Dans les archives historiques de la danse en Haïti, dans plusieurs collections reparties entre des catalogues, des documents divers, comme des affiches ou d'anciens cartons d'invitation, parmi les fragments de la mémoire conservés au musée des Femmes d'Haïti, le visage de Viviane Gauthier continue de danser entre nos souvenirs.
Dans les registres et les répertoires de nombreuses institutions culturelles créées entre les années 60, 70, 80 et 2000, notamment celles qui se consacrent à l'éducation et aux projets de performances et spectacles autour de la danse, de nombreux responsables, des talents confirmés et de jeunes professeurs ou des professionnels et musiciens ne manquent pas l'occasion pour rappeler leur début, leur passage et parcours sur les traces de la danseuse Viviane Gauthier.
Dans notre République des créateurs et des talents confirmés qui évoluent dans les différentes filières des industries culturelles, la danseuse Viviane Gauthier figure parmi les personnalités à avoir reçu les nombreux titres honorifique officiels et des plaques d'honneur tout au long de sa carrière, et de la part des plus hautes autorités politiques, culturelles, des institutions internationales comme l'UNESCO, des fondations et d'autres organisations..
De nombreux articles publiés durant les dernières années, dans la presse locale et internationale offrent l'occasion de documenter l'historique des nombreuses distinctions offertes à la danseuse Viviane Gauthier pour ses talents, ses engagements et ses contributions dans l'histoire et l'évolution de la danse en Haïti et à travers le monde.
De quoi être fier, n'est-ce pas ?
Devant autant d'admiration affirmée à la fois pendant l'existence de cette icône, et au lendemain de son grand voyage à l'âge de 99 ans en 2017, il faudrait se poser un certain nombre de questions pour les plus pertinentes en lien avec l'héritage de Viviane Gauthier.
D'abord, il faudrait commencer par se demander : que reste-t-il de l'ancienne maison de Kay Viviane ? Que reste-t-il de l'ensemble des collections d'ouvrages, de manuels, de catalogues de photos souvenirs des élèves, des danseurs et danseuses, des musiciens et des chanteurs, de décorateurs de scènes et des professionnels de la mode qui habillaient Viviane durant les quatre saisons de la danse traditionnelle en Haïti?
Des archives importantes sur la danse nationale éparpillées, des souvenirs irrécupérables sont à la fois perdus dans la nature, et gardés précieusement entre les mains et les tiroirs des rares et plus fidèles collaborateurs et gardiens de la mémoire de Viviane Gauthier, méritent une meilleure valorisation à travers l'organisation des rencontres sur l'histoire de la danse.
Du journaliste Claudel Victor, l'article titré "Qui était Viviane Gauthier ?", publié le 1 juin 2017, dans les colonnes de Le Nouvelliste, offre la possibilité de revisiter la trajectoire de Viviane Gauthier.
Depuis 1969, "elle reçoit régulièrement des trophées : Chevalier et Officier de l’Ordre National du Travail par les présidents Duvalier, Honneurs et Remerciements de Vallue, Hommage du ministère de la Culture pour les 60 ans de vie artistique, Honneur et Mérite de la Nuit des Hommages de la TNH, Docteur Honoris Causa de l'Université Royale d'Haiti, Grande Personnalité du Théâtre par l’Unesco, etc.", rapporte l'auteur du texte, un témoin privilégié de la vitalité culturelle nationale pendant plusieurs décennies.
D'autres pistes importantes rapportées, pour célébrer la vie de l'infatigable danseuse. Le texte poursuit " Elle a été la pionnière des émissions de culture physique sur fond musical à la télévision, à l’époque où l’aérobic était à la mode. Son programme était basé sur le Yanvalou. Pour elle, selon qu’on veuille grossir ou maigrir, des mouvements de danses folkloriques sont parfaitement adaptés pour arriver au but recherché.".
Des contributions impayables: "Elle a travaillé pour plusieurs établissements scolaires : 50 ans chez les sœurs du Sacré-cœur, 21 ans à Saint-François d’Assise, 18 ans à Elie Dubois, 15 ans au Collège Immaculée Conception. Aujourd'hui, elle travaille à l'école Nationale des Arts comme professeur de danse.".
Destination Kay Viviane, pourquoi investir dans la transformation de ce temple en un musée ?
Depuis 1932, rapporte Claudel Victor, "elle habite toujours la même maison à la rue M. Elle a fait ses premiers pas au cinéma dans le film « La Peur d'Aimer » de Réginald Lubin. - En 2001, elle a monté « 1804 », avec Frédéric Surpris. La première comédie musicale haïtienne sur scène a nécessité la présence de vingt danseurs et danseuses, quatre tambours, une flûte, des dizaines de costumes, une infrastructure son et lumière à toute épreuve, des mois de création et de répétitions, des années à la recherche de financement...".
De la plume d'Elien Pierre, à sa manière, la mémoire de Viviane Gauthier a été célébrée dans une publication dans le Nouvelliste, signée en mars 2024. "Née en 1918, Viviane Gauthier est une grande figure de la danse folklorique en Haïti. Son père est le petit-fils du président Hyppolite. Sa mère, la petite-fille de Dabelmar Joseph, qui fut un grand juriste, un grand ministre plénipotentiaire qui avait pris part aux négociations concernant le tracé de la frontière haïtiano-dominicaine. - Très active dans sa jeunesse, elle aurait voulu pratiquer des métiers de terrain pour devenir agronome, ingénieur ou marin. Il a fallu beaucoup d’autorité à son père pour l’en dissuader."
D’autant plus que dans l’Haïti des années 30, certains métiers ne semblaient pas cadrer avec le statut d’une jeune fille d'un certain monde. "Tenace, Viviane a poursuivi son rêve de danseuse. À sa mort en 2017, à la veille de son centenaire, plusieurs personnalités et institutions ont salué sa contribution au développement de la culture en Haïti.", rapporte Étienne Pierre dans son article titré "Viviane Gauthier, femme et icône haïtienne".
D'autres avant lui, se sont inscrits également dans cette démarche visant à célébrer la vie de Viviane et à commémorer l'œuvre de Gauthier. On retient la publication de Nancy Nicole Édouard, qui raconte :"De tout temps, les valeurs intrinsèques peuvent avoir des retombées positives tant sur la vie de celui ou celle qui les possède, que sur la vie des autres. Viviane Gauthier en est la preuve. Grâce à la grande chorégraphe Lavinia William, Viviane Gauthier a pu mettre ses talents en exergue. Il y a plus de 40 ans qu'elle a fondé sa troupe de danse Viviane Gauthier. C'est avec plaisir que Mme Gauthier a accepté de nous accorder cet entretien qui permettra à nos lecteurs et lectrices de comprendre son parcours et de mieux saisir ses motivations.", publié sous le titre "Viviane Gauthier, une référence de la culture haïtienne", dans une publication de CRESFED, partagée sur le site internet Mouka.ht
Dans les colonnes d'Africultures, on peut lire : « A 53 ans, soit en 1971, elle ira performer pour la première en Europe. En 2003, le 27 avril, elle eût à fêter au Rex Théâtre ses 60 ans de carrière et aujourd'hui encore, du haut de ses 91 ans, elle continue à performer, former et aider à la formation de troupes de danses comme « Artcho Danse », bref, à transmettre sa passion.". Source Roroli.com
De la journée internationale de la danse chaque année, en passant par les dates commémorant l'anniversaire de naissance et de la mort de Viviane, face au renouvellement irréversible des générations et les contraintes imposées par la dynamique migratoire et de la reconversion des talents, le temps finira par faire oublier l'héritage de la danseuse Viviane Gauthier, sans la matérialisation d'un certain nombre de discours, de vœux, des marques de reconnaissance, des souhaits et des promesses visant à perpétuer l'héritage de cette figure importante et imposante dans l'histoire de la danse en Haïti et dans la Caraïbe.
De quelle institution publique haïtienne, de quelle organisation philanthropique locale ou internationale viendront les modestes ressources nécessaires pour la création et l'inauguration du prochain monument dédié à la danseuse Viviane Gauthier ? Pour marquer la journée mondiale de la danse et d'autres grandes manifestations culturels l'aménagement dans l'une des villes d'Haïti, d'une place publique consacrée aux danses traditionnelles permettrait à des centaines, des milliers de jeunes et des visiteurs d'apprécier Viviane parmi d'autres icônes.
Dans le même temps, il faudra penser à récupérer le local Kay Viviane, restaurer le bâtiment, et recapitaliser sur l'héritage de ce personnage, en commençant par reconstituer les différentes collections qui portent l'ADN de Viviane Gauthier. Sa voix, ses mouvements, son sourire, ses émotions, ses costumes, ses affiches dans les différentes disciplines artistiques, entre la culture, l'éducation et la science. En attendant la création du musée national de la Danse, le Musée Viviane Gauthier pourrait ainsi voir le jour.
Des anciens élèves évoluant en Haïti et dans la diaspora continuent veiller sur les souvenirs de leur professeure, parmi eux on distingue des professionnels confirmés évoluant dans l'architecture, d'autres dans l'animation et la médiation culturelle, entre autres. La volonté est là. Tous les matériaux sont disponibles, il manque tout simplement le financement pour donner corps à la mémoire vivante de cette danseuse immortelle.
Dominique Domerçant
