Il existe des livres qui expliquent le féminisme. Et il y en a d'autres, plus rares, qui le font sentir. Le féminisme vu par le vodou appartient à la seconde catégorie.
Ce livre ne vient pas des salles de conférence ni des théories importées. Il vient d'un père qui, sans jamais prononcer le mot féminisme, a appris à sa fille qu'elle n'était pas faite pour servir. Il vient d'un cercle de femmes grand-mère, mère, tante, marraine qui savaient se battre avant même de savoir nommer ce contre quoi elles se battaient. Il vient, aussi, d'un silence. Celui qu'on impose aux petites filles, celui qui protège les hommes plus qu'il ne protège les femmes, celui que l'autrice a fini, un jour, par briser.
Mais ce qui distingue vraiment ce livre, c'est la manière dont il tresse deux mémoires que tout, en apparence, sépare : le vécu personnel et le sacré. D'un côté, une société qui demande aux femmes de baisser les yeux devant les prêtres, les pasteurs, les hommes en uniforme. De l'autre, une cosmologie vodou où les femmes ne demandent la permission à personne. Erzulie Dantor qui venge plutôt que console. Brigitte qui juge sans peur. Ayizan, première gardienne des rites. Marinette, qui met le feu au silence.
Le livre ne les convoque pas comme de jolies figures mythologiques. Il montre qu'elles agissent encore aujourd'hui dans une manbo qui cache une femme battue, dans une inconnue du quartier qu'on appelle sans savoir pourquoi elle sait toujours quoi faire. Le sacré, ici, n'est jamais loin du réel.
Derrière ces pages se tient Stéphanie Larrieux. Ce n'est pas une chercheuse qui a étudié le vodou de l'extérieur, ni une militante qui applique une grille théorique à un pays qu'elle observerait de loin. C'est une voix qui écrit depuis l'intérieur de ce qu'elle raconte depuis le silence qu'elle a porté, depuis les femmes qui l'ont élevée, depuis la foi qu'elle a reçue en héritage. C'est cette proximité-là, entre celle qui écrit et ce qu'elle écrit, qui donne au livre sa vérité brute.
Et c'est peut-être ça, la vraie proposition du livre : le féminisme haïtien n'a pas eu besoin d'attendre l'Occident pour exister. Il était déjà là, dans les marchés, dans les Lwas, dans les femmes qui portent une famille entière sur leurs épaules pendant que les institutions s'effondrent. Ce livre ne l'invente pas. Il lui redonne, simplement, son nom.
Godson Moulite
