Prix Nobel de littérature en 1919, le Suisse Carl Spitteler est aujourd’hui largement méconnu. La parution en format électronique de ses Petits Misogynes offre l’occasion de redécouvrir un texte à la fois léger et étonnamment actuel sur l’enfance, les préjugés et la découverte de l’autre. Elle invite aussi, depuis Haïti, à s’interroger sur la manière dont les œuvres traversent le temps et les frontières — et sur les chemins parfois imprévisibles de la reconnaissance littéraire.
Le titre, aujourd’hui, surprend : Les Petits Misogynes. Que vient faire la misogynie dans cette « histoire d’enfants » publiée par Carl Spitteler au début du XXe siècle ?
Publié en allemand en 1907 sous le titre Die Mädchenfeinde, puis traduit en français, le livre n’est évidemment pas un traité contre les femmes. Spitteler nous entraîne dans un monde d’enfants, celui de garçons pour lesquels les filles constituent encore un univers étranger, volontiers moqué et tenu à distance. Une hostilité enfantine faite de bravades et de certitudes, mais surtout d’une connaissance très approximative de celles dont on prétend se méfier.
C’est dans ce décalage que réside une bonne part du charme du récit. Spitteler prend au sérieux le monde de ses jeunes personnages sans adopter pour autant leur point de vue. Les antagonismes qui leur paraissent considérables prennent, sous son regard, une dimension volontiers comique. Les enfants affirment, jugent, se donnent des règles et défendent leur petit univers avec l’assurance de ceux qui ne doutent pas encore beaucoup de leurs catégories.
Puis la réalité se charge de compliquer les choses. Car avant de connaître l’autre, nous commençons souvent par nous en faire une idée. Et lorsque la personne réelle apparaît, elle ne se conforme pas nécessairement au portrait que nous avions construit.
C’est sans doute ce qui donne aux Petits Misogynes une partie de leur saveur plus d’un siècle après leur publication. Les rapports entre filles et garçons ont profondément changé depuis 1907, de même que notre manière de penser et de nommer les relations entre les sexes. Il serait absurde de transformer Spitteler en penseur du genre avant l’heure. Le livre appartient à son époque. Mais la propension à fabriquer des catégories, à se définir par opposition aux autres et à découvrir ensuite que les individus résistent aux représentations que nous avions d’eux n’a, elle, rien de particulièrement ancien.
La parution de cette édition électronique constitue donc une heureuse occasion de redécouvrir le texte. Elle rappelle aussi l’un des intérêts de la numérisation des œuvres anciennes : remettre à portée de main des livres qui avaient progressivement disparu des rayons. La postérité littéraire ne dépend pas seulement de la qualité d’une œuvre. Elle tient également à sa circulation, à ses traductions, à ses rééditions et, finalement, aux lecteurs qui continuent de la faire vivre.
Lire un classique ne consiste d’ailleurs pas nécessairement à lui demander de répondre aux questions de notre temps. C’est aussi mesurer ce qui nous sépare du monde dans lequel il fut écrit et découvrir, au détour d’une page, ce qui nous en rapproche encore.
Carl Spitteler en fournit un exemple singulier. Né en 1845 à Liestal, en Suisse, il reçut en 1919 le prix Nobel de littérature, devenant le premier écrivain suisse à obtenir cette distinction. L’Académie suédoise distingua tout particulièrement son épopée Le Printemps olympien. Et pourtant, un siècle plus tard, son nom est largement sorti de la mémoire du grand public. Le Nobel lui-même ne garantit donc pas l’immortalité littéraire.
Spitteler ne fut pas seulement romancier et poète. Il intervint aussi dans les débats de son temps. En décembre 1914, alors que la Première Guerre mondiale déchirait l’Europe et provoquait de profondes tensions entre Suisses francophones et germanophones, il prononça son célèbre discours Notre point de vue suisse. Il y défendait la cohésion de son pays et mettait en garde ses compatriotes contre l’importation des passions nationales qui opposaient les voisins de la Suisse.
Le destin de Spitteler rappelle ainsi les paradoxes de la reconnaissance littéraire. Un Nobel peut offrir à un écrivain une visibilité mondiale sans lui garantir une postérité. À l’inverse, des œuvres et des littératures acquièrent une portée internationale sans jamais recevoir la consécration de Stockholm. Les prix comptent ; ils ne dessinent pas à eux seuls la carte de la littérature mondiale.
Vue depuis Haïti, cette évidence prend une résonance particulière.
Depuis plus d’un siècle, de Jacques Roumain à René Depestre, de Frankétienne à Dany Laferrière, Yanick Lahens ou Lyonel Trouillot, les écrivains haïtiens font circuler bien au-delà des frontières du pays une littérature qui dit Haïti tout en parlant au monde. Mémoire, exil, violence, amour, identité, déracinement : à partir d’une histoire et d’expériences singulières, cette littérature occupe aujourd’hui une place majeure dans l’espace littéraire francophone, et bien au-delà.
Ces écrivains sont aussi la preuve que le rayonnement d’une littérature ne se mesure pas à son nombre de prix Nobel. Jacques Roumain est devenu un classique bien au-delà d’Haïti ; René Depestre a construit une œuvre entre plusieurs continents ; Frankétienne a porté avec une puissance singulière l’expérience haïtienne dans le roman, le théâtre, la poésie et la peinture ; Dany Laferrière est entré à l’Académie française ; Yanick Lahens et Lyonel Trouillot comptent parmi les voix contemporaines reconnues de la littérature francophone. La reconnaissance existe donc déjà, sous des formes multiples.
La littérature haïtienne n’a évidemment pas besoin d’un prix Nobel pour acquérir une légitimité qu’elle possède depuis longtemps. Mais on peut souhaiter que la grâce de Stockholm se pose un jour sur l’une de ses grandes voix. Le Nobel consacrerait alors une œuvre singulière ; il lui offrirait aussi une visibilité mondiale et tournerait inévitablement le regard de nouveaux lecteurs vers la littérature dont elle est issue.
La redécouverte des Petits Misogynes rappelle finalement que la vie d’un livre ne s’achève pas avec son époque. Elle dépend de ceux qui le publient, le traduisent, le transmettent et, surtout, recommencent à le lire. Un écrivain peut être célébré, oublié, puis redécouvert — même lorsqu’il a déjà reçu le prix Nobel.
David B. Gardon
