C'est précisément le destin que semble connaître « Hadriana dans tous mes rêves » adaptation du chef-d'œuvre de René Depestre, qui s'impose progressivement comme l'une des propositions les plus marquantes de cette édition grâce à une qualité artistique saluée avec une remarquable unanimité.
Dans un festival où l'abondance peut parfois diluer l'attention, Williamson Belfort accomplit un geste théâtral d'une rare exigence : il prouve qu'un seul acteur peut porter l'immensité d'un roman, faire entendre plusieurs voix, convoquer plusieurs générations et donner chair à tout un peuple sans jamais quitter la solitude du plateau.
L'exploit dépasse largement la virtuosité technique. Il relève d'une véritable dramaturgie de l'incarnation. Belfort ne juxtapose pas des personnages ; il organise leur circulation dans un même corps. Sa voix devient archive, son souffle mémoire, son silence narration. Chaque variation de rythme, chaque déplacement, chaque inflexion dessine un nouveau visage sans que jamais la cohérence du récit ne se rompe. Le spectateur assiste alors à une expérience rare : voir une œuvre romanesque se métamorphoser en matière vivante.
L'adaptation choisit intelligemment de ne jamais réduire la complexité du texte de René Depestre. Bien au contraire, elle en préserve les tensions fondamentales : l'amour et la mort, le sacré et le charnel, l'histoire et le mythe, le réel et le merveilleux. Cette fidélité profonde à l'esprit de l'œuvre permet au spectacle de retrouver la musicalité d'une écriture qui demeure l'une des plus singulières de la littérature francophone contemporaine.
Mais la portée du spectacle dépasse le seul hommage littéraire. À travers cette traversée scénique, c'est une autre image d'Haïti qui s'offre au public européen. Une Haïti littéraire, spirituelle, sensuelle et philosophique ; une Haïti qui pense, qui rêve et qui invente ses propres mythologies. Loin des représentations réductrices auxquelles l'actualité la condamne trop souvent, le pays retrouve ici sa profondeur culturelle et son extraordinaire puissance d'imagination.
Les réactions du public confirment cette réussite. Les évaluations maximales, les commentaires élogieux et le bouche-à-oreille grandissant traduisent une adhésion qui ne relève pas de l'effet de curiosité mais d'une véritable rencontre artistique. Beaucoup évoquent un spectacle qui continue d'habiter la mémoire longtemps après la représentation, soulignant autant la précision de l'interprétation que la force émotionnelle de l'ensemble.
Il faut voir dans cette réception un phénomène révélateur : les grandes œuvres n'ont pas toujours besoin de spectaculaire pour s'imposer. Elles trouvent leur légitimité dans l'intelligence de leur proposition et dans la confiance qu'elles accordent au public.
Ainsi, « Hadriana dans tous mes rêves » s'affirme comme l'une des révélations du Festival Off d'Avignon. Williamson Belfort y démontre qu'il suffit parfois d'un acteur pleinement habité pour faire exister un roman majeur, réveiller la mémoire d'un peuple et transformer une scène avignonnaise en un territoire où la littérature haïtienne retrouve toute sa puissance universelle. C'est peut-être là le plus beau miracle du théâtre : abolir les distances et faire voyager, en une seule soirée, Avignon jusqu'au cœur d'Haïti.
Godson MOULITE
