Dès les premières pages, Alexandra Cretté place son texte sous une constellation d’autorités spirituelles et politiques: Jorge Amado, Frederick Douglass, Loran Kristian, Michel Foucault. Ce choix n’est pas décoratif ; il constitue la matrice philosophique du livre. Car PANOPTICA AMERICANA interroge précisément la possibilité d’écrire les Amériques après l’invention moderne du contrôle des corps. Le titre lui-même renvoie à la notion foucaldienne du panoptique : voir sans être vu, organiser le monde à partir d’une surveillance permanente, discipliner les existences jusqu’à l’intériorisation de leur propre captivité. Mais chez Alexandra Cretté, le panoptique déborde la prison : il devient civilisationnel. L’Amérique tout entière apparaît comme un immense observatoire de la domination, où les peuples noirs, indigènes, métis et exilés ont été regardés, catalogués, déplacés, puis contraints de produire eux-mêmes le récit de leur propre disparition.
Or c’est précisément contre cette disparition que le poème se soulève.
Le texte de Cretté possède une densité tellurique rare. Il avance par visions, par éclairs, par fragments d’incantation. La syntaxe y est mouvante, presque liquide ; elle épouse le rythme des migrations, des marées et des transes. L’écriture refuse la stabilité occidentale du récit linéaire pour lui substituer une circulation verticale entre temps historiques, mythes yorubas, souvenirs personnels et scènes politiques. Ainsi Euá, Iansa, Madalena ou encore les esclaves anonymes ayant bâti le Capitole américain surgissent dans une même continuité cosmique. Les morts, les dieux et les exilés parlent ensemble.
Cette hybridation du sacré et du politique constitue l’une des plus grandes forces de l’ouvrage. Chez Cretté, les divinités afro-descendantes ne relèvent jamais du folklore ; elles deviennent des puissances de résistance épistémologique. Euá n’est pas simplement une figure mystique : elle est une manière de regarder le monde autrement, hors des catégories coloniales. Son visage “traversé du jour de la beauté” oppose à la brutalité historique une souveraineté fragile mais irréductible. À travers elle, le poème restaure des cosmologies que l’histoire atlantique avait tenté d’effacer.
Mais PANOPTICA AMERICANA ne se contente pas d’un geste mémoriel. L’ouvrage met aussi en crise le présent. Les scènes contemporaines – aéroports, avions, métropoles latino-américaines – sont hantées par la continuité des violences anciennes. Le voyage n’est jamais libre : il reproduit la logique des départs forcés, des traversées sans retour, des frontières héritées de l’économie coloniale. Lorsque la narratrice contemple depuis un Airbus “cet archipel du ciel où seules les montagnes sont îles”, l’image devient vertigineuse : l’avion moderne se transforme en négatif spectral des navires négriers. Le progrès technique ne supprime pas la mémoire de la déportation ; il l’actualise sous d’autres formes.
La grande intelligence de Cretté réside précisément dans cette capacité à faire dialoguer l’intime et la géopolitique. Le deuil amoureux, la solitude nocturne ou la fatigue du voyage ne sont jamais dissociés de l’histoire des continents. Le corps individuel devient archive. Chaque sensation porte les traces d’une catastrophe plus vaste. Ainsi la poésie cesse d’être confessionnelle pour devenir archéologique : elle fouille les strates invisibles de la modernité américaine.
Il faut également souligner la puissance sonore du texte. Les répétitions, les invocations, les variations rythmiques produisent une langue proche du chant rituel. Certains passages semblent écrits pour être scandés plutôt que lus silencieusement. Cette oralité donne au livre une dimension presque cérémonielle. On y entend les tambours absents de l’Atlantique noir, les prières de candomblé, les murmures des ports, les foules anonymes des capitales tropicales. Le poème devient espace de résonance collective.
En cela, Alexandra Cretté s’inscrit dans une lignée littéraire qui pourrait convoquer Aimé Césaire, Édouard Glissant, Nancy Morejón ou encore Dionne Brand, tout en conservant une voix singulière, plus fragmentaire, plus spectrale, presque cinématographique. Son écriture ne cherche pas à expliquer le monde ; elle cherche à faire sentir ses fractures invisibles.
PANOPTICA AMERICANA apparaît alors comme une œuvre de seuil : un livre situé entre continents, entre mémoires, entre langues et entre spiritualités. C’est un texte qui refuse les frontières identitaires fixes pour privilégier les circulations, les survivances et les métamorphoses. Les Amériques qu’il décrit ne sont ni héroïques ni réconciliées ; elles sont traversées d’incendies, de ruines et de voix persistantes.
Et c’est peut-être là que réside la dimension la plus bouleversante de cette poésie : dans sa capacité à montrer que les peuples que l’histoire voulait rendre invisibles continuent malgré tout de chanter au milieu des décombres.
Godson Moulite
