Selon la presse locale haïtienne, 53% des écoles en Haïti ouvrent leurs portes, mais les effectifs restent faibles. Après avoir essayé en vain plusieurs fois la réouverture des classes, certaines écoles se lancent très timidement dans certains endroits moins rouges.
Partout des directeurs d’écoles, des professeurs et des parents se réunissent pour étudier la possibilité de rouvrir les écoles.
Ce désir se manifeste beaucoup plus chez les directeurs et les professeurs, que chez certains parents pourtant sensibles à l’éducation de leurs enfants.
Voici le poignant témoignage d'un directeur d’école basé en banlieue de Port-au-Prince, partenaire de l’organisme torontois Pierspective Entraide Humanitaire engagé dans l’appui à l’éducation en Haïti depuis sa fondation en 2002.
Notre interlocuteur partage ses commentaires dans l’anonymat pour des raisons de sécurité.
Insécurité chronique
La crise sociopolitique secouant Haïti, particulièrement aggravée depuis ces derniers mois, détruit la faible économie haïtienne.
Les principaux acteurs de la classe moyenne ferment leurs entreprises pour éviter qu’ils soient totalement appauvris par l’insécurité, notamment par le kidnapping. Les autres vendent leurs biens pour se rendre à l’étranger.
Les uns doivent faire des efforts et accepter des humiliations, en particulier en République Dominicaine, tentant de commencer une sorte de nouvelle vie sous les menaces d’expulsion des autorités dominicaines.
Malgré les hauts risques de mort, beaucoup de pauvres traversent des zones de non-droit pour amener leurs enfants dans des villes de province ou à la campagne.
Contexte de misère
Certains se font violer, piller, humilier. Ils arrivent dénudés chez des parents qui déjà triment dans la misère, D’autres échouent.
Généralement, ceux qui restent, survivant dans l’aire métropolitaine de Port-au-Prince et plusieurs autres villes à risque, n’ont quasiment rien. C’est dans ce contexte économique que les écoles essaient de rouvrir leurs portes.
Les premières conséquences sont déjà graves:
- Conflits entre les parents n’ayant pas d’argent pour les frais de scolarité de leurs enfants et les directeurs qui ne sont pas en mesure d’accueillir les élèves ni payer les professeurs
- Incapacité des élèves de suivre des cours car ils n’ont pas de nourriture, ni de matériels scolaires, ni de moyen pour payer le transport.
Terrorisme interne
Les bandits continuent à étendre leurs territoires, tuent et brûlent des gens, kidnappent, volent des véhicules, des marchandises. Font des concerts de tirs nourris avec des armes de guerre, ce qui a des impacts négatifs sur la réouverture des classes:
- Les élèves, les professeurs et les parents sont traumatisés
- Dans certaines zones, on entend des tirs chaque jour faisant peur aux gens
- Des bandits rançonnent des directeurs
- Des directeurs d’école reçoivent des lettres de menace ou taxes à payer
Les écoles sont prises en sandwich: d’une part, menacées par le phénomène de l’insécurité généralisée et d’autre part, utilisées par les leaders politiques pour faire passer leurs revendications.
Tout cela crée une psychose de peur qui perturbe le processus de réouverture des classes.
Précarité économique
La situation des familles vivant au sein des bidonvilles créés aux alentours de Port-au-Prince à la suite du tremblement de terre de janvier 2010, est particulièrement alarmante.
Ces gens ayant tout reçu de la part d’organisations non gouvernementales (ONG) à l’époque, doivent encore de multiples frais de scolarité. On les garde quand même; l’objectif général étant de permettre aux enfants pauvres d’avoir accès à une éducation de qualité.
Mais aujourd’hui la situation empire: l’aide des ONG n’existe plus, alors que les gens restent avec la même mentalité de dépendance.
Ce problème continue de susciter de grandes discussions entre les parents qui n’ont pas d’argent; les professeurs qui souffrent depuis des mois; les responsables ne recevant rien des parents, ne pouvant pas aider les professeurs à reprendre le travail ni à recevoir leurs salaires mensuels.
Transport public à haut risque
Une station d’autobus sise à côté d’un Sous-commissariat de police, est devenue la pire localisation pour se véhiculer vers certaines écoles situées dans la région de Port-au-Prince.
Cette station est aujourd’hui la proie des bandits volant des camions de marchandises. Le Sous-commissariat représente leur ennemi et cible d’attaque.
Quand les bandits volent un camion, ils lancent plusieurs projectiles pour faire déguerpir les gens qui occupent les rues. La police tire aussi pour les repousser; cette pluie de tirs incessants terrorise tout le monde.
Les parents, les professeurs, les élèves sont traumatisés. Ils ont peur de se rendre aux écoles de la zone en raison de leur situation géographique.
Sécurité, finance, soutien psychosocial
Pour rouvrir les portes des écoles, une aide au niveau de la sécurité, de la finance et de l’accompagnement psychologique se révèle essentielle.
Les directeurs d’écoles des zones défavorisées de Port-au-Prince ont récemment envoyé une pétition au ministre de l’Éducation pour demander un soutien. Aucune réponse à date.
Cette lettre est sûrement dans un tiroir ou dans la poubelle, selon notre interlocuteur. Ce gouvernement a tellement d’autres priorités…
Appui de la diaspora
Rappelons l’engagement de nombreux organismes sans but lucratif en appui à l’éducation en Haïti mené sous les auspices de la diaspora en Ontario et au Québec. Citons entre autres:
- Pierspective Entraide Humanitaire
- Haïti Futur-Canada
- Fondation Sylvenie Lindor
- Regroupement des organismes haïtiens pour des actions communautaires à haute valeur
- Jardin botanique de Ouanaminthe
- GRAHN-Monde (palier universitaire)
Aide canadienne
Entretemps, l’ambassadeur du Canada à l’ONU, Bob Rae, est récemment rentré d’une mission diplomatique à Port-au-Prince.
Dans le but de se pencher sur la question sécuritaire et tenter de tracer la voie vers des élections plus d'un an après l’assassinat du président en juillet 2021.
Radio-Canada a mené un entretien avec M. Rae à ce sujet, ce lundi 12 décembre.
Durant lequel l’ambassadeur a réitéré l’importance de gérer la situation de l’insécurité et d’appuyer la mise en œuvre d’un processus vers des élections démocratiques.
Renforcer la PNH
Selon Bob Rae, « il y aura peut-être de la place où la police et les forces armées de l'étranger peuvent aider, mais ça ne sera pas en remplaçant la Police nationale haïtienne (PNH); nous devons l'appuyer. »
Le Canada fait d'ailleurs partie des pays ayant récemment expédié du matériel, dont des véhicules blindés, pour renforcer les capacités de la PNH.
Outre les récentes sanctions du Canada dirigées à l’endroit de certaines élites haïtiennes, aucun plan d’action concret n’a encore été évoqué visant spécifiquement la mise en œuvre d’élections démocratiques requises en Haïti.
Annik Chalifour
www.l-express.ca 2022.12.14
