Dans le deuxième épisode de la série « Les chemins de Depestre », diffusée dans le cadre du podcast Terre des érudits de l’Institut français en Haïti, le professeur et essayiste Wilson Décembre revient sur sa lecture de René Depestre. Titulaire d’une maîtrise en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne et d’un doctorat en études francophones du Graduate Center de la City University of New York (CUNY), Wilson Décembre s’intéresse notamment à la littérature haïtienne contemporaine. Auteur de Cosmopoétique, la symbolique païenne dans l’œuvre de René Depestre, publié chez C3 Éditions, il propose une lecture de l’écrivain haïtien à partir de trois dimensions fortes de son œuvre : le paganisme, l’érotisme et sa capacité constante à se réinventer.
Wilson Décembre a découvert René Depestre à l’école secondaire, dans un contexte où l’œuvre de l’écrivain circulait difficilement en Haïti. Sous le duvaliérisme, rappelle-t-il, Depestre était peu enseigné et ses livres restaient difficiles d’accès.
Sa première véritable rencontre avec l’auteur passe par Hadriana dans tous mes rêves. En 1988, après l’obtention du prix Renaudot par le roman, Wilson Décembre reçoit un exemplaire comme récompense scolaire.
« J’ai donc rencontré Depestre à travers la fiction, à travers le roman », raconte-t-il.
La poésie viendra plus tard, puis l’essai, après ses études de philosophie.
Très tôt, ce qui retient son attention est la manière dont Depestre dépasse le réel pour ouvrir d’autres espaces à son lecteur.
« Depestre vous dit des choses sur une certaine surréalité », explique Wilson Décembre.
Il évoque à ce propos le surréalisme et le réalisme merveilleux, deux éléments qui, selon lui, donnent à la fiction de Depestre une part essentielle de son identité.
Cette lecture l’a conduit à s’intéresser au paganisme dans l’œuvre de l’écrivain. Pour Wilson Décembre, il s’agit d’un aspect central, qui dépasse largement la seule référence au vodou.
« Le paganisme, c’est l’un des aspects les plus importants de l’œuvre de Depestre, mais aussi de la vie de Depestre », soutient-il.
Dans son analyse, le paganisme renvoie à une manière de penser le corps, la nature, la vie, la mort, la sexualité et l’érotisme.
« À chaque fois que l’érotisme est présent dans son œuvre, c’est en fonction d’une vision du monde païenne aussi », précise-t-il.
L’essayiste invite ainsi à ne pas enfermer le mot paganisme dans les lectures péjoratives qui lui ont souvent été associées. Chez Depestre, il devient une manière de concevoir le monde et les rapports entre l’homme, le désir, la nature et la mort.
Wilson Décembre s’intéresse également à ce qu’il appelle la période post-marxiste de René Depestre.
Après son départ de Cuba en 1978, l’écrivain s’éloigne progressivement d’une littérature dominée par l’engagement révolutionnaire. Il conserve certains éléments de sa période militante, mais les libère des contraintes du réalisme socialiste.
« Il va les affranchir de ce qu’on appelle le réalisme socialiste », explique Wilson Décembre.
C’est dans cette période que s’affirme davantage ce que Depestre désigne comme son « érotisme solaire ».
La vie et la mort deviennent alors deux forces qui se côtoient dans l’œuvre. Wilson Décembre parle d’une « solidarité conflictuelle entre la vie et la mort ».
Hadriana dans tous mes rêves illustre particulièrement cette tension. Le roman mêle amour, désir, mort, vodou et renaissance dans un même univers.
Au cours de son travail, Wilson Décembre dit avoir été particulièrement marqué par la capacité de Depestre à changer de direction.
Dans la conclusion de Cosmopoétique, il évoque « la capacité étonnante de Depestre à se réinventer, à rebrousser chemin, voire même à prendre des routes périlleuses afin d’atteindre de nouvelles clairières ».
Cette faculté de transformation constitue, à ses yeux, une clé importante pour comprendre l’écrivain.
Wilson Décembre rappelle que Depestre aime se comparer au banian, cet arbre qui développe de nouvelles racines au fil de sa croissance.
L’image résume bien une œuvre qui n’a jamais cessé de se déplacer.
Depestre a traversé plusieurs périodes politiques et littéraires. Il est passé de l’engagement marxiste à une écriture plus libre, marquée par le merveilleux, l’érotisme et une célébration de la vie.
Wilson Décembre rappelle aussi une formule employée par l’écrivain pour parler de lui-même, celle d’un homme aux « insécurités successives ».
« Je pense que c’est une description parfaite de l’homme par lui-même », estime-t-il.
Pour Wilson Décembre, cet aspect de la personnalité de Depestre est aussi visible dans son œuvre.
« C’est quelqu’un qui n’a jamais cessé d’écrire », affirme-t-il.
Pour ceux qui découvrent René Depestre aujourd’hui, Wilson Décembre conseille d’abord une publication hybride composée de réflexions, d’entretiens et de textes permettant de mieux connaître l’homme.
« Connaître l’homme, à mon avis, c’est mieux comprendre l’artiste », explique-t-il.
S’il fallait choisir un texte poétique, il recommande « Minerai noir ».
Pour lui, ce poème reste l’une des portes d’entrée les plus fortes dans l’univers de Depestre.
« Quand on est descendant d’Africains, quand on est petit-fils ou arrière-petit-fils d’esclaves, on ne peut pas ne pas être ému jusqu’aux os, jusqu’à la moelle par ce texte », affirme Wilson Décembre.
Pour la fiction, il recommande Alléluia pour une femme-jardin, qu’il considère comme une œuvre majeure de l’écrivain.
Wilson Décembre observe par ailleurs que la nouvelle génération d’auteurs et de lecteurs haïtiens semble aujourd’hui mieux connaître la prose de Depestre que sa poésie.
Il avance notamment la difficulté d’accès à certains recueils dans les librairies et les bibliothèques du pays.
Il constate toutefois que l’œuvre continue de susciter un intérêt grandissant en Haïti et dans l’espace francophone.
Il cite à ce propos l’écrivain franco-rwandais Gaël Faye, qui a plusieurs fois exprimé son admiration pour René Depestre.
Selon Wilson Décembre, ce qui intéresse aussi les nouvelles générations chez Depestre est son humanisme.
« Minerai noir » en est, selon lui, l’un des exemples les plus significatifs.
À la fin de l’entretien, Marc Sony Ricot demande à Wilson Décembre ce qu’il aimerait dire directement à René Depestre.
Le professeur et essayiste évoque d’abord Friedrich Nietzsche, dont il croit reconnaître plusieurs échos dans l’œuvre de l’écrivain. Il parle également de Georges Bataille et des liens qu’il établit entre certaines scènes de Hadriana dans tous mes rêves et la pensée de l’auteur français sur l’érotisme et la mort.
Puis son propos se fait plus simple.
« Je lui dirais aussi merci. »
Après les analyses, les concepts et les références philosophiques, ce mot résume peut-être le rapport de Wilson Décembre à l’œuvre de René Depestre.
Merci à un écrivain qui, malgré les ruptures, les exils, les engagements et les changements de direction, n’a jamais cessé de chercher une nouvelle manière d’écrire le monde.
Comme le banyan auquel il aime se comparer, René Depestre continue ainsi de prolonger ses racines bien au-delà de son époque.
