quittent Haïti pour chercher de meilleures opportunités à l’étranger.
Selon la définition populaire, la « fuite des cerveaux » désigne le départ de personnes hautement qualifiées vers d’autres pays afin de trouver de meilleures conditions de vie, de travail ou de rémunération. Dans le secteur sportif haïtien, cette réalité est devenue particulièrement visible au cours des dernières années.
Le problème est d’autant plus important que le pays dispose déjà de très peu de structures de formation spécialisées dans les métiers du sport. Contrairement à plusieurs pays de la région, Haïti ne possède pas encore de véritable institut national des sciences du sport capable de former massivement des professionels spécialisés pour son développement sportif.
Plus préoccupant encore, aucune des universités publiques ou privées du pays ne dispose aujourd’hui d’un véritable programme universitaire spécialisé dans la formation des professionnels du sport. Il n’existe ni faculté des sciences du sport, ni filière structurée en management sportif, préparation physique, performance sportive ou administration du sport. Cette absence limite considérablement la capacité du pays à développer ses propres ressources humaines dans un secteur pourtant stratégique.
Pendant ce temps, plusieurs pays voisins ont compris depuis longtemps l’importance des sciences du sport dans leur développement national. Cuba, par exemple, dispose d’un système structuré de formation à travers des institutions spécialisées telles que l’Université des Sciences de la Culture Physique et du Sport Manuel Fajardo, fondée en 1973. Cette université forme depuis plusieurs décennies des entraîneurs, des chercheurs et des professionnels du sport reconnus tant au niveau national qu’international.
La République dominicaine a progressivement renforcé la formation sportive grâce à ses universités et à des partenariats internationaux. Aujourd’hui, au moins quatre universités offrent des programmes en éducation physique et sport : l’Université Autonome de Saint-Domingue (UASD), l’Université Adventiste Dominicaine (UNAD), l’Université Dominicaine O&M et l’Université Agroforestière Fernando Arturo de Meriño (UAFAM). En complément, l’Institut National d’Éducation Physique (INEFI) propose des formations, des congrès et des programmes de perfectionnement destinés aux enseignants et aux techniciens sportifs.
Dans de nombreux pays, les sciences du sport sont devenues un secteur universitaire à part entière, avec des licences, maîtrises et spécialisations en management du sport, entraînement sportif ou performance sportive. En Haïti, cette filière reste encore très limitée.
Pourtant, malgré ses ressources limitées, Haïti est parvenue à former plusieurs professionnels du sport grâce à des programmes de coopération avec la CONFEJES, Cuba, le Venezuela ainsi qu’à travers divers partenariats avec des pays européens et latino-américains. Au cours des trente dernières années, le pays aurait formé plusieurs centaines de professionnels du sport au niveau licence et une dizaine au niveau maîtrise. Plus récemment, trois Haïtiens ont obtenu un doctorat dans le domaine des sciences du sport, une avancée significative pour le pays. Toutefois, ces trois spécialistes résident aujourd’hui à l’étranger, illustrant les difficultés d’Haïti à retenir ses ressources humaines hautement qualifiées.
Selon un recensement personnel réalisé dans le secteur, près de 300 professionnels du sport de niveau licence auraient été formés au cours des trois dernières décennies. Toutefois, moins de 5 % d’entre eux exerceraient encore en Haïti aujourd’hui. Cette situation témoigne d’une importante fuite des compétences et d’une perte significative de capital humain pour le sport haïtien, dans un contexte où les ressources qualifiées demeurent particulièrement rares.
Mais il faut également noter que la grande majorité des fédérations sportives nationales n’ont jamais intégré stratégiquement ces professionnels dans leurs structures. De son côté, l’État haïtien n’a jamais mis en œuvre de politique ou de programme visant à mobiliser systématiquement ces ressources humaines au profit des fédérations sportives. Cette absence de vision et de mécanismes d’intégration a limité l’impact des investissements réalisés dans la formation, contribuant à la sous-utilisation des compétences disponibles et, dans de nombreux cas, à l’émigration de ces professionnels vers d’autres pays ou secteurs d’activité.
Il existe en Haïti une logique culturelle profondément ancrée, qui ne touche pas seulement les institutions publiques, mais aussi certaines institutions privées et indépendantes comme les fédérations sportives; consistant à écarter ou marginaliser les personnes possédant des connaissances, des compétences techniques ou une vision structurée du développement. Cette réalité contribue fortement à la démotivation et au départ de nombreux professionnels qualifiés, qui finissent par chercher ailleurs des environnements où leurs compétences sont reconnues, valorisées et utilisées.
Cette fuite des compétences affaiblit directement le développement du sport national. Elle réduit la capacité du pays à structurer ses fédérations, améliorer ses centres de formation, développer la détection des talents et professionnaliser son système sportif.
Le Ministère de la Jeunesse des Sport et de l'Action Civique (MJSAC), avait créé l’Institut national des sciences de la jeunesse et des sports (INJESS) pour former des professionnels de la jeunesse et du sport. Le projet a permis de diplômer en septembre 2014 une première promotion de 60 jeunes (18 filles et 42 garçons), titulaires d’un certificat d’aptitudes professionnelles (CAP) d’Animateur certifié de jeunesse et de sport (ACJS). Toutefois, aucune autre promotion n’a suivi, ce qui démontre le manque de continuité des initiatives de formation dans le secteur.
Par ailleurs, les fédérations sportives nationales ont formé de nombreux professionnels grâce au soutien des fédérations internationales. Cependant, une grande partie de ces professionnels a ensuite quitté le pays, limitant l’impact de ces efforts sur le développement du sport national.
Le paradoxe est que le sport représente aujourd’hui une véritable industrie mondiale générant des milliards de dollars et des milliers d’emplois dans des domaines variés : administration, marketing, santé, analyse de données, événementiel, médias ou sciences de la performance. Pourtant, en Haïti, le sport reste encore trop souvent perçu uniquement comme une activité récréative, et non comme un secteur stratégique de développement humain et économique.
Pour ralentir cette fuite des cerveaux dans le sport, Haïti devra investir dans :
la formation universitaire en sciences du sport, les infrastructures sportives, la professionnalisation des fédérations, les opportunités d’emploi dans le secteur et la valorisation des métiers liés au sport.
La création d’une Faculté des Sciences du Sport à l’Université d’État d’Haïti (UEH) constituerait une étape importante pour le renforcement du secteur sportif national. Cette faculté pourrait accueillir environ 150 étudiants par année dans trois domaines clés : l’entraînement sportif, la gestion sportive et l’activité physique et santé. Elle permettrait de former les professionnels nécessaires au développement du sport, à l’amélioration de la santé publique et à la gestion des organisations sportives.
La mise en place de cette structure nécessiterait un investissement estimé entre 800 000 et 1,3 million de dollars américains, couvrant les infrastructures, les équipements, les laboratoires et les ressources humaines. Haïti pourrait également bénéficier de la coopération de Cuba, reconnue pour son expertise dans la formation des professionnels du sport et des sciences de l’activité physique, notamment à travers l’appui à l’élaboration des programmes, la formation des enseignants et les échanges académiques. Cette collaboration contribuerait à réduire les coûts de démarrage tout en garantissant la qualité académique de la nouvelle faculté.
Le développement du sport ne dépend pas seulement des athlètes. Il dépend aussi des compétences humaines capables d’encadrer, de planifier, de former et de construire un système sportif durable. En réalité, lorsqu’un pays perd ses professionnels du sport, il ne perd pas seulement des individus. Il perd de l’expérience, du savoir-faire, de la transmission et une partie de sa capacité à construire l’avenir.
Bony Eugène Georges
Global Sport Manager
Commentateur & Analyste Sportif
Professeur de Mathématiques et de Sciences
