Je regarde Quête des lecteurs depuis ses premiers pas sur les réseaux sociaux. Je l’ai vu apparaître, grandir, aller à la rencontre des écoliers, des étudiants, des jeunes croisés dans les rues, dans les écoles, dans les espaces publics. Au fil des publications, quelque chose m’a frappé : derrière les questions de littérature, derrière les sourires, derrière les livres offerts, il y avait une question beaucoup plus grave qui se dessinait.
Que reste-t-il de notre capacité à imaginer lorsque le réel devient trop lourd à regarder ?
En Haïti, aujourd’hui, inciter un enfant à lire n’est pas un geste anodin. C’est presque un acte de résistance.
Parce que lire, c’est accepter de quitter, ne serait-ce que quelques minutes, le paysage immédiat. C’est ouvrir une fenêtre lorsque le monde autour de soi semble n’offrir que des murs. C’est découvrir qu’il existe d’autres histoires que celles racontées chaque jour par la violence, la peur, la précarité, les déplacements, les destructions et les incertitudes.
Dans un pays où l’insécurité, les déplacements forcés et la destruction de nombreuses infrastructures scolaires et culturelles ont réduit les espaces consacrés au savoir et à la culture, le livre devient plus qu’un objet. Il devient un territoire.
Un territoire sans frontières, où un enfant de Port-au-Prince peut rencontrer Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis, René Depestre ou Dany Laferrière, mais aussi Victor Hugo, Albert Camus, Aimé Césaire, Toni Morrison ou Gabriel García Márquez. Un territoire où l’on découvre que le monde est plus vaste que le quartier dans lequel on grandit, plus vaste que les images qui défilent sur un écran, plus vaste encore que les circonstances qui semblent parfois décider de notre avenir à notre place.
C’est là que je trouve la pertinence profonde de Quête des lecteurs.
Le projet ne se contente pas de dire aux jeunes : « Lisez. » Il va vers eux. Il les rencontre dans leurs espaces de vie, leur pose des questions sur les livres et les auteurs, les invite à lire à voix haute et leur offre ensuite un ouvrage.
Ce détail est essentiel.
Parce qu’il faut parfois aller chercher le livre là où se trouve l’enfant.
Dans une société où le téléphone intelligent est devenu l’une des principales portes d’entrée vers le monde, vouloir ramener les jeunes vers le livre ne signifie pas nécessairement déclarer la guerre aux réseaux sociaux. Quête des lecteurs semble avoir compris quelque chose de fondamental : si les réseaux sociaux captent l’attention de la jeunesse, pourquoi ne pas utiliser cette même attention pour la conduire vers la lecture ?
Le projet investit donc le même espace numérique qui contribue à modifier les habitudes de lecture pour y introduire autre chose : la curiosité, la littérature, la mémoire, la connaissance.
Et c’est peut-être là l’une des intelligences de l’initiative.
Lire pour sortir de l’image que le pays nous renvoie
Je pense souvent à l’enfant haïtien qui grandit aujourd’hui.
Que voit-il ?
Que lui raconte quotidiennement son environnement ?
Quelles images construisent sa représentation de son pays, de son avenir, de lui-même ?
Lorsqu’un enfant est constamment exposé à la violence, à la pauvreté, aux crises politiques, aux déplacements, aux difficultés de l’école et à l’effondrement de certains repères collectifs, le danger n’est pas seulement matériel.
Il est aussi imaginaire.
À force de voir un pays en crise, on peut finir par croire que la crise est le seul avenir possible.
À force de voir des portes fermées, on peut oublier qu’il existe des fenêtres.
C’est pourquoi la lecture est urgente.
Lire permet de rencontrer d’autres vies. De voyager sans visa. De découvrir d’autres sociétés. De comprendre les erreurs des générations précédentes. De se confronter à des idées différentes. De développer son vocabulaire, son expression, sa capacité à argumenter et, surtout, son esprit critique.
Un enfant qui lit n’est pas simplement un enfant qui connaît davantage de mots.
C’est potentiellement un enfant qui apprend à questionner le monde.
Et dans une société qui a besoin de citoyens capables de questionner, de comprendre, de communiquer, de distinguer le vrai du faux et de penser au-delà des slogans, cette capacité est une nécessité démocratique.
Le propre de la lecture n’est pas seulement de nous apprendre ce que les autres savent.
Elle nous apprend aussi à penser par nous-mêmes.
Donner un livre, c’est donner une possibilité
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le fait que les jeunes participants de Quête des lecteurs repartent avec un livre.
Un livre dans les mains d’un enfant, ce n’est pas beaucoup en apparence.
Mais cela peut être immense.
C’est une possibilité.
La possibilité d’ouvrir l’ouvrage le soir.
De découvrir un personnage.
De tomber amoureux d’une histoire.
De chercher la signification d’un mot.
De poser une question.
De raconter à un camarade ce qu’on vient de lire.
Puis, peut-être, de vouloir lire un deuxième livre.
C’est ainsi qu’une habitude commence.
Le projet prévoit d’ailleurs une action régulière de distribution : environ vingt livres par sortie, avec l’ambition annuelle de distribuer plus de 3 000 ouvrages et de toucher directement plusieurs milliers de jeunes.
Mais derrière les chiffres, il faut voir les visages.
Car la véritable réussite de Quête des lecteurs ne se mesurera pas seulement au nombre de capsules publiées, au nombre de vues ou au nombre de livres distribués.
Elle se mesurera peut-être un jour à un enfant qui dira :
« C’est grâce à ce livre que j’ai commencé à lire. »
Wilsonley Simon, l’homme derrière la quête
Il faut aussi rendre hommage à celui qui a initié cette aventure.
Wilsonley Simon.
Il y a, dans le travail culturel, une forme de courage que l’on remarque peu : celui de commencer quelque chose dont les résultats ne sont pas immédiatement visibles.
À une époque où l’attention est devenue une monnaie, où l’image spectaculaire domine souvent les contenus éducatifs, choisir de parler de livres aux jeunes peut sembler presque démodé.
Et pourtant, c’est précisément pour cela que le geste mérite d’être salué.
Wilsonley Simon a choisi de faire de son espace médiatique un lieu de rencontre avec le livre. Il est à la fois l’initiateur et le présentateur de Quête des lecteurs, un projet produit au sein de Masseillan Média International / Radio Télé Masseillan Info.
Avec Jean-Némy Forrelus et Steeven Delva, il a construit une petite mécanique qui paraît simple : sortir, rencontrer les jeunes, poser des questions, faire lire, offrir des livres, filmer et diffuser.
Mais les choses importantes commencent souvent ainsi.
Avec des gestes simples répétés avec conviction.
Trois sorties par semaine sont prévues dans le calendrier du projet, avec une projection de 156 sorties et 156 capsules vidéo sur une année.
Il ne s’agit donc pas d’un coup médiatique.
Il s’agit d’un travail.
Et dans le domaine de l’éducation, le travail patient est souvent plus précieux que le bruit.
Une résistance qui ne fait pas de bruit
Nous avons beaucoup parlé de résistance en Haïti.
Résister à la violence. Résister à la misère. Résister à la disparition des institutions. Résister à l’effacement de notre mémoire.
Mais il existe aussi des résistances silencieuses.
Lire est l’une d’elles.
Un enfant qui ouvre un livre résiste à l’ignorance.
Celui qui découvre un auteur haïtien résiste à l’effacement de notre mémoire littéraire.
Celui qui apprend à argumenter résiste à la manipulation.
Celui qui développe son imagination résiste à l’idée que son avenir est déjà écrit.
Celui qui apprend à connaître le monde peut ensuite apprendre à mieux comprendre son propre pays.
Voilà pourquoi je crois que Quête des lecteurs dépasse largement le cadre d’une rubrique culturelle diffusée sur les réseaux sociaux.
Elle pose une question de société.
Quel type de génération voulons-nous préparer pour Haïti ?
Une génération qui ne fera que subir les images du présent ?
Ou une génération capable d’imaginer autre chose ?
Nous avons besoin d’enfants capables de rêver, mais aussi de comprendre. De parler, mais aussi d’écouter. De connaître leur histoire, mais aussi de regarder le monde. De maîtriser leur langue, de développer leur esprit critique et de devenir des citoyens capables de participer à la transformation de leur société.
C’est précisément ce que la lecture peut contribuer à construire.
Et si le livre était encore une urgence nationale ?
Le projet porte une phrase qui pourrait sembler banale : « La lecture n’a jamais tué personne. »
Dans le contexte haïtien actuel, elle prend presque la forme d’un manifeste.
Parce que non, la lecture n’a jamais tué personne.
Elle peut en revanche tuer certaines illusions.
Elle peut tuer l’ignorance.
Elle peut tuer le préjugé.
Elle peut tuer la peur de penser.
Elle peut tuer l’idée qu’un enfant haïtien doit se contenter du destin que son environnement semble lui imposer.
Et peut-être est-ce là la plus belle ambition de Quête des lecteurs :
redonner aux enfants le droit d’imaginer un autre ailleurs.
Un ailleurs qui ne soit pas forcément un autre pays.
Un ailleurs intérieur.
Un espace mental où l’on peut apprendre, questionner, rêver, comprendre et construire.
Car avant de reconstruire un pays, il faut peut-être commencer par reconstruire les imaginaires qui permettront de le penser autrement.
Et parfois, cette reconstruction commence avec presque rien.
Un enfant.
Une question.
Une page.
Un livre.
Et quelqu’un qui prend le temps de le lui mettre entre les mains.
Godson Moulite
