Avant d'être identifié comme journaliste littéraire, je me suis fait connaître comme activiste culturel et fondateur du média en ligne COMIC LABEL et NOU SHOW, à Port-au-Prince. J'ai construit ma légitimité culturelle sur ce terrain avant de publier un recueil au format plus classique, ce qui dit quelque chose de ma conception de la littérature : un espace qui doit rester en prise directe avec mes convictions, mes tensions et mes urgences, plutôt qu'un refuge coupé du bruit du monde.
On retrouve d'ailleurs cette tension qui caractérise mon rapport au journalisme dire tout haut ce que le quotidien ne laisse pas toujours dire dans la manière dont je présente ma démarche poétique autour de Rien qu'une bouffée de l'oubli et Auréole créole : une poésie pensée comme un espace de dénonciation autant que de rêverie et un essai d’espace. J'occupe aujourd'hui la fonction de journaliste culturel. Mais mon activité journalistique dépasse largement la simple couverture de l'actualité : j'y tiens un rôle de passeur et de portraitiste de la scène littéraire haïtienne et francophone, consacrant mes articles à des figures très diverses.
Parmi mes contributions, on trouve notamment des portraits consacrés aux poètes Darly Renois, James Fleurissaint, Malaba pitit plim, Wasly Noris, Gabynho, Richardson Auguste et autre, à travers lesquels j'explore des écritures empreintes de lyrisme, oscillant entre douleur, désespoir et espoir. J'ai également signé un article sur la poétesse innue Joséphine Bacon, grande figure de la littérature autochtone francophone, preuve que mon regard ne se limite pas au seul territoire haïtien, mais s'ouvre aux voix francophones internationales et à leurs rapports singuliers à la langue et à la mémoire. Cette activité de portraitiste s'accompagne d'un travail de veille sur les nouvelles publications haïtiennes. J'ai ainsi rendu compte de la parution des anthologies collectives Voix de Résilience et Femmes et Révolution, publiées par la maison d'édition Les Amazones, qui réunissent des poétesses d'horizons variés autour des thématiques de la résilience et de la révolution féminine. Ce type de couverture éditoriale illustre une constante de mon travail journalistique : donner de la visibilité aux voix émergentes et aux collectifs, plutôt que de me concentrer uniquement sur les figures déjà consacrées.
Le vodou comme langage littéraire
Un autre axe notable de mon travail de journaliste-essayiste porte sur la place du vodou dans la littérature haïtienne contemporaine. Dans une réflexion publiée par Le National, j'avance que, pour les poètes contemporains, le vodou dépasse la simple fonction d'inspiration thématique : il devient un langage à part entière, une manière de percevoir et d'articuler le monde.
Cette réflexion s'inscrit dans une tradition critique plus large qui interroge le rapport entre spiritualité afro-haïtienne et création littéraire. Sous ma plume, elle prend toutefois une coloration particulière : je conçois moi-même l'écriture comme un dispositif de mémoire, de résistance et de dialogue entre le visible et l'invisible, entre le vécu individuel et l'héritage collectif. Diriger NOU SHOW me place dans une position différente de celle du simple journaliste : celle d'un animateur d'écosystème culturel. Cette fonction se traduit notamment par mon engagement dans l'organisation d'initiatives éditoriales et culturelles à visée participative.
C'est dans ce contexte biographique élargi que prend tout son sens mon premier recueil de poésie, Rien qu'une bouffée de l'oubli, publié fin 2024 aux éditions Varella. Loin d'être une œuvre isolée, ce livre synthétise plusieurs lignes de force de mon parcours : mon attention à la mémoire collective héritée du travail journalistique, ma dimension incantatoire et mon souci de la transformation sociale par l'art. Le titre du recueil condense une métaphore centrale : la « bouffée » comme instant fugace, un souffle qui traverse le corps avant de s'échapper, mise en regard avec l'oubli, ce processus continu par lequel la mémoire s'efface.
J'ai voulu faire de ce dispositif une manière de réfléchir à l'oubli comme mécanisme de survie face aux crises successives que traverse Haïti : un acte presque politique, dans un pays où la tension entre passé et présent ne se relâche jamais. Le recueil s'organise ainsi comme un dialogue entre ce que l'on cherche à effacer et ce que l'on doit accepter pour avancer, entre mémoire individuelle, vécue comme un possible refuge, et mémoire collective, dont l'effacement représenterait, au contraire, un danger réel pour la société haïtienne, en ce qu'il ferait disparaître les leçons des luttes passées. Cette ambivalence de l'oubli à la fois catharsis et résilience, protection et danger traverse l'ensemble de mon recueil, que je présente également comme un espace d'engagement social. J'y conçois la poésie comme un moyen de dénoncer les injustices tout en offrant au lecteur un espace de projection et de rêverie, loin de la seule froideur des faits que rapporte le journalisme quotidien.
Voodoo Drug : une autre grammaire de l'image
Mon travail ne se limite pas à l'écrit. Je suis également crédité comme réalisateur du documentaire Voodoo Drug, une incursion dans l'image en mouvement qui confirme ma volonté de décliner un même projet culturel : donner voix et visibilité à des réalités haïtiennes souvent marginalisées ou mal comprises, à travers des supports multiples. L'ensemble de mon parcours s'inscrit dans une volonté profonde de participer à la construction d'une parole culturelle forte pour la jeunesse et la société haïtiennes, à un moment particulièrement sombre de l'histoire récente du pays, marqué par l'insécurité, les crises politiques à répétition et les difficultés structurelles du secteur de la presse. Dans mes prises de parole et mes réflexions, j'insiste sur la nécessité pour l'écrivain de continuer à jouer un rôle actif dans les moments de crise. Je refuse l'idée d'une littérature qui se retirerait du monde au moment même où celui-ci en aurait le plus besoin. Mes projets approfondir les thématiques de la mémoire sous des formes renouvelées, explorer la poésie visuelle et des formes narratives plus longues, resserrer les liens entre poésie et actualité, et porter la culture haïtienne vers des échanges littéraires internationaux dessinent la suite logique d'une trajectoire qui, depuis les scènes culturelles de Port-au-Prince jusqu'aux pages du National, n'a cessé de chercher les moyens de faire entendre une parole haïtienne plurielle, à la fois enracinée et tournée vers l'extérieur.
Godson MOULITE
