Peintre haïtien établi à Bruxelles depuis 2011, Kevens Prévaris conjugue création artistique et transmission du savoir. De retour au Cap-Haïtien, ville où il a fait ses études, il revient sur son parcours, son lien avec cette cité du Nord et son regard sur la tragédie écologique quai la frappe.
« Après cinq ans sans avoir remis les pieds dans la deuxième ville du pays, ce fut pour moi un moment bouleversant, troublant et sublime à la fois », confie l’artiste Kevens Prévaris. Ce retour au Cap-Haïtien avait d’abord une dimension intime et familiale : il s’y est rendu pour assister aux funérailles de son cousin, Evans Exalant, décédé des suites d’un cancer du côlon.
Le défunt, explique-t-il, a joué un rôle important dans son parcours d’homme et d’artiste. C’est pourquoi Kevens Prévaris tenait à lui rendre un dernier hommage. Il aurait également souhaité passer quelques jours à Limbé, sa ville natale, mais il n’en a malheureusement pas eu l’occasion.
Ce séjour a toutefois été l’occasion pour lui de retrouver sa famille et ses amis, mais aussi de renouer avec plusieurs acteurs culturels et associatifs de la ville.
L’un des moments les plus marquants de ce voyage fut sa conférence à l’Université Roi-Henry-Christophe de Limonade. À cette occasion, le documentaire Le voyage en vaut la peine, produit par Gaël Jean-Baptiste autour des trente années de son parcours artistique, et réalisé avec le soutien de Café Philo Haïti, du FNE et de l’Association Gouttes-Lettres, a été projeté.
La rencontre avec les étudiants a donné lieu à de nombreux échanges. Les questions ont porté, entre autres, sur la différence entre l’art et l’artisanat, les difficultés rencontrées dans son parcours, l’importance du dialogue avec d’autres artistes, le choix des sujets, le rapport entre art moderne et art contemporain, le fonctionnement du marché de l’art ou encore l’engagement de l’artiste.
Kevens Prévaris décrit cette rencontre comme un moment d’une grande intensité. Il dit avoir été particulièrement frappé par l’intérêt des étudiants pour la formation, ainsi que par leur soif de nourriture intellectuelle, culturelle et artistique. Parmi les sujets abordés, il a notamment insisté sur la distinction entre le citoyen engagé et l’artiste.
À la fin de la rencontre, il a remis plusieurs ouvrages d’art à Jean-Marc Voltaire, professeur et responsable du département des Arts visuels. Cette remise a été suivie d’un échange avec le doyen de la Faculté des Arts et des Sciences, M. Evenel Michel, autour de futurs projets de collaboration. Avant de quitter le campus, l’artiste a également visité la bibliothèque universitaire afin d’y remettre officiellement plusieurs revues, qui seront archivées par M. Bendy Félix.
Au-delà de cette expérience universitaire, l’un des moments les plus émouvants de son séjour fut sa visite à la bibliothèque du Collège Notre-Dame. On y expose les œuvres du peintre René Vincent, consacrées à l’épopée de la Révolution haïtienne. Ces œuvres, confie Kevens Prévaris, ont profondément marqué son univers de peintre.
L’artiste a également eu le bonheur de revoir Chantal Mevs, une vieille amie qui avait cru en lui dès 1998. Grâce à elle, il avait découvert le travail du peintre colombien Fernando Botero. « Heureux hasard : grâce à mes galeristes Sabrina et Isy Brachot, mes œuvres ont été exposées à deux reprises aux côtés de cet immense artiste », raconte-t-il.
Grâce à son ami Fritz Célestin, Kevens Prévaris a aussi assisté à un magnifique concert, le 1er mai, à la rue 20 L. Ces moments de retrouvailles, de partage et de mémoire ont donné à son voyage une dimension profondément humaine.
Son séjour a également été placé sous le signe de la transmission. En 2004, Kevens Prévaris et quelques amis ont fondé le mouvement Loray. Depuis, il profite de chaque occasion pour échanger avec les jeunes artistes, comme ses aînés l’ont fait avec lui. C’est dans cet esprit qu’il a eu de riches discussions avec plusieurs jeunes créateurs, notamment Julemiss Frederick et Bendjy Thélusmar.
Sur invitation de l’ingénieur Ronel Marcellus, il a également participé à la première édition de la Foire Ti Mache nan Vil Okap, organisée par Hubert Jean et Mme Régis. Cette initiative visait à « redonner une image positive au Marché Cluny », joyau architectural du XIXe siècle, construit en 1890 sous la présidence de Florvil Hyppolite, mais malheureusement ravagé par un incendie en janvier dernier.
Aux côtés des jeunes artistes Genenrich Pierre et Wisa, Kevens Prévaris a contribué à la réalisation d’un portrait de Kouzen Zaka, patron des agriculteurs, des récoltes et du travail.
« L’ambiance était chaleureuse : les marchands et les passants des rues 8 et 9 H étaient heureux d’assister à la réalisation d’un tableau en direct, tout en dansant dans une atmosphère carnavalesque portée par une musique traditionnelle politiquement engagée », se souvient-il.
Ce retour au Cap-Haïtien aura donc été, pour Kevens Prévaris, bien plus qu’un simple voyage. Entre deuil familial, retrouvailles, rencontres universitaires, mémoire artistique et transmission aux jeunes générations, l’artiste y a retrouvé une ville chargée d’émotions, de contradictions et d’inspiration.
« J’ai ressenti beaucoup de colère ! »
Concernant le Cap-Haïtien d’aujourd’hui, Kevens Prévaris ne cache pas sa colère. Tout au long de son séjour, l’artiste dit avoir été bouleversé par l’état de délabrement de la ville : surpopulation, routes chaotiques, détritus, odeurs nauséabondes, boue, eaux usées… « La ville est devenue invivable et la population n’en peut plus », déplore-t-il.
Selon lui, les élites locales devraient avoir honte d’une telle gestion. « Le Cap-Haïtien mérite beaucoup mieux », affirme-t-il, tout en reconnaissant que les autres villes du pays ne se portent guère mieux. À ses yeux, cette situation s’inscrit dans une dynamique mortifère, nourrie par le système néolibéral et par l’avidité d’élites davantage préoccupées par leurs intérêts personnels que par l’avenir du pays. « Ce sont des flibustiers, des corrompus, et surtout des gens sans véritable attachement au territoire, puisque leurs familles vivent à l’étranger », dénonce-t-il.
Pourtant, cet état de délabrement, aussi douloureux soit-il, nourrit également son inspiration. L’artiste a déjà réalisé plusieurs croquis à partir de ce qu’il a observé. « La question environnementale constitue depuis toujours une thématique forte de mon travail. Comprendre la situation écologique du pays suppose de remonter à l’arrivée de Christophe Colomb en 1492, puis à la colonisation française, à l’occupation américaine de 1915 à 1934, et à bien d’autres épisodes encore. »
Invité à évoquer les difficultés rencontrées durant son voyage, Kevens Prévaris estime que les élites du pays doivent assumer leurs responsabilités. Il déplore notamment la fermeture de l’aéroport Toussaint-Louverture et l’absence de vols directs depuis l’Europe. Cette situation oblige les voyageurs à transiter soit par les États-Unis, soit par la République dominicaine. Elle entraîne des nuits d’hôtel, des frais de transport jusqu’à la frontière — sans oublier les risques de racket — puis d’autres déplacements jusqu’à destination.
Sur le plan sécuritaire, il reconnaît toutefois que la ville du Cap-Haïtien demeure relativement calme, « grâce au travail de la police et à la vigilance de la population ».
Sa compagne, Maïté, a elle aussi découvert Haïti avec des sentiments contrastés. Marquée par les difficultés visibles du pays — embouteillages, fatras, odeurs, accès difficile aux sites historiques —, elle a également été profondément touchée par l’hospitalité, la dignité et la soif de savoir du peuple haïtien. L’image des écoliers traversant des eaux usées en uniforme impeccable symbolise, pour elle, la force d’un peuple qui lutte pour préserver sa dignité.
Au terme de ce voyage, Kevens Prévaris adresse un message à la diaspora haïtienne et aux jeunes créateurs : il les invite à regarder Haïti autrement et à s’engager davantage dans son développement. Selon lui, le pays ne doit pas être défini uniquement par ses crises. Haïti demeure une terre de liberté, de beauté, de chaleur humaine et d’attachement profond.
Malgré ses blessures, Haïti reste lumineuse et porteuse d’espoir. Sa reconstruction dépend aussi de la mobilisation de ses enfants, qu’ils vivent au pays ou à l’étranger.
Huguette Hérard
