J’emprunte le titre de cet article à Dany Laferrière qui a utilisé cette expression pour parler de Jacques Stephen Alexis, ce génie éclos si jeune. Le romancier sénégalais Mohamed Mbougar Sarr est de la même race. Comment son roman, “La plus secrète mémoire des hommes”, Prix Goncourt 2021, est-il venu à moi? Une jeune blogueuse française s’est livrée à un classement de tous les Prix Gongourt de 2000 à 2024, les rangeant du moins intéressant au plus intéressant, selon elle. Moyennant que mon budget veuille bien entrer dans la ronde et (surtout!) que les ouvrages soient sur les rayons d’un libraire de Port-au-Prince, je m’étais promis de m’en offrir quelques-uns. J’ai trouvé “Veiller sur elle” de Jean-Baptiste Andrea (Prix Goncourt 2023). J’en ai eu pour mon argent avec ce très beau roman, qui tient en haleine du début à la fin.
« La plus secrète mémoire des hommes » est le titre préféré de notre blogueuse. Je l’ai acheté aussi. Ma satisfaction a dépassé toute mesure. Plus qu’une lecture, c’est une expérience. L’ouvrage, 569 pages en format de poche, est une merveille. Et l’auteur l’a publié à 31 ans! Le talent de ce jeune homme éblouissant a quelque chose d’insolent.
Quel est le sujet de “La plus secrète mémoire des hommes”, le quatrième roman de Mohamed Mbougar Sarr? Lisons en quatrième de couverture : « En 2018, Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais, découvre à Paris un livre mythique, paru en 1938, Le labyrinthe de l’inhumain. On a perdu la trace de son auteur T. C. Elimane, disparu depuis le scandale que déclencha la parution de son livre. Fasciné, Diégane se lance sur la piste de celui que l’on surnommait le “Rimbaud nègre ». Du Sénégal à la France en passant par l’Argentine, quelle vérité l’attend au centre de ce labyrinthe?” En somme, un livre qui parle d’un autre livre. Qu’est-ce que la littérature ? Pourquoi, pour qui devient-on écrivain ? Est-on assigné à certains sujets parce qu’on vient d’Afrique? Ce roman magnifique nous ballade au travers de très sérieuses et très profondes considérations théoriques, philosophiques, sans jamais quitter la légèreté du cadre romanesque. Avec en prime de l’humour savant, des personnages peu banals, soit attachants soit dérangeants, une trame bien ficelée, de merveilleuses scènes de vie du Sénégal ou de Paris, une progression éclatée. Du très grand art. Pour la puissance de son imagination, pour la richesse de son vocabulaire, pour sa capacité à présenter avec désinvolture des sujets épineux, Sarr est un virtuose.
Son style se révèle, ici courant, ordinaire, là surprenant, génial. Voici un passage qui me semble sorti d’un quelconque blogue sur la Toile: J’écrivis un petit roman, Anatomie du vide, que je publiai chez un éditeur confidentiel. Le Livre fit un four (soixante-dix-neuf exemplaires écoulés les deux premiers mois, ceux que j’avais achetés de ma poche inclus). Mille cent quatre-vingt-deux personnes avaient pourtant liké le post que j’avais publié sur Facebook pour annoncer la parution imminente de mon livre. Neuf cent dix-neuf avaient commenté. “Félicitations!”, “Fier!”, “Proud of you!”, “Congrats, bro !”, “Bravo”, “Ça m’inspire !” (p. 26)
Quelques pages plus loin il y a un phénomène de phrase qui fait six pages. Une seule phrase! Nou tande ? Quand j’étais élève on m’avait appris les périodes, avec plusieurs propositions qui déroulaient des arguments sur un paragraphe entier. Je me retrouve face à une phrase phénoménale commençant par une majuscule au milieu de la page 64 et se terminant par un point au milieu de la page 69. Entre les deux, une déferlante de mots simples mais si bien placés, de virgules, de deux points, d’adjectifs qualifiant à la perfection, de tirets, de parenthèses, d’images succulentes: ah, les merveilleux Africains dont on aime les oeuvres et les personnalités colorées et les grands rires remplis de grandes dents et d’espoir (p. 67). Méthodiquement, chirurgicalement le romancier nous sert une charge contre les écrivains africains évoluant dans le champ littéraire français. Son héros, Diégane, qui échangait avec un ami, écrivain comme lui, reprend pour le lecteur l’essentiel de ce réquisitoire cinglant contre: nos prédecesseurs qui avaient écrit beaucoup de romans injuriant la littérature par leur banalité, et nous prononcions des sentences de mort contre ceux qui avaient renoncé à se demander ensemble ce que signifiait être dans leur situation littéraire, impuissants à créer les conditions pour des esthétiques novatrices dans nos textes, trop paresseux pour penser et se penser par la littérature, trop asservis aux prix littéraires, aux flatteries, aux dîners mondains, aux chèques, aux circuits pour chercher à grimer ou à gripper la littérature convenable, trop mauvais lecteurs ou trop copains pour se lire mutuellement et se dire avec courage ce qui n’allait pas, trop pusillanimes pour oser une rupture par le roman, par la poésie, par rien d’autre (pp. 65-66).
Je n’ai pas cité la moitié du quart de la phrase en question. Époustouflant. Kijan ti bonnonm nan fè, mezanmi? Il récidive plus loin, avec une crypto-phrase. Cette fois le chapitre commence à la page 231 par des points de suspension et une minuscule, et se termine à la page 243 par un point-virgule. De la haute voltige. Nous y lisons les réflexions de Mossane, une démente: tout bouge en moi, je suis un tremblement de corps de magnitude variable. Je trouve cette phrase – et tout le chapitre – génials. Le délire y est savamment ordonné. Si je n’y prends garde, je verserai dans ce que Sarr appelle la citationnite aiguë. Je vous assure qu’on sort de cette lecture ravi, convaincu que la littérature sert à quelque chose. Sarr prend souvent plaisir à interpeller directement le lecteur, l’introduire parfois dans une réflexion, parfois dans l’écriture elle-même: (Le lecteur, qui est toujours perspicace, sait en ce point qu’Ellenstein n’écrivit jamais cette lettre à Thérèse Jacob...) p. 317 Je précise que les parenthèses sont des pièces d’origine. On a l’impresssion que pour Sarr, écrire c’est aussi jouer avec le lecteur.
En me renseignant sur la Toile, j’ai découvert que plusieurs éléments du roman sont autobiographiques, le parcours scolaire et universitaire du héros Diégane, ou son cadre familial, identiques à ceux de Sarr. En outre, le personnage de T. C. Elimane, l’écrivain mythique, est insipiré d’un auteur malien ayant vécu au début du XXe siècle, Yambo Ouologuem. Le livre lui est d’ailleurs dédié. Plusieurs personnages de La plus secrète mémoire des hommes sont des écrivains, fictifs? ou réels comme l’Argentin Sábato ou le Polonais Gombrowicz. J’attends donc de rencontrer Mohamed Mbougar Sarr pour qu’il me dise si la poétesse haïtienne - anonyme - évoluant dans le roman est un pur produit de son imagination. J’en profiterai pour le remercier pour le bonheur que m’a procuré son chef-d’oeuvre de roman.
Nathalie LEMAINE
