Avec le temps qui passe dans nos dénuements les plus profonds, alors que nous sommes devenus, à bien des égards, une honte internationale, une plaie ouverte sur le flanc du monde, j’ai encore dû reprendre un camarade français qui affirmait que le problème numéro un d’Haïti serait l’absence de pensée écrite.
Rien n’est plus faux. Rien n’est plus injuste. Rien n’est plus révélateur de cette ignorance condescendante qui nous colle à la peau comme une seconde misère.
Depuis 1986, tout a été dit
Depuis 1986, tout a été dit. Tout a été écrit. Avec une précision de chirurgien et une douleur de prophète. Haïti n’a pas manqué de penseurs ; elle a manqué d’oreilles pour les entendre.
Repenser Haïti, de Claude Moïse et du regretté Émile Ollivier, en est l’une des preuves les plus éclatantes. Ce livre est un ouvrage programmatique au sens le plus noble de la sociologie politique : une cathédrale de lucidité érigée au milieu des ruines. Son titre est déjà un cri, une injonction, un miroir tendu à un peuple qui se regarde sans toujours se voir.
Moïse et Ollivier y consignent, avec la rigueur d’orfèvres du diagnostic social, ce que nous devons d’abord changer en nous-mêmes avant de prétendre transformer les structures du pays. Ils montrent comment remettre Haïti sur les rampes du développement, comme on redresse une colonne vertébrale fracturée. Ils exposent, de manière pédagogique, avec la patience d’un instituteur et l’urgence d’un médecin au chevet d’un mourant, notre indigence institutionnelle, civique, mémorielle, mais aussi notre rapport malade à nous-mêmes.
Ce livre n’est pas un ouvrage de complaintes. Il ne se contente pas de cartographier la misère avec la satisfaction morbide du diagnosticien sans ordonnance. Repenser Haïti, fort de plus de 350 pages, pèse plus lourd que les discours creux vomis depuis des décennies par nos tribunes, plus lourd que toutes ces constitutions que nous avons rédigées avec ferveur et piétinées avec indifférence.
Moïse et Ollivier y déposent des propositions concrètes de sortie de crise. Comme des architectes devant un édifice lézardé, ils ne pleurent pas seulement les fissures : ils sortent les plans, désignent les fondations à reconstruire, indiquent les matériaux, les mains et la volonté nécessaires. Ils rappellent aussi les ingrédients indispensables à un véritable développement : non pas un développement cosmétique, celui des façades repeintes à la veille des élections, mais un développement organique, qui pousse de l’intérieur comme une plante ayant enfin trouvé un sol digne d’elle.
Derrière chaque page, chaque argument, chaque proposition, on sent une conscience aiguë : les deux auteurs savaient. Ils avaient compris que nous étions en train de sortir de l’histoire tracée par nos ancêtres, de leurs mains calleuses et de leur sang versé. Cette histoire — celle de 1804, celle d’un peuple qui brisa ses chaînes quand le monde croyait ces chaînes naturelles — nous glissait entre les doigts comme du sable fin, comme une fortune dilapidée par des héritiers indignes.
Nos ancêtres n’avaient pas seulement libéré des corps. Ils avaient posé les fondements d’une civilisation possible, d’une utopie réalisée, d’un défi lancé à l’histoire universelle. Ils avaient dit au monde : l’homme noir est libre, digne, capable de bâtir. Et nous, leurs descendants, avons transformé ce cri de tonnerre en murmure honteux. Nous avons hérité d’une épée et l’avons laissée rouiller dans l’humidité de nos abandons successifs.
Nos dirigeants ne lisent pas
Mais nous le savons : nos dirigeants, quels que soient leurs calibres intellectuels, ne lisent pas. Ou plutôt, ils ont appris à lire sans jamais apprendre à comprendre. Ils ont traversé les universités comme on traverse un couloir, pressés d’arriver au pouvoir, indifférents aux portes qui s’ouvraient de part et d’autre.
Chez nous, le livre est devenu, pour trop de gouvernants, un objet presque ésotérique : un ornement de salon bourgeois, une décoration pour bibliothèques pleines de posture et vides de lecture. On les voit parfois avec un titre sous le bras, comme on porte une cravate non pour se couvrir, mais pour se montrer couvert. Le livre est pour eux ce que la messe est pour certains pécheurs invétérés : une apparence de grâce sans conversion intérieure.
Ne pas lire, pour un dirigeant, n’est pas une simple lacune personnelle. C’est un crime politique. C’est gouverner à l’aveugle dans un couloir truffé de précipices. C’est piloter un avion en feu sans jamais avoir ouvert le manuel de vol, puis prétendre que l’appareil était défectueux.
Lire oblige à se remettre en question, à rencontrer une pensée plus grande que soi et à accepter d’en être transformé. Or le pouvoir, tel qu’il se pratique en Haïti, ne tolère pas la transformation : il exige la confirmation. Il ne cherche pas la vérité, mais la légitimation de ses appétits.
Ainsi Repenser Haïti demeure là, comme une lanterne allumée dans une pièce où personne n’entre. Comme une clé forgée pour une serrure que personne ne veut ouvrir, parce que derrière la porte se trouve la responsabilité, et que la responsabilité effraie ceux qui ont fait de l’irresponsabilité un art de gouverner.
Moïse et Ollivier avaient vu venir la dérive : cet éloignement de nous-mêmes, cette trahison silencieuse commise contre la mémoire de Dessalines, de Pétion, de Christophe, contre nous-mêmes et contre nos enfants.
Au bout de ces pages, une vérité s’impose : aucun développement ne sera possible sans un aggiornamento radical de nos comportements, de nos réflexes et de nos consciences. Le problème d’Haïti n’est pas seulement structurel. Il est aussi mental et moral. Il est logé dans les replis les plus intimes de notre façon d’être au monde. Nous portons en nous une corruption psychologique qui ronge tout de l’intérieur avant même que les institutions puissent se consolider.
La corruption commence dans les consciences
Prenons un exemple banal, mais foudroyant : des parlementaires, élus du peuple, font pression sur un ministre de l’Éducation nationale pour imposer la nomination de personnes qui n’ont rien à voir avec l’enseignement. Des individus sans formation, sans vocation, sans compétence, propulsés au nom du cousinage, du clientélisme ou de la faveur politique. Pendant ce temps, des normaliens — des femmes et des hommes qui ont consacré des années à se former — attendent une nomination qui ne vient jamais.
Parce que, dans ce pays, la compétence devient un défaut lorsqu’elle n’est pas doublée d’une allégeance.
Voilà un comportement anti-développement. Ce n’est pas une abstraction : c’est une scène quotidienne, dans chaque ministère, dans chaque institution, avec la régularité d’une machine bien huilée — une machine à broyer l’avenir.
La lutte contre la corruption ne peut donc pas se limiter à traquer les détournements de fonds ou à auditer les contrats. Il faut aller plus loin : combattre la corruption psychologique, cette dépravation intérieure qui pousse un dirigeant à se lever non pour servir, mais pour profiter. Cette corruption-là est la mère de toutes les autres.
Un dirigeant qui ne lit pas est déjà à moitié corrompu par son propre vide. Mais un dirigeant qui lit et choisit malgré tout de nommer l’incompétent à la place du compétent, le courtisan à la place du méritant, l’intérêt partisan à la place de l’intérêt général, celui-là est corrompu jusqu’à la moelle.
Mais nous avons encore le choix
Le changement de mentalité n’est pas une option. C’est le préalable à tout. C’est le sol avant la graine, l’air avant le souffle. On ne développe pas un pays avec des institutions peuplées d’imposteurs. On ne construit pas une école avec des gens qui méprisent le savoir. On ne soigne pas un peuple avec des médecins qui haïssent la guérison.
Repenser Haïti n’est donc pas un livre du passé. C’est un livre du futur, un futur que nous repoussons chaque jour par la médiocrité de nos choix et la lâcheté de nos complaisances. C’est une boussole rangée dans un tiroir, une prescription jamais remplie, un fleuve de pensée que nous laissons passer, assoiffés, les lèvres sèches et les yeux fermés.
Nos ancêtres ont vaincu Napoléon. Ils ont accompli ce que le monde jugeait impossible. Et nous, leurs héritiers, n’arrivons pas à vaincre nos propres démons. Nous n’arrivons pas à nommer un normalien à sa juste place. Nous n’arrivons pas à lire un livre qui nous tend la main.
La tragédie d’Haïti n’est pas le silence de ses intellectuels. C’est le silence que nous opposons à leur parole.
La vraie révolution haïtienne reste à faire : dans les têtes, dans les consciences, dans ce territoire intérieur que personne ne peut conquérir à notre place.
L’aggiornamento ou le néant. Le choix nous appartient encore — mais pour combien de temps ?
Maguet Delva
Paris, France
Email : maguetdelva@yahoo.fr
(1) Repenser Haïti : grandeur et misères d’un mouvement démocratique, Les Editions du CIDIHCA , 1992, 254 pages.
